Par Reynoldson Mompoint
Cap-Haïtien, le 22 Janvier 2026
Il arrive un moment dans l’histoire d’un peuple où le silence devient une complicité et où l’obéissance cesse d’être prudence pour se transformer en abdication.
La récente mise en garde des États-Unis à l’endroit du Conseil présidentiel de transition (CPT) s’inscrit précisément dans ce moment-là : un avertissement brutal, public, sans détour, qui sonne comme un acte d’autorité sur un État déjà à genoux.
Washington parle, Port-au-Prince écoute. Washington fixe les limites, le CPT s’exécute. Et la souveraineté haïtienne, déjà malmenée par des décennies d’ingérences, est désormais sommée de rester immobile, sous peine de sanctions.
Quand une déclaration étrangère fait loi en Haïti
Les mots sont lourds, calculés, implacables : Toute tentative de modification de la composition du gouvernement par le CPT, non élu, serait considérée comme nulle et non avenue. Autrement dit, les décisions internes de l’exécutif haïtien sont désormais soumises à validation préalable étrangère. Ce qui relève normalement du débat politique, de l’arsee constitutionnelle ou du rapport de forces interne est criminalisé à l’avance, assimilé à une entreprise de déstabilisation, voire à une collusion avec les gangs.
Dans un pays souverain, une telle déclaration provoquerait une crise diplomatique. En Haïti, elle provoque surtout… un silence gêné.
La sécurité minimale : nouvel opium politique
Les États-Unis ne cherchent pas à reconstruire Haïti. Ils ne cherchent même pas à la transformer. Leur objectif est plus modeste, plus cynique, plus dangereux à long terme : maintenir un niveau minimal de sécurité et de stabilité. Une Haïti qui ne déborde pas. Une Haïti qui ne contamine pas la région. Une Haïti administrable dans le chaos.
Cette doctrine du minimum vital transforme l’État haïtien en zone tampon, gouvernée non pour son peuple, mais pour la tranquillité géopolitique des autres. Toute ambition politique devient suspecte. Toute tentative de changement est perçue comme une menace. La stabilité devient une camisole, pas un projet.
Le CPT : organe de transition ou conseil de gestion sous surveillance ?
Le Conseil présidentiel de transition, déjà frappé d’un déficit abyssal de légitimité populaire, se retrouve aujourd’hui dépossédé du peu d’autonomie qu’il prétendait encore avoir. Non élu, contesté, fragile, il est désormais sommé de ne rien changer, de ne rien toucher, de ne surtout pas réorganiser l’exécutif.
Alors à quoi sert-il réellement ? À gouverner ? Non. À décider ? Non plus. À assurer la continuité d’un ordre acceptable pour les partenaires internationaux ? Oui. Le CPT devient ainsi un organe de transition sans transition, une structure figée, condamnée à gérer l’immobilisme, pendant que le pays brûle.
Nationalisme proclamé, soumission pratiquée
Certains conseillers présidentiels aiment invoquer la souveraineté nationale dans leurs discours. Ils parlent fort quand il s’agit de dénoncer les gangs ou de promettre l’ordre. Mais dès que la pression internationale s’exerce, le nationalisme s’évapore.
Car le vrai courage politique commence là où finit la complaisance diplomatique. Et aujourd’hui, ce courage est absent. À force d’accepter que l’étranger définisse ce qui est légitime ou non en Haïti, les dirigeants de transition flirtent dangereusement avec une forme de haute trahison institutionnelle, non pas juridique, mais historique et morale.
Alix Didier Fils-Aimé : chef de gouvernement ou fonctionnaire agréé ?
Au centre de cette équation se trouve Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre maintenu, protégé, intouchable tant qu’il incarne la stabilité voulue par Washington. Est-il encore un Premier ministre haïtien ou déjà le préfet d’un territoire sous probation internationale ?
Sa longévité politique ne repose ni sur un mandat populaire ni sur une performance éclatante, mais sur une qualité devenue cardinale : la docilité fonctionnelle. Il ne dérange pas. Il ne provoque pas. Il ne réforme pas. Il administre. Et dans une Haïti sous tutelle déguisée, cela suffit.
La menace des sanctions : la peur comme outil de gouvernance
Les États-Unis vont plus loin : toute personne soutenant une initiative jugée déstabilisatrice serait considérée comme agissant contre les intérêts américains, régionaux et haïtiens.
Ainsi, le débat politique devient un acte hostile, l’opposition une menace sécuritaire, la divergence une faute. La peur remplace la discussion. La sanction remplace l’argument. Et la démocratie, déjà moribonde, est définitivement reléguée au rang de luxe inutile.
Haïti, 51ᵉ État sans droits, sans avantages
Haïti n’est pas officiellement
le 51ᵉ État des États-Unis. Elle n’en a ni les droits, ni les protections, ni les bénéfices économiques. Mais elle en subit les contraintes informelles, les injonctions, les lignes rouges, sans jamais être consultée. C’est le pire des statuts : ni souveraine, ni intégrée, mais éternellement surveillée.
Le peuple haïtien : otage silencieux de la stabilité
Dans ce théâtre diplomatique, le peuple haïtien n’est jamais invité sur scène. On parle de lui, jamais avec lui. On invoque son intérêt pour justifier l’immobilisme, mais on lui refuse le droit de choisir, de sanctionner, de renouveler.
Or, aucune sécurité ne tiendra sans légitimité populaire. Aucune stabilité ne survivra à l’humiliation permanente. Et aucune transition ne débouchera sur l’avenir si elle est pensée uniquement pour rassurer l’étranger.
La transition comme anesthésie nationale
Haïti vit aujourd’hui sous anesthésie politique. On maintient le pays conscient juste assez pour éviter l’effondrement, mais jamais assez pour qu’il se relève. Le CPT gère le présent, Washington fixe les limites, et le peuple endure.
La question n’est plus de savoir si Haïti est devenue le 51ᵉ État des États-Unis. La vraie question est plus grave encore : combien de temps un pays peut-il survivre sans souveraineté, sans choix, sans horizon, avant de disparaître politiquement ?
Car à force de confondre stabilité et soumission, Haïti risque de perdre ce qu’aucune force étrangère ne pourra jamais lui rendre : le droit de décider d’elle-même.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
WhatsApp +50937186284

