Alaska, Hawaï, Louisiane… l’histoire démontre bien que chaque expansion territoriale américaine concernant des espaces faiblement peuplés et stratégiques a entraîné l’extrême marginalisation des populations autochtones, et leur génocide culturel. L’indépendance du Groenland étant une idée absurde, celui-ci devrait donc rester danois, tout en restreignant toute immigration américaine…
En dehors des territoires minuscules et sans intérêt stratégique majeur (îles Vierges américaines, Samoa américaines…), ou à forte population préexistante (Porto Rico), les expansions territoriales américaines ont toujours été accompagnées d’un véritable raz de marée migratoire ayant entraîné, en dépit des belles promesses, la marginalisation politique, économique et culturelle des populations locales, et leur totale folklorisation.
Annexion américaine = effacement des populations autochtones
En Alaska, acquise en 1867, la population a été multipliée par 25, passant d’environ 30 000 à 750 000, malgré la rudesse du climat, d’ailleurs comparable à celui du Groenland. Aujourd’hui, la population d’origine ne représente plus que 15% de la population totale, et les langues autochtones ne sont plus parlées que par 1% seulement de la population en tant que langue première.
À Hawaï, territoire devenu américain en 1898, la population a été multipliée par 11 en passant de près de 110 000 à 1 450 000, et par 13 depuis le renversement de la monarchie par des immigrés américains, en 1893 (prélude au rattachement aux États-Unis). Désormais, les habitants originaires de l’archipel ne représentent plus que 10% de la population totale, et la langue hawaïenne n’est plus parlée en premier que par 1% également de la population de l’archipel. Aujourd’hui, et comme en Alaska, la population d’origine n’a aucun pouvoir politique et n’a presque plus son mot à dire sur quoi que ce soit, devant se contenter de danser et de chanter pour les touristes, ou de leur remettre un joli collier de fleurs à l’aéroport, avec le plus large sourire possible. Une situation qui contraste d’ailleurs fortement avec l’équivalent français de l’archipel polynésien d’Hawaï, à savoir la Polynésie française, où la population d’origine représente plus de 75 % de la population totale. Celle-ci y détient ainsi le pouvoir politique, et les langues polynésiennes demeurent extrêmement présentes et visibles sur l’intégralité du territoire.
Quant à la Louisiane, celle-ci a également subi un raz de marée migratoire dès son rattachement aux États-Unis en 1803. Dans la seule partie correspondant à l’État actuel de Louisiane, la population francophone, qui représentait l’écrasante majorité de la population de langue française du vaste territoire cédé, n’était déjà plus majoritaire seulement 30 ans après l’annexion américaine. Aujourd’hui, la francophonie louisianaise a quasiment disparu de l’État, dont la population a centuplé depuis l’annexion, et où il n’y a plus aucune localité majoritairement francophone. Le français n’y est plus parlé que par moins de 1% de la population totale en tant que première langue, bien moins que l’espagnol, langue d’immigration.
L’indépendance : une idée absurde
Par conséquent, tout permet d’affirmer qu’une annexion américaine du Groenland entraînerait à terme l’effacement total du peuple inuit, qui représente aujourd’hui près de 90% des habitants du territoire, et dont la langue est également parlée par la même proportion de la population. Toutefois, s’il est donc évident que le Groenland doit éviter de devenir américain, il n’est pas pour autant justifié d’en proposer l’indépendance, compte tenu du gigantisme du territoire (quatre fois plus vaste que la France métropolitaine, et neuf fois plus étendu que le Royaume-Uni), et de sa très faible population, qui n’atteint que 56 000 habitants.
Ainsi, une indépendance du Groenland serait presque aussi absurde et ridicule que de confier tout le territoire de l’Union européenne à la seule population de la principauté d’Andorre (86 000 habitants), du Liechtenstein (42 000), ou encore à la seule population de la commune… de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, qui compte d’ailleurs aujourd’hui presque exactement autant d’habitants (58 000). Les Groenlandais n’auraient d’ailleurs nullement les moyens de gérer seuls ce vaste territoire, de le sécuriser, ni même simplement de se déplacer d’un point à un autre sans assistance étrangère, rendant ainsi purement symbolique et de façade toute indépendance.
Limiter le plus que possible l’immigration américaine
Le Groenland devrait donc maintenir son appartenance au Danemark, qui a su, volontairement ou non, préserver la population et la culture locales. Dans le même temps, il ne devrait surtout pas avoir la naïveté de chercher à amadouer ou à calmer les États-Unis en facilitant l’installation de citoyens américains, pour telle ou telle raison, à défaut de permettre une annexion. Bien au contraire, il doit impérativement restreindre au maximum toute immigration en provenance des États-Unis afin de ne pas commettre la même erreur que le Mexique et Hawaï au 19e siècle, et ne pas tomber lui aussi dans le piège américain.
En effet, dans le territoire mexicain du Texas ainsi qu’à Hawaï, la prise de contrôle américaine a commencé par l’envoi de « simples » immigrés vers ces deux territoires convoités par les États-Unis. Comme par hasard, ces immigrés américains prirent le pouvoir par la force quelques années plus tard en renversant les autorités locales. Et comme par hasard, ils demandèrent peu après que le territoire qu’ils venaient d’arracher par la force à leurs propriétaires soit rattaché aux États-Unis, qui, comme par hasard, acceptèrent cette demande d’annexion…
La politique étrangère des États-Unis, dignes héritiers du Royaume-Uni, ayant souvent été entachée d’immoralité depuis leur création (conditions ayant entouré la conquête de l’Ouest contre le Mexique et les Amérindiens, l’annexion des colonies espagnoles des Caraïbes et du Pacifique, l’occupation de territoires indépendants dans les Caraïbes et en Amérique centrale, le déclenchement des deux guerres d’Irak…), le Groenland et le Danemark doivent donc faire preuve de la plus grande méfiance possible à leur égard, mais tout en restant en assez bons termes avec eux. Un exercice d’équilibriste auquel Groenlandais et Danois devront s’habituer…
Chercheur indépendant
Président du CERMF (Cercle d’étude et de réflexion sur le monde francophone)

