par Ralf Dieudonné JN MARY
Il y a des phrases qui circulent dans nos espaces publics comme des vérités établies, répétées avec assurance, enseignées parfois avec autorité, jusqu’à devenir des refuges confortables pour l’échec collectif.
Parmi elles, une revient avec une régularité troublante en Haïti : « Le premier vrai job d’un citoyen ne peut pas être diriger un pays. »
Cette phrase, prononcée par des intellectuels respectés, des professeurs, des analystes, se veut rationnelle. Elle prétend expliquer nos drames politiques. Elle prétend excuser nos échecs historiques. Mais à force d’être répétée, elle a cessé d’être une analyse pour devenir une justification. Une justification de l’injustifiable.
Car derrière cette phrase, il n’y a pas seulement une réflexion sur l’expérience politique. Il y a une abdication silencieuse, celle de la responsabilité. Et lorsqu’une société laisse ses élites intellectuelles justifier l’irresponsabilité, elle prépare sa propre chute.
Quand l’argument de l’expérience devient un alibi.
On nous dit : Michel Joseph Martelly a échoué parce que la présidence fut son premier vrai travail.
On nous dit : Jovenel Moïse a échoué pour la même raison.
On nous dit : Jean-Bertrand Aristide, Jean-Claude Duvalier, tous auraient échoué parce qu’ils n’avaient pas une expérience préalable pertinente.
L’argument semble logique. Gouverner un pays serait un métier qui exige une longue carrière préalable, comme on exige des années de pratique avant de devenir chirurgien. Mais la politique n’est pas une salle d’opérations. Gouverner une nation n’est pas seulement une affaire de technicité, c’est d’abord une affaire de responsabilité, de vision et de reddition de comptes.
Transformer l’expérience en condition absolue, c’est déplacer le débat. Ce n’est plus la question : Ont-ils assumé leur responsabilité ?
C’est désormais : Étaient-ils suffisamment qualifiés pour ne pas échouer ?
Et ainsi, l’échec cesse d’être une faute pour devenir une fatalité.
Nos ancêtres, ceux qui ont brisé les chaînes de l’esclavage, avaient-ils une expérience préalable en matière de libération de peuples ?
Avaient-ils suivi des séminaires sur la conduite des révolutions ?
Avaient-ils dirigé auparavant une république noire indépendante ?
Non, mais ils l’ont fait.
Ils n’avaient pas l’expérience, mais ils avaient le courage, la responsabilité et la conscience du moment historique.
L’histoire humaine n’avance pas parce que des gens sont prêts. Elle avance parce que des gens acceptent de répondre à l’appel de leur temps.
L’argument de l’inexpérience devient dangereux lorsqu’il sert à absoudre les dirigeants de leurs actes.
Car si l’échec est excusable parce que le poste était un premier job, alors plus personne n’est vraiment responsable.
Or, un pays ne s’effondre pas seulement à cause de mauvais dirigeants.
Il s’effondre lorsque l’échec devient normal, explicable, acceptable.
La vraie question n’est donc pas : Était-ce leur premier job ?
La vraie question est : Ont-ils gouverné avec responsabilité, intégrité et vision ?
Un citoyen qui se porte candidat à la présidence sait à quoi il s’expose.
Un peuple qui vote sait ce qu’il confie.
La responsabilité est partagée, mais elle est incontournable.
C’est ici que surgit un autre piège intellectuel qui paralyse notre société : la guerre silencieuse entre le jeunisme et la gérontocratie.
Jeunisme et gérontocratie : deux illusions, une même fuite.
Aujourd’hui en Haïti, deux courants dominent le débat public.
Le jeunisme, qui croit que la jeunesse est en soi une garantie de compétence et de renouveau.
La gérontocratie, qui soutient que seuls les plus âgés, les plus expérimentés, sont aptes à diriger.
Ces deux visions semblent opposées. En réalité, elles partagent la même erreur : elles confondent l’âge avec la responsabilité.
On excuse l’échec d’un jeune dirigeant en disant : Il est jeune, il apprend.
On excuse l’échec d’un vieux dirigeant en disant : Il a fait de son mieux, le contexte était difficile.
Dans les deux cas, l’échec est relativisé.
Dans les deux cas, la responsabilité est diluée.
Et ce sont souvent les défenseurs de la gérontocratie, pourtant si prompts à parler de compétence, qui justifient le plus violemment l’injustifiable, allant jusqu’à expliquer pourquoi Jean-Bertrand Aristide ou Jean-Claude Duvalier ne pouvaient que échouer.
Une société qui classe ses citoyens en trop jeunes ou assez vieux pour être responsables est une société qui refuse de se regarder en face.
Car la responsabilité n’a pas d’âge.
Elle a un prix, et ce prix s’appelle l’exigence.
Exiger la responsabilité, c’est refuser de célébrer l’âge ou la jeunesse comme des diplômes politiques.
C’est demander des comptes, toujours, à tous.
Mais cette exigence ne naît pas spontanément. Elle se construit. Et c’est là que nous avons collectivement échoué.
Former des citoyens responsables ou répéter l’échec.
On ne devient pas ministre parce qu’on l’a toujours été.
On devient ministre une première fois.
On ne devient pas président parce qu’on l’a déjà été.
On le devient parce qu’on ose se présenter, et parce qu’un peuple décide de faire confiance.
Le problème n’est donc pas le “premier job”.
Le problème est l’absence de formation à la responsabilité avant ce premier job.
Former un enfant responsable, c’est se dire :
« Nous ne savons pas ce qu’il deviendra demain. Alors préparons-le au cas où il aurait à porter de grandes charges. »
Un pays qui fait cela n’a pas peur de ses futurs dirigeants.
Un pays qui ne le fait pas passe son temps à expliquer pourquoi ils ont échoué.
Nous avons déjà perdu quarante ans à commenter nos échecs.
Pendant ce temps, des pays comme la Corée du Sud ou le Rwanda ont fait le choix stratégique d’investir durablement dans l’éducation, la formation civique, la discipline institutionnelle et la responsabilité des élites.
Ils n’ont pas attendu des dirigeants parfaits.
Ils ont construit des citoyens responsables, capables d’assumer des charges historiques.
Pourquoi ne pas fonder un Institut National de Leadership et de Responsabilité Publique (INLRP) ?
Un lieu où l’on identifie, oriente et forme des femmes et des hommes capables d’assumer, avec intégrité, compétence et courage, toute responsabilité à la tête de la nation haïtienne.
Présider, gouverner, légiférer, administrer, représenter l’État ne sont pas des privilèges. Ce sont des charges historiques. Et toute charge historique exige une préparation morale, intellectuelle et civique.
Au lieu de croiser les bras après coup, préparons avant.
On ne s’improvise pas responsable, on le devient par la formation, l’exigence et la conscience du bien commun.
Il est donc même nécessaire de fonder une École Universitaire Présidentielle d’Haïti (EUPH).
Un lieu où l’on identifie, oriente et forme ceux en qui nous voyons le potentiel pour diriger un pays.
Mais cette école ne doit pas être seulement un bâtiment ou une institution.
Chaque famille, chaque école, chaque église doit devenir, à sa manière, cette École Universitaire Présidentielle d’Haïti.
Un espace où l’on apprend la responsabilité, l’éthique, le sens du devoir et la conscience nationale.
Au lieu de croiser les bras et de dire après coup : Il aurait réussi si…, préparons dès maintenant ceux qui porteront demain le poids de la nation.
Reprendre en main notre destin.
Arrêtons de justifier l’injustifiable.
Arrêtons de transformer l’échec en excuse intellectuelle.
Un pays ne se relève pas en cherchant de meilleures explications à sa chute, mais en exigeant de meilleurs comportements.
La responsabilité n’est pas un luxe. Elle est une condition de survie.
Former des enfants responsables, c’est refuser de laisser le destin national au hasard.
Personne ne naît président.
Mais toute nation sérieuse prépare ses enfants à ne pas échouer quand l’histoire frappe à leur porte.
Ralf Dieudonné JN MARY dit Lysius Félicité Salomon Jeune.

