19 janvier 2026
Me Camille ÉDOUARD Jr  : Sortir de la transition ! 
Actualités Politique

Me Camille ÉDOUARD Jr  : Sortir de la transition ! 

Pour sortir de cette transition, il faut résoudre quatre grands  dilemmes : le dilemme institutionnel, le dilemme démocratique,  le dilemme stratégique et le dilemme sociologique. 

Introduction 

D’aucuns se désolent du quasi-effondrement total de notre État jadis fonctionnel, qui aujourd’hui se trouve anémié dans une  déliquescence avancée. Si certains historiens font remonter notre  transition au lendemain de notre indépendance, avec plus de  deux siècles de balbutiements, nous référer à la cassure de l’État autoritaire duvaliérien peut trouver une large adhésion pour  déterminer le début de notre nouvelle transition. 

Au lendemain du départ de Jean-Claude Duvalier, parti pour  l’exil, le pouvoir politique se trouve aux mains des militaires.  L’ordre politique duvaliérien était certes terrassé, mais l’État était assez solide pour maintenir un monopole certain de la  violence légitime au sens wébérien. 

Pourtant cette transition entrainait subrepticement une  décrépitude de l’État face à la négligence de l’élite économique et à l’ignorance d’une classe politique qui peinait à se renouveler  et se légitimer. Aujourd’hui, quarante ans plus tard, on observe  une transition persistante qui maintient l’État dans une fébrilité dangereuse. 

Le constat unanime de la faillite institutionnelle est établi aux  yeux de la population. De nombreuses réflexions ont été émises pour annoncer la méthode miracle pour le relèvement ou le  redressement national. Chaque proposition apporte son lot de  défis qui devient un dilemme dont le dénouement dépend autant  de la créativité dans la population que de l’ingéniosité des  acteurs proéminents de la crise. 

Pour sortir de cette transition, il faut résoudre quatre grands  dilemmes : le dilemme institutionnel, le dilemme démocratique,  le dilemme stratégique et le dilemme sociologique. 

Le dilemme institutionnel : la clé de voute de toutes les  solutions durables. 

Au début des années 2000, toute une littérature a été produite  pour émettre une mise en garde aux États qui voulaient  enclencher des réformes en profondeur dans leur système  politique et économique : il faut plus de créativité et éviter autant  que faire se peut « le mimétisme institutionnel ». Ce n’est pas  tant d’avoir des règles et des institutions, il faut être en mesure  de les faire appliquer par des institutions effectives et efficaces.  

En effet, la volonté de rupture d’après 1986 aussi porteuse  d’espoirs qu’elle fut, a piégé la nation dans sa volonté créatrice  aveugle. La constitution de 1987 qui charriait beaucoup de  promesses de libertés, de droits et de progrès est devenue une  charte déclarative non contraignante car elle n’avait même pas  prévu de mécanisme sérieux capable d’assurer la  constitutionnalité des actes inferieurs à son autorité. Il a fallu  plus de vingt-cinq ans et un amendement controversé pour avoir  un conseil constitutionnel qui n’a toujours pas pris forme dans  les faits à ce jour. 

Nous faisons face à un dilemme institutionnel majeur. Ce  dilemme met en péril la nation ! l’État n’existe pas pour lui même ! l’État n’existe pas par essence, mais par dévolution ! La  régulation sociale peut s’opérer avec l’État ou sans l’État ! Ce  dernier peut être légitimé par ses résultats et l’ordre social assuré  et assumé. Il peut être délégitimé par ses échecs répétés à assurer  l’ordre social et l’exclusivité de la violence légale et légitime. 

Notre premier dilemme est institutionnel ! Il faut résoudre ce  dilemme pour éviter la crise permanente ! Il faut une réingénierie institutionnelle. Il faut repenser totalement les institutions,  reconceptualiser les appareils normatif, préventif et répressif de  l’État. 

Pour résoudre le dilemme institutionnel, il faut une réforme  constitutionnelle ! la constitution de 1987 a marqué son temps  dans sa portée déclarative. Il faut une constitution nouvelle qui  prenne en compte le réalisme juridique, l’idéalisme  démocratique mais surtout met un terme aux crises récurrentes 

liées tant à sa violation qu’à son inapplicabilité. Il faut des  institutions solides, fortes, réalistes et fonctionnelles. Elles  seront créées [par la nouvelle constitution] ou transformées  [celles préexistantes] avec un cadre programmatique  d’implémentation et une logique développementiste  diachronique et synchronique. 

Bien en amont des théories du chaos annoncé, les insuffisances relevées dans notre corpus normatif sont bien visibles. Par-delà la routine de l’État fonctionnel qui délivre peu ou prou des  documents d’identité aux usagers, nous n’avons pas un État qui  agit au sens moderne de la gouvernance ! On ne peut pas estimer  la démographie, les risques des prochaines décennies, les  nouvelles menaces etc… Après quarante ans d’enfermement,  l’action publique se résume à réunions, des sommets, des visites  et voyages officiels, des distributions de kits dans des abris de  déplacés soit des réfugiés de catastrophes naturelles  (tremblement de terre en 2010) ou de catastrophes humanitaires  (guerre des gangs 2025).  

En outre, cette transition nous enseigne que les réponses à nos crises ne peuvent venir de l’extérieur. Dans un contexte  international marqué par des intérêts et des stratégies, plus un  État est faible, moins il est capable de défendre ses citoyens, de  résister aux assauts portés contre lui par ses voisins. Un État est  aussi un marché qui attise les appétits. Après plusieurs décennies 

d’aides, de déclarations de bonnes intentions, d’appuis budgétaires et de recommandations, la situation haïtienne a  empiré ! L’affaissement de l’État a donc favorisé l’utilisation de  tous les leviers incitatif, préventif et punitif des voisins  limitrophes de l’État haïtien. L’anxiété qu’éveille l’utilisation du  régime des sanctions contre acteurs et operateurs politiques et  économiques en Haïti ne masque l’extraterritorialité et la  dérégulation orchestrées depuis l’extérieur. On assiste également  à un scepticisme grandissant de la population quant à la justesse  et au bien-fondé desdites sanctions. Cette pratique itérative 

cessera ou sera atténuée quand nous aurons résolu le dilemme  institutionnel. 

Le dilemme démocratique : restaurer la confiance et la  participation 

Après le dilemme institutionnel, s’impose le dilemme  démocratique comme une étape incontournable pour la 

consolidation de l’État et la stabilisation du pays. Depuis la chute  du régime duvaliérien, que l’on s’en rappelle, la première  journée électorale a été noyée dans un bain de sang, à la ruelle  vaillante le 29 novembre 1987. Depuis, la violence semble  sceller toute compétition électorale et pervertit le processus dans  un but dissuasif ou disruptif par certains endroits. La démocratie  haïtienne a été marquée par des cycles d’espoirs et de  désillusions. Les élections, souvent contestées, n’ont pas permis  d’ancrer durablement la légitimité des gouvernants ni de garantir  une représentation fidèle des aspirations populaires. 

Pire, au lendemain du spectre de la violence qui enveloppe  souvent le processus, la contestation continue des résultats  empoisonne la légitimité des urnes. La défiance envers les  institutions électorales, la faiblesse des partis politiques et la  fragmentation du paysage social ont contribué à une crise de la  participation. Trop souvent, la démocratie s’est réduite à un  exercice formel, vidé de sa substance, où le citoyen se sent exclu  des processus décisionnels.  

Pour sortir de ce dilemme, il est impératif de repenser les  mécanismes de consultation et d’inclusion, de renforcer  l’éducation civique et de promouvoir une culture du débat et du  compromis. 

La restauration de la confiance passe par la transparence, la lutte  contre la corruption et l’instauration de garde-fous  institutionnels capables de protéger les droits fondamentaux. Il  s’agit aussi de garantir la sécurité des acteurs politiques et de la  société civile, afin que chacun puisse s’exprimer sans crainte de  représailles. La démocratie ne peut s’épanouir que dans un  climat de respect mutuel et de responsabilité partagée. 

Le dilemme stratégique : définir une vision nationale 

Le troisième dilemme, stratégique, concerne la capacité du pays  à se doter d’une vision claire et partagée pour son avenir. Trop  souvent, les politiques publiques ont été dictées par l’urgence ou  l’influence extérieure, au détriment d’une planification  cohérente et adaptée aux réalités locales.  

La dépendance à l’aide internationale, la faiblesse de l’appareil  productif et l’absence de consensus sur les priorités nationales  ont freiné le développement et accentué la vulnérabilité du pays.

Pendant trop longtemps, faire de la politique s’était éloigné de la  nécessaire « gestion rationnelle des affaires publiques » pour  devenir un théâtre morbide de luttes fratricides pour la prise du  pouvoir. Le peuple, seul souverain, est le grand perdant car il  n’est pas consulte ni au niveau local ni au niveau international.  Aucune politique menée, aucun engagement pris tant envers la  population qu’envers les partenaires internationaux n’a eu  l’onction favorable de la population. 

Pour surmonter ce dilemme, il faut engager un dialogue national  inclusif, mobiliser les compétences et les ressources internes, et  investir dans l’innovation et la formation. La stratégie nationale  doit reposer sur une analyse lucide des défis et des opportunités,  en intégrant les dimensions économiques, sociales,  environnementales et culturelles. Elle doit aussi s’appuyer sur  des institutions capables de piloter le changement et d’assurer la  continuité des politiques publiques. 

Le dilemme sociologique : reconstruire le lien social 

Enfin, le dilemme sociologique renvoie à la nécessité de  restaurer le tissu social, fragilisé par des décennies de crises et  de violences. L’exclusion, la pauvreté et la méfiance généralisée  ont érodé le sentiment d’appartenance et de solidarité. La  reconstruction du lien social passe par la valorisation de la  diversité, la promotion de l’équité et le renforcement des réseaux  communautaires. 

En effet, l’abandon des pans entiers de territoires par l’État  haïtien, la disparition systématique des services publics de  proximité et l’acclimatation des populations locales aux réalités  quotidiennes de violences, d’ostracisme, de descolarisation et de  bidonvilisation donne lieu de constater une « entité sociologique  morcelée ». Le terrorisme urbain dans sa composante  d’annihilation sociale a sonné le glas au grand dam des autorités,  d’une société unifiée partageant comme socle un « idéal social  commun ». 

Il est essentiel de créer des espaces de dialogue et de coopération,  de soutenir les initiatives locales et de favoriser l’engagement  citoyen. La société haïtienne doit retrouver confiance en elle même, renouer avec ses valeurs et ses traditions, et s’ouvrir à la  modernité sans renier son identité. C’est à ce prix que pourra 

s’opérer une véritable sortie de la transition, porteuse d’espoir et  de renouveau. 

En guise de conclusion 

La sortie de la transition ne pourra se faire sans une prise de  conscience collective et un engagement résolu de tous les acteurs  de la société. Les dilemmes institutionnel, démocratique,  stratégique et sociologique sont autant de défis à relever pour  reconstruire un État solide, une démocratie vivante, une vision  nationale partagée et un tissu social renforcé.  

Les solutions et le plan d’action proposés dans cet article  montrent que le chemin est exigeant, mais non impossible. 

Il appartient désormais à chaque citoyen, à chaque institution et  à chaque leader de s’approprier ces enjeux et de contribuer, par  des gestes concrets et une volonté de dialogue, à la refondation  du pays. C’est dans l’unité, la créativité et la persévérance que  pourra s’opérer la transformation attendue, ouvrant la voie à une  société plus juste, plus forte et plus résiliente. 

La transition permanente ne doit pas être une fatalité. Elle peut  devenir une opportunité de renouveau, à condition de mobiliser  l’intelligence collective et de placer l’intérêt national au-dessus  des intérêts particuliers. L’avenir d’Haïti dépend de notre 

capacité à résoudre ces dilemmes et à bâtir ensemble un projet  commun, porteur d’espoir et de progrès. 

Résumé 

Pour sortir de cette transition, il faut résoudre quatre grands  dilemmes : le dilemme institutionnel, le dilemme démocratique,  le dilemme stratégique et le dilemme sociologique. 

1. Surmonter le dilemme institutionnel 

Réforme constitutionnelle : Élaborer une nouvelle constitution  qui soit réaliste, applicable et adaptée aux défis contemporains.  Privilégier la clarté des mécanismes de contrôle et de régulation. 

Renforcement des institutions : Investir dans la formation des  cadres publics, moderniser l’administration et instaurer des  procédures transparentes pour garantir l’efficacité et l’intégrité  des institutions.

Lutte contre le mimétisme institutionnel : Adapter les modèles  institutionnels aux réalités locales, en évitant de copier des  systèmes étrangers sans tenir compte du contexte haïtien. 

2. Surmonter le dilemme démocratique 

Refondation des processus électoraux : Assurer la  transparence et la sécurité des élections, renforcer  l’indépendance des organes électoraux et garantir la  participation de tous les citoyens. 

Éducation civique : Développer des programmes d’éducation  civique pour sensibiliser la population à ses droits et devoirs, et  encourager l’engagement citoyen. 

Dialogue inclusif : Créer des espaces de concertation entre les  différents acteurs politiques, économiques et sociaux pour  favoriser le compromis et la cohésion nationale. 

3. Surmonter le dilemme stratégique 

Vision nationale partagée : Organiser des états généraux ou des  forums nationaux pour définir collectivement les priorités et les  objectifs du pays. 

Mobilisation des ressources internes : Valoriser les  compétences locales, encourager l’innovation et soutenir  l’entrepreneuriat pour réduire la dépendance à l’aide extérieure. 

Planification à long terme : Mettre en place des politiques  publiques cohérentes, fondées sur des données fiables et une  analyse prospective des besoins et des risques. 

4. Surmonter le dilemme sociologique 

Renforcement du lien social : Soutenir les initiatives  communautaires, promouvoir la solidarité et l’équité, et lutter  contre l’exclusion sous toutes ses formes. 

Valorisation de la diversité : Reconnaître et intégrer les  différentes composantes culturelles et sociales du pays dans les  politiques publiques. Dialogue intergénérationnel et interculturel : Encourager la  transmission des savoirs et des valeurs, et favoriser la  compréhension mutuelle entre les groupes sociaux.

Me Camille ÉDOUARD, Jr 

edouardcamillejr@yahoo.fr 

Avocat au Barreau de Port-au-Prince 

Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique (Mars 2016-Mars 2017) Secrétaire général de la Primature (juin-novembre 2024) 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.