Pour sortir de cette transition, il faut résoudre quatre grands dilemmes : le dilemme institutionnel, le dilemme démocratique, le dilemme stratégique et le dilemme sociologique.
Introduction
D’aucuns se désolent du quasi-effondrement total de notre État jadis fonctionnel, qui aujourd’hui se trouve anémié dans une déliquescence avancée. Si certains historiens font remonter notre transition au lendemain de notre indépendance, avec plus de deux siècles de balbutiements, nous référer à la cassure de l’État autoritaire duvaliérien peut trouver une large adhésion pour déterminer le début de notre nouvelle transition.
Au lendemain du départ de Jean-Claude Duvalier, parti pour l’exil, le pouvoir politique se trouve aux mains des militaires. L’ordre politique duvaliérien était certes terrassé, mais l’État était assez solide pour maintenir un monopole certain de la violence légitime au sens wébérien.
Pourtant cette transition entrainait subrepticement une décrépitude de l’État face à la négligence de l’élite économique et à l’ignorance d’une classe politique qui peinait à se renouveler et se légitimer. Aujourd’hui, quarante ans plus tard, on observe une transition persistante qui maintient l’État dans une fébrilité dangereuse.
Le constat unanime de la faillite institutionnelle est établi aux yeux de la population. De nombreuses réflexions ont été émises pour annoncer la méthode miracle pour le relèvement ou le redressement national. Chaque proposition apporte son lot de défis qui devient un dilemme dont le dénouement dépend autant de la créativité dans la population que de l’ingéniosité des acteurs proéminents de la crise.
Pour sortir de cette transition, il faut résoudre quatre grands dilemmes : le dilemme institutionnel, le dilemme démocratique, le dilemme stratégique et le dilemme sociologique.
Le dilemme institutionnel : la clé de voute de toutes les solutions durables.
Au début des années 2000, toute une littérature a été produite pour émettre une mise en garde aux États qui voulaient enclencher des réformes en profondeur dans leur système politique et économique : il faut plus de créativité et éviter autant que faire se peut « le mimétisme institutionnel ». Ce n’est pas tant d’avoir des règles et des institutions, il faut être en mesure de les faire appliquer par des institutions effectives et efficaces.
En effet, la volonté de rupture d’après 1986 aussi porteuse d’espoirs qu’elle fut, a piégé la nation dans sa volonté créatrice aveugle. La constitution de 1987 qui charriait beaucoup de promesses de libertés, de droits et de progrès est devenue une charte déclarative non contraignante car elle n’avait même pas prévu de mécanisme sérieux capable d’assurer la constitutionnalité des actes inferieurs à son autorité. Il a fallu plus de vingt-cinq ans et un amendement controversé pour avoir un conseil constitutionnel qui n’a toujours pas pris forme dans les faits à ce jour.
Nous faisons face à un dilemme institutionnel majeur. Ce dilemme met en péril la nation ! l’État n’existe pas pour lui même ! l’État n’existe pas par essence, mais par dévolution ! La régulation sociale peut s’opérer avec l’État ou sans l’État ! Ce dernier peut être légitimé par ses résultats et l’ordre social assuré et assumé. Il peut être délégitimé par ses échecs répétés à assurer l’ordre social et l’exclusivité de la violence légale et légitime.
Notre premier dilemme est institutionnel ! Il faut résoudre ce dilemme pour éviter la crise permanente ! Il faut une réingénierie institutionnelle. Il faut repenser totalement les institutions, reconceptualiser les appareils normatif, préventif et répressif de l’État.
Pour résoudre le dilemme institutionnel, il faut une réforme constitutionnelle ! la constitution de 1987 a marqué son temps dans sa portée déclarative. Il faut une constitution nouvelle qui prenne en compte le réalisme juridique, l’idéalisme démocratique mais surtout met un terme aux crises récurrentes
liées tant à sa violation qu’à son inapplicabilité. Il faut des institutions solides, fortes, réalistes et fonctionnelles. Elles seront créées [par la nouvelle constitution] ou transformées [celles préexistantes] avec un cadre programmatique d’implémentation et une logique développementiste diachronique et synchronique.
Bien en amont des théories du chaos annoncé, les insuffisances relevées dans notre corpus normatif sont bien visibles. Par-delà la routine de l’État fonctionnel qui délivre peu ou prou des documents d’identité aux usagers, nous n’avons pas un État qui agit au sens moderne de la gouvernance ! On ne peut pas estimer la démographie, les risques des prochaines décennies, les nouvelles menaces etc… Après quarante ans d’enfermement, l’action publique se résume à réunions, des sommets, des visites et voyages officiels, des distributions de kits dans des abris de déplacés soit des réfugiés de catastrophes naturelles (tremblement de terre en 2010) ou de catastrophes humanitaires (guerre des gangs 2025).
En outre, cette transition nous enseigne que les réponses à nos crises ne peuvent venir de l’extérieur. Dans un contexte international marqué par des intérêts et des stratégies, plus un État est faible, moins il est capable de défendre ses citoyens, de résister aux assauts portés contre lui par ses voisins. Un État est aussi un marché qui attise les appétits. Après plusieurs décennies
d’aides, de déclarations de bonnes intentions, d’appuis budgétaires et de recommandations, la situation haïtienne a empiré ! L’affaissement de l’État a donc favorisé l’utilisation de tous les leviers incitatif, préventif et punitif des voisins limitrophes de l’État haïtien. L’anxiété qu’éveille l’utilisation du régime des sanctions contre acteurs et operateurs politiques et économiques en Haïti ne masque l’extraterritorialité et la dérégulation orchestrées depuis l’extérieur. On assiste également à un scepticisme grandissant de la population quant à la justesse et au bien-fondé desdites sanctions. Cette pratique itérative
cessera ou sera atténuée quand nous aurons résolu le dilemme institutionnel.
Le dilemme démocratique : restaurer la confiance et la participation
Après le dilemme institutionnel, s’impose le dilemme démocratique comme une étape incontournable pour la
consolidation de l’État et la stabilisation du pays. Depuis la chute du régime duvaliérien, que l’on s’en rappelle, la première journée électorale a été noyée dans un bain de sang, à la ruelle vaillante le 29 novembre 1987. Depuis, la violence semble sceller toute compétition électorale et pervertit le processus dans un but dissuasif ou disruptif par certains endroits. La démocratie haïtienne a été marquée par des cycles d’espoirs et de désillusions. Les élections, souvent contestées, n’ont pas permis d’ancrer durablement la légitimité des gouvernants ni de garantir une représentation fidèle des aspirations populaires.
Pire, au lendemain du spectre de la violence qui enveloppe souvent le processus, la contestation continue des résultats empoisonne la légitimité des urnes. La défiance envers les institutions électorales, la faiblesse des partis politiques et la fragmentation du paysage social ont contribué à une crise de la participation. Trop souvent, la démocratie s’est réduite à un exercice formel, vidé de sa substance, où le citoyen se sent exclu des processus décisionnels.
Pour sortir de ce dilemme, il est impératif de repenser les mécanismes de consultation et d’inclusion, de renforcer l’éducation civique et de promouvoir une culture du débat et du compromis.
La restauration de la confiance passe par la transparence, la lutte contre la corruption et l’instauration de garde-fous institutionnels capables de protéger les droits fondamentaux. Il s’agit aussi de garantir la sécurité des acteurs politiques et de la société civile, afin que chacun puisse s’exprimer sans crainte de représailles. La démocratie ne peut s’épanouir que dans un climat de respect mutuel et de responsabilité partagée.
Le dilemme stratégique : définir une vision nationale
Le troisième dilemme, stratégique, concerne la capacité du pays à se doter d’une vision claire et partagée pour son avenir. Trop souvent, les politiques publiques ont été dictées par l’urgence ou l’influence extérieure, au détriment d’une planification cohérente et adaptée aux réalités locales.
La dépendance à l’aide internationale, la faiblesse de l’appareil productif et l’absence de consensus sur les priorités nationales ont freiné le développement et accentué la vulnérabilité du pays.
Pendant trop longtemps, faire de la politique s’était éloigné de la nécessaire « gestion rationnelle des affaires publiques » pour devenir un théâtre morbide de luttes fratricides pour la prise du pouvoir. Le peuple, seul souverain, est le grand perdant car il n’est pas consulte ni au niveau local ni au niveau international. Aucune politique menée, aucun engagement pris tant envers la population qu’envers les partenaires internationaux n’a eu l’onction favorable de la population.
Pour surmonter ce dilemme, il faut engager un dialogue national inclusif, mobiliser les compétences et les ressources internes, et investir dans l’innovation et la formation. La stratégie nationale doit reposer sur une analyse lucide des défis et des opportunités, en intégrant les dimensions économiques, sociales, environnementales et culturelles. Elle doit aussi s’appuyer sur des institutions capables de piloter le changement et d’assurer la continuité des politiques publiques.
Le dilemme sociologique : reconstruire le lien social
Enfin, le dilemme sociologique renvoie à la nécessité de restaurer le tissu social, fragilisé par des décennies de crises et de violences. L’exclusion, la pauvreté et la méfiance généralisée ont érodé le sentiment d’appartenance et de solidarité. La reconstruction du lien social passe par la valorisation de la diversité, la promotion de l’équité et le renforcement des réseaux communautaires.
En effet, l’abandon des pans entiers de territoires par l’État haïtien, la disparition systématique des services publics de proximité et l’acclimatation des populations locales aux réalités quotidiennes de violences, d’ostracisme, de descolarisation et de bidonvilisation donne lieu de constater une « entité sociologique morcelée ». Le terrorisme urbain dans sa composante d’annihilation sociale a sonné le glas au grand dam des autorités, d’une société unifiée partageant comme socle un « idéal social commun ».
Il est essentiel de créer des espaces de dialogue et de coopération, de soutenir les initiatives locales et de favoriser l’engagement citoyen. La société haïtienne doit retrouver confiance en elle même, renouer avec ses valeurs et ses traditions, et s’ouvrir à la modernité sans renier son identité. C’est à ce prix que pourra
s’opérer une véritable sortie de la transition, porteuse d’espoir et de renouveau.
En guise de conclusion
La sortie de la transition ne pourra se faire sans une prise de conscience collective et un engagement résolu de tous les acteurs de la société. Les dilemmes institutionnel, démocratique, stratégique et sociologique sont autant de défis à relever pour reconstruire un État solide, une démocratie vivante, une vision nationale partagée et un tissu social renforcé.
Les solutions et le plan d’action proposés dans cet article montrent que le chemin est exigeant, mais non impossible.
Il appartient désormais à chaque citoyen, à chaque institution et à chaque leader de s’approprier ces enjeux et de contribuer, par des gestes concrets et une volonté de dialogue, à la refondation du pays. C’est dans l’unité, la créativité et la persévérance que pourra s’opérer la transformation attendue, ouvrant la voie à une société plus juste, plus forte et plus résiliente.
La transition permanente ne doit pas être une fatalité. Elle peut devenir une opportunité de renouveau, à condition de mobiliser l’intelligence collective et de placer l’intérêt national au-dessus des intérêts particuliers. L’avenir d’Haïti dépend de notre
capacité à résoudre ces dilemmes et à bâtir ensemble un projet commun, porteur d’espoir et de progrès.
Résumé
Pour sortir de cette transition, il faut résoudre quatre grands dilemmes : le dilemme institutionnel, le dilemme démocratique, le dilemme stratégique et le dilemme sociologique.
1. Surmonter le dilemme institutionnel
Réforme constitutionnelle : Élaborer une nouvelle constitution qui soit réaliste, applicable et adaptée aux défis contemporains. Privilégier la clarté des mécanismes de contrôle et de régulation.
Renforcement des institutions : Investir dans la formation des cadres publics, moderniser l’administration et instaurer des procédures transparentes pour garantir l’efficacité et l’intégrité des institutions.
Lutte contre le mimétisme institutionnel : Adapter les modèles institutionnels aux réalités locales, en évitant de copier des systèmes étrangers sans tenir compte du contexte haïtien.
2. Surmonter le dilemme démocratique
Refondation des processus électoraux : Assurer la transparence et la sécurité des élections, renforcer l’indépendance des organes électoraux et garantir la participation de tous les citoyens.
Éducation civique : Développer des programmes d’éducation civique pour sensibiliser la population à ses droits et devoirs, et encourager l’engagement citoyen.
Dialogue inclusif : Créer des espaces de concertation entre les différents acteurs politiques, économiques et sociaux pour favoriser le compromis et la cohésion nationale.
3. Surmonter le dilemme stratégique
Vision nationale partagée : Organiser des états généraux ou des forums nationaux pour définir collectivement les priorités et les objectifs du pays.
Mobilisation des ressources internes : Valoriser les compétences locales, encourager l’innovation et soutenir l’entrepreneuriat pour réduire la dépendance à l’aide extérieure.
Planification à long terme : Mettre en place des politiques publiques cohérentes, fondées sur des données fiables et une analyse prospective des besoins et des risques.
4. Surmonter le dilemme sociologique
Renforcement du lien social : Soutenir les initiatives communautaires, promouvoir la solidarité et l’équité, et lutter contre l’exclusion sous toutes ses formes.
Valorisation de la diversité : Reconnaître et intégrer les différentes composantes culturelles et sociales du pays dans les politiques publiques. Dialogue intergénérationnel et interculturel : Encourager la transmission des savoirs et des valeurs, et favoriser la compréhension mutuelle entre les groupes sociaux.
Me Camille ÉDOUARD, Jr
edouardcamillejr@yahoo.fr
Avocat au Barreau de Port-au-Prince
Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique (Mars 2016-Mars 2017) Secrétaire général de la Primature (juin-novembre 2024)

