Depuis la proclamation de l’indépendance du pays en janvier 1804, date marquant le triomphe de la Révolution haïtienne, Haïti est engagée dans une lutte permanente pour la construction de la nation et l’élaboration d’un projet politique viable. Durant cette période, le pays se trouve dans un contexte particulièrement fragile, tant sur le plan interne qu’externe, confronté à des menaces émanant, d’une part, des élites nationales et, d’autre part, de la communauté internationale.
Dans une telle atmosphère, les chefs d’État ont subi de fortes pressions de domination provenant de l’élite nationale, de groupes organisés et armés, ainsi que d’acteurs étrangers. Ainsi, après la chute du président Boyer en 1843, un concept a été forgé pour définir ce phénomène, qualifié par plusieurs historiens de « politique de doublure ».
Cette politique fut pratiquée dans le pays sous l’influence de l’élite bourgeoise mulâtre dite éclairée et de la communauté internationale. Bien que l’on ait prétendu la suspendre après le règne de Soulouque, certains estiment qu’elle ne s’est véritablement interrompue qu’avec l’avènement de la dictature duvaliériste. Or, cette politique semblerait aujourd’hui refaire surface, avec une mise en œuvre accrue et organisée en Haïti.
Dès lors, en quoi peut-on parler d’une nouvelle politique de doublure en Haïti ? Est-il pertinent d’évoquer une telle manifestation dans le cadre d’une démocratie moderne ? C’est ce que nous tenterons d’analyser dans les lignes qui suivent, en définissant la politique de doublure et la démocratie, en examinant ses formes de manifestation avant et après la dictature des Duvalier, tout en considérant les perspectives et les issues possibles de cette politique.
La politique de doublure est un mode de gouvernance qui consistait à mettre au pouvoir un Noir très âgé, incompétent et impopulaire, ou encore un groupe dirigeant agissant en fonction des intérêts de leurs maîtres. La pratique de cette politique en Haïti relève de l’élite bourgeoise mulâtre intellectuelle, qui voulait à tout prix maintenir le pouvoir en sa faveur.
Cette politique, mise en place par les partisans de Boyer (les boyéristes), avait pour seul objectif de conserver le pouvoir même après la chute de Boyer. Ce mécanisme politique n’avait rien à voir avec la bonne gestion de l’administration publique ni avec le souci d’améliorer les conditions de vie de la masse.
Au contraire, selon les constats des frères Ardouin, ceux-ci étaient convaincus que Boyer ne pouvait pas parvenir à ressaisir le pouvoir face aux assauts de la troupe dirigée par Acaau, qui manifestait clairement sa volonté en réclamant un Noir à la présidence et affichait l’intention d’exterminer les gens de couleur.
Face à la montée violente des gens du Sud, qui organisèrent leur mouvement de protestation à travers le Manifeste de Praslin (document rédigé sur l’habitation de Praslin, près des Cayes, et portant les revendications de la masse paysanne du Sud), les hommes de l’Ouest, craignant eux-mêmes la montée des piquets, manifestèrent le désir de calmer la révolte. Ils s’arrangèrent alors pour proposer un Noir à la présidence, dans le contexte de la révolution de 1843, pourvu que cette mesure figure parmi les griefs des révolutionnaires.
Mais, en réalité, comment l’exécution et la mise en œuvre d’une telle politique pouvaient-elles être effectives et véritablement applicables ?
La manifestation de la politique de doublure avant la dictature des Duvalier
Depuis 1804, le nouvel État libre est en quête de stabilité afin de construire véritablement une nation. Les chefs d’État, les élites politiques et les groupes sociaux manifestaient la volonté de fonder un État haïtien fort, mais celui-ci demeurait fortement imprégné par le contexte de l’époque. Sur le plan national, les luttes internes, le coût de l’incapacité des décideurs et les hostilités entre les généraux créaient un environnement fragile et vulnérable. Sur le plan externe, la non-reconnaissance de l’indépendance du pays et son isolement constituaient des facteurs qui rendaient difficile l’intégration effective du nouvel État indépendant à l’échelle internationale.
Ainsi, comme le souligne Sauveur Pierre Étienne :
« Dans la société d’analphabètes de 1804, dominée par la persistance des liens tribaux d’origine africaine, les généraux qui occupaient les sommets de l’État durent utiliser les services du petit nombre de sachants lire et d’analphabètes fonctionnels pour construire une administration publique embryonnaire, organiser l’agriculture, concevoir et mettre en œuvre une politique étrangère garantissant le fonctionnement et la survie de l’État haïtien ».
Mais, malheureusement, ce n’est pas réellement la survie de l’État haïtien qui fut garantie, mais plutôt celle de l’élite bourgeoise. En se rendant compte que les choix pour occuper la tête du pays se faisaient dans l’empressement et sur la base de l’incapacité, acceptée et approuvée par cette élite, ces décisions ont conduit à des erreurs profondes et ont favorisé l’accumulation des maux qui affectent le pays hier comme aujourd’hui.
En effet, les dirigeants recrutés se révélaient incapables de bâtir un État fort et fiable, capable d’inspirer la confiance populaire. Il s’agissait alors d’un État flou et indéfini. Pour définir l’État haïtien, il faut s’interroger sur sa nature même : de quel type d’État s’agissait-il réellement ? En toute franchise, malgré la succession de différents régimes politiques à cette époque, l’État haïtien ne reflétait aucun modèle institutionnel clairement identifié. Il s’agissait plutôt d’un « État rassembleur » donnant naissance à un État patrimonialiste.
Dans cette configuration, la domination patrimoniale se concentrait entre les mains d’une personne ou d’un groupe de personnes. Or, tout pouvoir personnel est un hybride de pratiques arbitraires et de traditions, ce que Sauveur Pierre Étienne qualifie de « néopatrimonialisme ». Cet État rassembleur et la mise en œuvre de cette pratique politique ne relevaient alors que d’une forme aiguë de démagogie politique.
C’est ainsi que cet État rassembleur s’érigea progressivement sous la forme d’un État à caractère colonial, en appliquant strictement l’article 12 de la Constitution de 1825. Le président Boyer exigeait alors de la masse paysanne qu’elle cultive la terre, rappelant ainsi des pratiques coloniales. Cette mesure visait à faire face à la faillite économique et à la crise politique résultant du paiement de la dette de l’indépendance.
Une telle situation provoqua une vive contestation dans la République. Face à l’opposition grandissante, le gouvernement de Boyer fut contraint à la démission le 14 mars 1844. Hannibal Price affirme dans ses mémoires que cette décision fut prise « pour éviter un bain de sang ». Cette crise plongea le pays dans une instabilité aiguë, caractérisée par des gouvernements de doublure à gouvernance éphémère. Cette démission rendit effective la politique de doublure, avec comme principaux chefs de file : Charles Rivière Hérard, Philippe Guerrier, Jean-Louis Pierrot et Faustin Soulouque.
À la suite de la démission du président Boyer, un gouvernement provisoire prit la tête du pays, avec à sa tête le général Charles Rivière Hérard. Celui-ci fut le premier chef d’État de doublure. Par un décret publié le 15 avril de la même année, une nouvelle Constitution fut élaborée sous l’influence du Manifeste de Praslin.
La révolution de Praslin avait porté l’ensemble des revendications de la masse populaire, notamment la modification d’une législation jugée défectueuse, la dénonciation des abus d’autorité et la suppression des atteintes à la liberté d’opinion. Ces revendications traduisaient le profond mécontentement de la population du Sud. Ainsi, l’Assemblée constituante fut convoquée et proclama Rivière Hérard président de la République. Toutefois, la Constitution de 1843 ne parvint pas à être appliquée et fut rejetée par ses propres rédacteurs, ce qui constitue l’une de ses principales particularités.
La non-application de cette Constitution, combinée à l’échec politique de Rivière Hérard et des praslinistes, ainsi qu’à la proclamation de l’indépendance de la République dominicaine en février 1844, constituèrent les signes majeurs de sa chute. Désireux de contraindre les Dominicains à revenir sous son autorité, Rivière Hérard se retrouva dans un contexte défavorable et fut renversé par la garde nationale. Son mandat ne dura que trois mois et vingt-deux jours. Philippe Guerrier fut le principal bénéficiaire de sa chute.
Ce vieil homme noir qui succéda à Rivière Hérard incarna parfaitement la politique de doublure. Bien qu’il ait mis en place un Conseil d’État de vingt-et-un membres pour l’assister, celui-ci resta inactif durant toute sa présidence, car il était contraint de suivre la volonté de ses recruteurs plutôt que les recommandations de ses conseillers. Son penchant pour l’alcool le rendait souvent ivre, situation dont ses recruteurs profitaient pour lui faire signer divers documents à son insu.
Cependant, grâce à son tempérament pacifique, il parvint à mettre fin à la scission du Nord, à abandonner la lutte contre Acaau et, malgré son illettrisme, à promouvoir la paix et à jeter les bases d’un système éducatif. Affaibli par la maladie et la vieillesse, il mourut au pouvoir en 1845. Son mandat dura onze mois et dix jours. À sa mort, Jean-Louis Pierrot fut choisi comme nouveau chef d’État de doublure.
La mort de Guerrier fut favorable aux metteurs en scène de la politique de doublure, qui choisirent une nouvelle fois Jean-Louis Pierrot, jugé le plus ignorant, afin de satisfaire les piquets, comme successeur de Guerrier. Il avait atteint l’âge de la retraite, mais fut néanmoins désigné pour diriger la tête du pays. Il accéda au pouvoir le 16 avril 1845, très méfiant envers les hommes de l’Ouest, principalement ses recruteurs. Il nourrissait une profonde suspicion à l’égard de la capitale, connaissant l’assassinat du père de la nation, Jean-Jacques Dessalines ; depuis lors, il avait surnommé la capitale « Port-aux-Crimes »⁵.
Le 1er novembre 1845, il prit un décret transférant la capitale dans le Nord. Cette décision poussa l’élite dominante à une profonde réflexion, voyant comment leur marionnette venait de commettre un acte jugé irrespectueux. Il manifesta également la volonté de faire retourner la République dominicaine dans le giron d’Haïti. Cette décision créa une grande frustration parmi les soldats haïtiens, qui se souvenaient encore de la défaite catastrophique survenue deux ans plus tôt ; ceux-ci se rebellèrent. Il tenta en vain d’imposer cette orientation et commit la même erreur que Rivière Hérard. L’absence de volonté des soldats fut la principale cause de sa chute. Une délégation, escortée par des troupes armées, offrit alors le pouvoir à Jean-Baptiste Riché.
Ainsi, Jean-Baptiste Riché fut proposé comme président le 1er mars 1846 et confirmé peu après par un Conseil d’État, le 12 mars de la même année. Il s’inscrivit comme le quatrième vieillard illettré à occuper la présidence du pays. Il prêta serment de fidélité à la nation et engagea un projet de modification de la Constitution, publiée en novembre 1846, reconnaissant la présidence à vie. Il convient de souligner que Riché devint l’un des présidents à vie d’Haïti, après Dessalines et Pétion.
Bien que dépourvu d’instruction, il manifesta dans une certaine mesure la volonté de bien faire, en s’entourant d’hommes qu’il croyait compétents, mais qui se révélèrent être des profiteurs et des individus de mauvaise foi. Trois mois après la publication de la Constitution de 1846, il mourut, et son mandat ne dura que onze mois et vingt-six jours. Après sa mort, Faustin Soulouque fut désigné comme son successeur.
Le général Faustin Soulouque fut l’un des chefs de la garde présidentielle, ce qui lui permit d’assister à la montée successive des présidents nommés selon les besoins des partisans de la politique de doublure. Ces présidents étaient de véritables marionnettes, victimes de manipulation. Quant à Soulouque, la politique ne l’intéressait guère ; il se concentrait uniquement sur son travail. Cependant, il devint une cible potentielle pour remplacer Riché.
Les frères Ardouin manifestèrent la volonté de le porter à la haute magistrature de l’État en raison de son incapacité et de son incompétence présumées. Dans un contexte illogique et dépourvu de fondement rationnel, Faustin Soulouque fut désigné comme personnalité apte à diriger la magistrature suprême de l’État. Après huit tours de scrutin, deux candidats obtinrent le même nombre de voix, et à chaque tour un bulletin était glissé en faveur de Soulouque. Le président de l’Assemblée prit alors la parole et déclara : « Puisque les partisans des deux candidats ne peuvent se mettre d’accord pour désigner le chef de l’État, groupons-nous autour d’un neutre, le général Faustin Soulouque ».
Ce choix fut motivé par la conviction qu’il serait la meilleure marionnette possible et, de surcroît, par son tempérament jugé docile. Lors de sa désignation, il déclara toutefois : « Je ne me laisse pas changer comme on change de chemise ». Par la suite, il se débarrassa de ses recruteurs en procédant à l’élimination physique de certains d’entre eux. Ainsi, dit-on, il mit fin à cette pratique politique clandestine et néopatrimoniale.
La manifestation de la politique de doublure visait essentiellement à conserver le pouvoir entre les mains d’une élite bourgeoise et intellectuelle, en assurant sa pérennisation par des choix arbitraires et en plaçant à la plus haute magistrature de l’État des hommes ignorants et incompétents, afin qu’ils sollicitent constamment l’appui de leurs recruteurs pour gouverner en leur nom. Cette période fut marquée par une succession de gouvernements de courte durée, conséquence directe de ces choix pervers. Il s’agissait d’une pratique insensée, exercée sous l’emprise d’une élite intellectuelle et économique qui en tirait profit au détriment de la masse populaire.
Cette domination fut progressivement réduite sous Soulouque, notamment par la proclamation de l’Empire, ce qui constitua un coup sévère pour les artisans de cette politique.
Après le renversement de l’empereur Faustin Ier, l’application stricte de la politique de doublure subit un coup presque mortel. Toutefois, cette pratique fut rapidement réadaptée sous une nouvelle forme, plus personnalisée, marquant la continuité du néopatrimonialisme. De 1867 à 1914, le pays connut une période de troubles, d’instabilité politique et de guerres civiles. Les gouvernements successifs établirent leur autorité dans le seul but de s’accaparer le pouvoir à des fins personnelles. Cette volonté de monopoliser le pouvoir constitue une autre manifestation de la politique de doublure, car toute tentative de maintenir le pouvoir au profit d’un groupe déterminé, sous l’influence d’un autre, relève de cette logique.
Cette période fut également marquée par la mainmise des chefs d’État sur l’administration publique à des fins personnelles, plongeant le pays dans l’une des plus grandes humiliations internationales et ouvrant la voie à une intervention étrangère. L’instabilité chronique facilita l’occupation militaire américaine, officiellement destinée à promouvoir la paix et la stabilité. Sous un certain angle, cette occupation peut être perçue comme une autre forme de politique de doublure, puisque les quatre chefs d’État durant cette période furent issus de l’élite mulâtre et soumis à l’influence des États-Unis. Comme l’écrit Suzy Castor, en 1922 les Américains décidèrent de nommer Louis Borno, homme de confiance et politicien favorable aux intérêts étrangers.
Après le départ des troupes américaines en 1934, la plupart des chefs d’État haïtiens cherchèrent à se maintenir au pouvoir par tous les moyens possibles : modification constitutionnelle, création de forces armées partisanes et élimination des adversaires. Dans ce contexte, François Duvalier, pourtant élu par le peuple, établit rapidement une dictature, replongeant le pays dans une logique patrimoniale fondée sur la peur, la terreur, la corruption et l’oppression. Cette dictature dura près de trois décennies et fut renversée en 1986 par une mobilisation populaire aspirant à une démocratie moderne.
La démocratie est un régime politique fondé sur le respect scrupuleux des lois. Dans une société démocratique, les citoyens ont le droit de voter librement pour leurs représentants lors d’élections régulières, garantissant la stabilité institutionnelle et l’alternance politique. Elle repose également sur des libertés individuelles fondamentales. Montesquieu affirmait que « la démocratie, c’est la dictature de la loi », tandis qu’Abraham Lincoln la définissait comme « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Or, en Haïti, les élections sont rarement organisées de manière régulière et celles qui ont lieu sont souvent contestées. Cette situation favorise l’émergence de gouvernements discrédités et de mouvements de protestation. Ce qui se manifeste aujourd’hui est une nouvelle forme de politique de doublure, dominée par des groupes d’affaires et des forces internationales.
Après la dictature duvaliériste, la politique de doublure vise à promouvoir des dirigeants dociles, soumis aux intérêts économiques. Les forces de l’argent, du crime organisé et de la corruption écartent les leaders compétents et progressistes, entravant le développement durable du pays. Cette domination, soutenue par l’ingérence internationale, a transformé l’État en instrument au service d’intérêts privés, plongeant le pays dans une crise multidimensionnelle.
Ainsi, l’histoire politique d’Haïti apparaît comme une succession presque ininterrompue de pratiques de doublure, avec de rares exceptions. Dès lors, la question demeure : jusqu’à quand la trajectoire d’Haïti restera-t-elle prisonnière de son passé historique ?
Louinel LAURORE, Enseignant de philosophie, de lettres modernes, d’histoire et de géographie , certifié en sciences de l’éducation à l’Université Américaine des Sciences Modernes d’Haïti
BIBLIOGRAPHIE
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6- BELLEGARDE Dantés, Histoire du peuple haïtien, Éditions Fardins 2014, PDF pages 195.
7- BELLEGARDE Dantés, Histoire du peuple haïtien, Éditions Fardins, Port-au-Prince 2014, pages 195.
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10- Abraham Lincoln, citations célèbres, consulté 11mars 2023.
11- Karl Marx, citation en image, Facebook,consulté un an de cela.
12- JUSTIN Lhérisson, citations en image, Haïti inter Facebook, consulté depuis quelques mois.
13- Site, École de politique appliquée, Faculté des lettres et des sciences humaines, Universités de Sherbrooke, Québec,Canada, consulté 11 mars 2023.

