Seize ans après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010, les sites de personnes déplacées internes (PDI) demeurent une réalité dramatique en Haïti. Dans un rapport publié à l’occasion de cet anniversaire, le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) dresse un constat accablant et exige de l’État haïtien des actions immédiates pour mettre fin à des conditions de vie qualifiées d’« inacceptables ».
217 sites de déplacés dans trois départements
Selon des données croisées de la Protection civile et du RNDDH, au moins 217 sites de personnes déplacées internes sont actuellement répartis dans 25 communes des départements de l’Ouest, de l’Artibonite et du Centre. Ces sites accueillent des populations ayant fui principalement la violence armée des gangs, notamment ceux regroupés au sein de la coalition criminelle Viv Ansanm.
Le RNDDH a mené des enquêtes et des groupes de discussion dans 40 sites, représentant 18 % des espaces recensés. Ces sites abritent 69 681 déplacés, dont 27 247 femmes et 19 455 enfants. Des personnes vivant avec une déficience ont été identifiées dans 90 % des sites monitorés.
Des conditions de vie alarmantes
Le rapport décrit des sites surpeuplés, marqués par une promiscuité extrême, une insalubrité chronique et la prolifération de moustiques, rongeurs et autres vecteurs de maladies.
Seuls 20 % des sites disposent d’abris jugés acceptables. Dans 80 % des cas, les déplacés vivent sous des tentes ou abris délabrés, troués, non étanches, parfois criblés de balles, souvent installés à proximité de piles d’immondices.
Les femmes enceintes, les nourrissons et les personnes âgées sont particulièrement exposés, notamment lors des fortes chaleurs et des pluies, qui provoquent inondations, stagnation d’eaux sales et déplacements nocturnes forcés à l’intérieur des bâtiments.
Assainissement et latrines : une urgence sanitaire
L’accès à des infrastructures sanitaires reste extrêmement limité :
- 77,5 % des sites disposent de latrines,
- mais seules 20 % sont jugées propres et fonctionnelles,
- 22,5 % des sites n’ont aucune latrine.
Dans plusieurs sites, les déplacés sont contraints d’utiliser des sachets ou des seaux pour leurs besoins physiologiques, qu’ils jettent ensuite dans des rivières, ravines ou dépotoirs improvisés. La gestion des déchets est souvent inexistante ou repose sur des initiatives précaires, parfois avec l’appui ponctuel d’ONG ou de mairies.
Femmes, filles et personnes handicapées laissées sans protection
Le RNDDH alerte sur l’absence quasi totale de mécanismes de protection spécifiques pour les femmes et les filles. Des cas de violences sexuelles, sexistes et physiques ont été signalés dans plusieurs sites. En 2025, des viols ont été recensés dans au moins 17,5 % des sites monitorés.
Les personnes vivant avec une déficience, présentes dans la majorité des sites, vivent dans une négation totale de leurs droits fondamentaux, sans accès adapté aux soins, à la mobilité, à l’alimentation ou à l’éducation. Leur survie dépend largement de la solidarité informelle ou de rares interventions humanitaires.
Enfants déscolarisés et avenir compromis
Le rapport souligne également l’impact dramatique sur l’éducation : 40 % des sites monitorés sont des écoles ou des universités, occupées par des déplacés, ce qui accentue le décrochage scolaire et prive des milliers d’enfants et de jeunes de leur droit à l’éducation.
Les exigences du RNDDH à l’État haïtien
Face à cette situation, le RNDDH estime que l’État haïtien a l’obligation impérative d’agir et rappelle que l’assistance humanitaire ne peut remplacer une réponse structurelle. L’organisation recommande notamment de :
- Traquer, arrêter et juger les groupes armés et leurs complices ;
- Rétablir la sécurité afin de permettre le retour des personnes déplacées dans leurs quartiers ;
- Fournir une assistance financière aux familles décapitalisées pour la relocalisation ou le retour en province ;
- Offrir un accompagnement psychologique aux déplacés ;
- Mettre en place un plan de protection spécifique pour les femmes, les filles et les personnes vivant avec une déficience.
« Le maintien des personnes déplacées dans ces conditions inhumaines et dégradantes constitue une violation grave des droits humains », conclut le RNDDH, appelant les autorités à mettre fin, sans délai, à cette situation devenue chronique.

