À l’approche du 7 février, la République ne se joue plus dans les salons feutrés, mais dans nos tripes. Sommes-nous encore capables de nommer l’innommable ou avons-nous déjà accepté de disparaître en silence ?
Le silence est une arme de destruction massive
« Au commencement était la Parole. » Ce n’est pas une pieuse citation, c’est un avertissement politique sanglant. Une société naît d’un acte de langage ; elle crève quand la parole est étranglée par le sifflement des balles, par la corruption systémique ou par le poison de l’indifférence.
Le 7 février n’est plus une date : c’est le procès de notre dignité. En 2026, la République n’est pas seulement à l’épreuve ; elle est à l’agonie. En tant qu’écrivaine et mère, je refuse le vocabulaire de la force brute. Les violences qui éviscèrent nos quartiers ne seront pas soignées par des pansements technocratiques. Elles exigent une décharge électrique : le pouvoir incendiaire de la vérité.
La parole comme dernier rempart
Cette conviction s’oppose frontalement à la logique des armes et des calculs froids. Interrogé sur la crise, un acteur politique affirmerait sans doute qu’il faut un nouvel accord pour ne pas laisser un vide institutionnel ; ; par contre, les acteurs armés ou militaires privilégieraient la coercion, la domination et la force brute. Ma démarche s’inscrit dans une tout autre tradition : une tradition humaniste qui reconnaît à la parole, lorsqu’elle est pensée, portée et partagée, un rôle politique à part entière.
L’histoire nous hurle pourtant que les mots sont des armes de destruction du mensonge. Victor Hugo et Harriet Beecher Stowe n’ont pas seulement écrit des livres ; ils ont brisé des chaînes. On prête à Lincoln cette phrase devant Stowe : « C’est donc vous, la petite dame dont le livre a déclenché cette grande guerre. » Cette parole habitée, capable de déplacer le débat du terrain juridique vers le champ moral et émotionnel, est notre dernière cartouche.
L’abîme : nos enfants comme chair à canon
Regardons l’abîme en face, sans ciller. Des mineurs sont violés impunément aux quatre coins du territoire. Le traumatisme se double d’une tragédie silencieuse : celle de ces innombrables jeunes filles et femmes portant des grossesses non désirées, fruits de la barbarie des gangs. Une horreur qui se déploie dans une impunité totale, sans l’ombre d’une responsabilité.
Nos jeunes, trahis par l’irresponsabilité criminelle de l’État et le désespoir de familles broyées, deviennent la chair à canon des gangs. Le comble de l’ignominie ? Des chefs de bandes armées paradent désormais dans nos écoles, distribuant des fournitures scolaires comme des mécènes de la terreur. Si le « modèle » de réussite est désormais un seigneur de guerre, notre avenir n’est plus une promesse, c’est une fosse commune.
Le théâtre d’ombres des élites
Face à ce naufrage moral, la pause n’est plus un luxe, c’est une sommation. Avant ce 7 février, répondons : quelle nation acceptons-nous d’incarner dès aujourd’hui, et de quel crime notre silence est-il le nom ?
Pendant que le pays saigne, nos « élites » jouent au théâtre d’ombres. Aucune solution, rien que des manœuvres de palais pour évincer un tel, des accusations de coup d’État, ce disque rayé rapporté par Le Nouvelliste depuis début 2025, et des luttes intestines pour des miettes de pouvoir. Le décor est saturé de scandales de corruption qui éclatent partout, sur fond de suspicions de collusion incestueuse entre des autorités et les gangs.
Surtout, lorsque le peuple, privé de tout système de protection vers lequel se tourner, n’a plus que le « Bwa Kale » comme seul semblant de justice ; lorsque les brigades de quartier restent l’ultime espoir contre les assauts des bandits et les menaces de déplacements forcés qui nous guettent, l’évidence nous frappe : nous risquons d’être rayés de la carte des nations civilisées.
Et pour couronner ce chaos, on nous jette au visage un calendrier électoral fabriqué par un Conseil déjà souillé par les scandales. Pendant que le calendrier avance sur le papier, Haïti recule vers le néant.
Haiti se lèvera
Le choix est civilisationnel. Choisir la parole, c’est refuser la fatalité. C’est se rappeler que cette République est née d’un acte de parole radical : « Liberté ou la mort ! ». De la ferveur de « Makout pa ladan l » aux exigences de « Kot Kòb PetroCaribe a ? », du cri d’agonie « Si li pa ale n ap mouri hooo » à la rage de « Grenn nan bounda, fò w ale », notre histoire est une suite de verbes de feu. Malgré l’Accord du 3 avril 2024 et les luttes qui s’ensuivirent, gen yon mo ki pou di.
Il est temps de nous réunir comme des êtres libres pour retrouver la lumière. Un pays qui ne se parle plus est un cadavre. Un peuple qui retrouve sa voix peut, contre toute attente, arracher la vie au chaos.
Haïti se lèvera.
Les ancêtres Taïnos, Africains, Européens, Levantins, ne nous regardent pas, ils nous jugent.
Et le pays, hurlant ses noms sacrés :Ayiti, Bohio, Kiskeya
Marchera, enfin debout, vers sa destinée.
Marnatha I. Ternier Janvier 2026

