12 janvier 2026
Radio-Canada | La dette coloniale imposée à Haïti revient hanter le débat en France
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Radio-Canada | La dette coloniale imposée à Haïti revient hanter le débat en France

Un samedi après-midi, les drapeaux bleu et rouge d’Haïti flottent près du parc Monceau à Paris.

Quelques dizaines de membres de la diaspora haïtienne en France se sont donné rendez-vous pour cette manifestation, l’occasion de faire part de leurs inquiétudes quant à la sécurité de leurs proches qui se trouvent toujours dans un pays en partie contrôlé par les gangs criminels.

Le matin, dès qu’on se réveille, la première chose à faire, c’était de regarder si on n’a pas un message annonçant que quelqu’un a été tué par balle, lance une manifestante.

Mais les gangs ne sont qu’une partie de l’explication de l’état du pays. Un autre manifestant interpellé rappelle la responsabilité de la classe politique haïtienne, mais aussi celle de l’ancienne puissance coloniale, la France.

C’est un acte qui a de longues conséquences sur la situation financière du pays, dit-il, rappelant la dette colossale imposée par Paris à Port-au-Prince, 200 ans auparavant.

En 1825, sous les ordres du roi Charles X, douze navires français jettent l’ancre près de Port-au-Prince. Leur but : faire pression sur la jeune république haïtienne, devenue indépendante de la France en 1804. On souhaite qu’elle dédommage l’ancienne puissance coloniale et les anciens propriétaires d’esclaves, chassés par la révolte.

Paris exige de Port-au-Prince un montant de 150 millions de francs-or (l’équivalent de plusieurs milliards d’euros aujourd’hui). La somme réclamée sera réduite à 90 millions de francs-or quelques dizaines d’années plus tard. Néanmois, elle demeure gigantesque pour la jeune république.

Pour rembourser sa dette, qu’elle paiera jusqu’en 1947, Haïti doit emprunter à des banques françaises, d’où l’utilisation du terme double dette. L’argent collecté contribuera indirectement à certains grands projets en France, comme le chantier de l’iconique tour Eiffel.

Mais il n’y a pas qu’en Haïti que cela choque les esprits.

C’est une histoire qui est quand même très peu glorieuse, souligne l’ancien premier ministre français Jean-Marc Ayrault. Humilier un peuple, lui faire payer une dette, lui sacrifier en quelque sorte ses capacités à se développer par lui-même.

L’ex-politicien socialiste constate cependant que cette histoire a été très peu discutée au sein de la classe politique française.

En juin 2025, la Société pour la mémoire de l’esclavage, que préside Jean-Marc Ayrault, a organisé un concours d’éloquence sur le thème de la double dette. Les participants devaient répondre à la question : La France doit-elle quelque chose à Haïti?

Il y a un devoir de justice de rendre ce qui est à l’histoire et de ne pas ignorer un morceau de ce livre qu’est l’histoire de la France, raconte l’un de ces participants, Salem, qui n’avait jamais entendu parler de cet épisode historique sur les bancs d’école.

Ruth Pierre, entrepreneure française d’origine haïtienne, déplore aussi ce manque d’enseignement dans le cursus scolaire français. C’est par l’entremise d’autres membres de la diaspora et d’un voyage en Haïti en 2019 qu’elle a appris en détail l’épisode de la double dette.

Comment on a pu accepter de payer ça? Pourquoi la France n’en parle pas? On se remémore nos années de scolarité, en se disant qu’on ne parle pas d’Haïti dans les manuels scolaires, lance-t-elle.

Un épisode bien documenté

Pourtant, les preuves historiques ne manquent pas.

C’est dans des rapports publiés en France et qui sont disponibles, explique Frantz Voltaire, président du Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (CIDIHCA).

Devant nous, dans les locaux du centre dans le Vieux-Montréal, le contenu numérisé d’un de ces documents expose des demandes de dédommagement formulées par des anciens propriétaires d’esclaves français.

Avec son équipe du CIDIHCA, Frantz Voltaire a contribué au conseil et à la recherche de grands projets journalistiques qui ont permis de faire la lumière sur l’histoire de la dette, dont un long article du New York Times en 2022 et un documentaire français diffusé par la suite. Des publications qui se sont ajoutées au travail d’historiens consacré à la question.

Quand l’Assemblée nationale française se prononce

Ces efforts ont porté leurs fruits. Le 5 juin 2025, les députés de l’Assemblée nationale française ont adopté une résolution demandant au gouvernement de reconnaître officiellement et solennellement l’injustice infligée à Haïti par l’ordonnance du 17 avril 1825.

J’en ai pleuré, se souvient l’entrepreneure Ruth Pierre, qui était dans l’enceinte de l’Assemblée ce jour-là.

Au-delà de la reconnaissance de l’événement, la résolution appelle aussi à prendre en considération les demandes de remboursement et à étudier le processus de restitution de la double dette imposée à Haïti.

La question du remboursement n’est pas nouvelle. En 2003, le président haïtien de l’époque, Jean-Bertrand Aristide, l’avait réclamé à Paris.

Or, cet enjeu est loin de faire l’unanimité au sein de la classe politique française.

Cette revendication soulève des risques de précédents dangereux, d’autres nations pourraient exiger réparation pour des faits historiques similaires, menaçant l’équilibre économique et diplomatique mondial, déclarait ainsi le député du Rassemblement national Emeric Salmon, dont le parti s’est opposé à l’adoption de la résolution.

Dans la situation actuelle du pays, c’est inconsidéré de dire qu’il faut faire un chèque en blanc, nuance l’entrepreneure Ruth Pierre, qui croit que d’autres avenues s’offrent à la France pour réparer les impacts de l’imposition de cette dette.

Il y a des acteurs associatifs qui existent et qui travaillent, qui fonctionnent, qui sont reconnus dans différents territoires d’Haïti et qui peuvent contribuer à amorcer un certain nombre de projets qui vont pouvoir rétablir les infrastructures sanitaires, rétablir les infrastructures d’éducation, explique-t-elle.

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