12 janvier 2026
Injure et outrage à la magistrature : le cas Eno Zéphirin – Emmanuel Lundi, symptôme d’un État qui s’abîme
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Injure et outrage à la magistrature : le cas Eno Zéphirin – Emmanuel Lundi, symptôme d’un État qui s’abîme

Par Reynoldson Mompoint

Port-au-Prince, le 11 janvier 2026

Il y aurait en Haïti une justice qui ne parle plus le langage de la loi, mais celui de l’impulsion, de l’ego et de la rue. Une justice où la toge se froisse au contact de l’insulte, et où l’autorité publique, au lieu de s’imposer par le droit, se compromet par la force brute. 

L’épisode impliquant le commissaire du gouvernement Eno Zéphirin et le citoyen Emmanuel Lundi n’est pas un simple fait divers : il est une radiographie brutale de la faillite institutionnelle.

« Nou banm otorizasyon epi se nou k ap fè kaka sa ankò » « Komisè a òdone arèstasyon l, li frape komisè a epi komisè a frape l tou… » Ces faits, lourds de vulgarité et de violence, disent tout : l’injure, l’outrage, l’arbitraire, la confusion des rôles. La loi haïtienne, pourtant, est claire. Encore faudrait-il qu’elle soit respectée.

L’outrage et l’injure : ce que dit le droit haïtien

Au regard du Code pénal haïtien, l’outrage à magistrat est constitué dès lors qu’un citoyen, par paroles, gestes, menaces ou écrits, porte atteinte à la dignité, à l’autorité ou au respect dû à un magistrat dans l’exercice de ses fonctions. L’injure publique, quant à elle, vise toute expression outrageante, méprisante ou grossière proférée publiquement contre une personne investie d’une mission publique.

La sanction existe. Elle est prévue. Elle est encadrée. Mais elle suppose une chose essentielle : la retenue du magistrat et le respect strict de la procédure. Car le commissaire du gouvernement n’est pas un chef de gang, ni un justicier de trottoir. Il est le représentant du ministère public, gardien de la légalité, pas un acteur de la mêlée.

Quand le magistrat descend dans l’arène

Or, dans cette affaire, la frontière s’est effondrée. Si les faits rapportés sont avérés — ordre d’arrestation immédiat, échange de coups entre le commissaire et le citoyen, intervention policière tardive — alors nous ne sommes plus dans l’application sereine de la loi, mais dans une dérive autoritaire doublée d’un dérapage physique. Un commissaire du gouvernement peut ordonner une arrestation dans les conditions prévues par la loi, notamment en cas de flagrant délit. 

Mais frapper un citoyen menotté, ou se battre avec lui, relève non plus de l’autorité judiciaire, mais de l’abus de pouvoir. À cet instant précis, la magistrature cesse d’être institution ; elle devient individu. Et l’individu, lui, est justiciable.

Responsabilités croisées, crédibilité perdue

Que le citoyen Emmanuel Lundi ait injurié ou outragé un magistrat, la loi prévoit des poursuites. Mais que le commissaire Eno Zéphirin ait répondu par la violence, la loi ne le couvre pas. C’est là toute la tragédie haïtienne : le citoyen méprise l’autorité parce qu’il ne la craint plus, l’autorité frappe parce qu’elle ne sait plus convaincre, et la loi, elle, regarde la scène depuis le trottoir.

Dans un État de droit fonctionnel, cet épisode aurait donné lieu à : une interpellation légale, une mise en examen pour outrage, et, le cas échéant, une enquête administrative sur le comportement du magistrat.

En Haïti, il risque surtout de nourrir la chronique, les réseaux sociaux et l’impunité.

Une justice à mains nues

Ce dossier pose une question centrale : qui surveille ceux qui poursuivent ? Quand le ministère public devient partie prenante de la violence, il perd son autorité morale. Quand un commissaire confond ordre judiciaire et réflexe musculaire, il fragilise toute la chaîne pénale.

L’outrage à la magistrature est une infraction grave. Mais l’outrage à la loi par un magistrat l’est davantage encore. Et tant que la justice haïtienne continuera à répondre aux injures par les poings, elle ne récoltera que ce qu’elle sème : la défiance, la peur, et le discrédit.

Il y aurait donc urgence, non pas à multiplier les arrestations spectaculaires, mais à réapprendre la République. Avec des lois appliquées. Et des magistrats qui s’en souviennent.

Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste

mompointreynoldson@gmail.com

WhatsApp +50937186284

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