5 janvier 2026
La Caraïbe comme nouveau théâtre de rivalités  énergétiques et stratégiques : États-Unis, Venezuela et la recomposition des puissances globales
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La Caraïbe comme nouveau théâtre de rivalités  énergétiques et stratégiques : États-Unis, Venezuela et la recomposition des puissances globales

Résumé

La région caribéenne s’impose progressivement comme un espace stratégique central dans la recomposition contemporaine des rapports de puissance à l’échelle mondiale. Longtemps perçue comme périphérique, la Caraïbe connaît aujourd’hui une revalorisation géopolitique majeure sous l’effet de la convergence entre enjeux énergétiques, rivalités stratégiques et militarisation indirecte. Au cœur de cette dynamique, le Venezuela occupe une position nodale en raison de l’importance de ses réserves pétrolières, de sa façade maritime caribéenne et de sa proximité géographique immédiate avec les États-Unis. Le pétrole vénézuélien apparaît ainsi non seulement comme une ressource économique, mais surtout comme un instrument de puissance et de négociation diplomatique face aux sanctions américaines.

Les États-Unis, puissance hégémonique de l’hémisphère occidental, considèrent la Caraïbe comme un espace relevant de leur sécurité nationale. Leur politique à l’égard du Venezuela s’inscrit dans une stratégie globale visant à préserver la domination régionale, à sécuriser les voies maritimes et énergétiques et à contenir l’influence de puissances rivales, dans un contexte de forte dispersion stratégique liée à leur engagement en Ukraine, autour de Taïwan et au Moyen-Orient. Face à cette pression, le Venezuela s’appuie sur le soutien de puissances extra-régionales telles que la Russie, l’Iran et la Chine, qui voient dans Caracas un point d’appui stratégique pour contester l’influence américaine dans son environnement immédiat.

L’article met en lumière la Caraïbe comme un théâtre périphérique mais sensible des rivalités globales, marqué par des stratégies de dissuasion, de domination maritime et de contrôle des flux énergétiques. Il montre enfin que ces dynamiques participent à une redéfinition des équilibres régionaux et traduisent l’évolution du système international vers une multipolarité conflictuelle.

Mots-clés : Caraïbe ; géopolitique ; pétrole ; puissance ; rivalités stratégiques

Introduction

La Caraïbe occupe une place singulière dans l’histoire des relations internationales. Après avoir été un espace central des rivalités impériales puis un enjeu stratégique majeur durant la guerre froide, la région a connu une relative marginalisation à la fin du XXᵉ siècle. Toutefois, depuis le début du XXIᵉ siècle, la convergence entre la centralité des enjeux énergétiques, la résurgence des rivalités entre grandes puissances et la multiplication des théâtres de confrontation indirecte a profondément reconfiguré son importance géopolitique.

Au cœur de cette recomposition se trouve le Venezuela, État disposant des plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde et d’une façade maritime stratégique sur la mer des Caraïbes. Sa proximité géographique avec le territoire des États-Unis, combinée à son isolement diplomatique croissant, en fait un acteur central des rivalités énergétiques et stratégiques contemporaines. Pour Washington, le Venezuela représente à la fois un enjeu de sécurité régionale et un point de cristallisation des influences rivales dans un espace historiquement considéré comme vital.

La problématique de cet article est donc la suivante : dans quelle mesure la Caraïbe, à travers le cas du Venezuela, est-elle devenue un nouveau théâtre de rivalités énergétiques et stratégiques participant à la recomposition des puissances globales ? L’hypothèse défendue est que la Caraïbe ne constitue plus un espace périphérique, mais un théâtre géopolitique fonctionnel, où s’expriment des stratégies indirectes de contestation de l’hégémonie américaine fondées sur l’énergie, la dissuasion et la domination maritime.

Afin de répondre à cette problématique, l’analyse s’articule autour de cinq axes complémentaires. Il s’agira d’abord de montrer en quoi la Caraïbe connaît un retour stratégique en tant qu’espace géopolitique revalorisé dans le contexte des rivalités contemporaines (I). L’étude portera ensuite sur le Venezuela en tant que pivot énergétique et enjeu central des rivalités de puissance dans la région caribéenne (II). Le troisième axe analysera la position des États-Unis, entre maintien de leur hégémonie régionale et contraintes résultant de leur engagement sur plusieurs théâtres internationaux (III). L’analyse examinera ensuite le rôle des puissances extra-régionales soutenant le Venezuela et les logiques stratégiques qui sous-tendent leur implication (IV). Enfin, l’attention sera portée sur la mer des Caraïbes comme espace de dissuasion, de contrôle et de domination géopolitique (V).

I. La Caraïbe : retour stratégique d’un espace géopolitique

Historiquement, la Caraïbe a constitué un espace central des rivalités impériales européennes avant de devenir, au XXᵉ siècle, un pilier de la stratégie de sécurité américaine. La crise des missiles de Cuba en 1962 a durablement inscrit la région dans la doctrine stratégique des États-Unis comme une zone de sécurité vitale, où toute présence militaire hostile est perçue comme une menace directe.

Après la guerre froide, la région a connu une relative marginalisation stratégique. Toutefois, le passage à un système international multipolaire conflictuel a favorisé la revalorisation des théâtres périphériques. La Caraïbe réapparaît ainsi comme un espace géostratégique pertinent en raison de sa position maritime, de sa proximité avec les États-Unis et de la présence de ressources énergétiques majeures.

La mer des Caraïbes devient un espace de projection de puissance, marqué par une domination navale américaine structurelle, mais également par des tentatives de contestation symbolique de la part de puissances extra-régionales. Elle fonctionne désormais comme un théâtre secondaire de confrontation indirecte, où la dissuasion et la communication stratégique jouent un rôle central.

II. Le Venezuela : pivot énergétique et enjeu central des rivalités

Le Venezuela occupe une position géographique stratégique au nord de l’Amérique du Sud, avec une façade maritime donnant accès aux principales routes énergétiques et commerciales de la Caraïbe. Cette localisation, combinée à l’ampleur de ses réserves pétrolières, confère au pays une valeur géostratégique disproportionnée par rapport à ses capacités économiques actuelles.

Le pétrole vénézuélien constitue un instrument géopolitique majeur. Il permet au régime de négocier des alliances, de contourner partiellement les sanctions et de maintenir une capacité de résilience stratégique. Les sanctions américaines, visant principalement le secteur énergétique, relèvent d’une stratégie de pression géoéconomique destinée à affaiblir le régime, mais elles ont également favorisé une recomposition des alliances du Venezuela vers des puissances non occidentales.

Dans ce contexte, le Venezuela devient un point de cristallisation des rivalités de puissance, servant de levier stratégique aux acteurs cherchant à contester l’hégémonie américaine dans l’hémisphère occidental. Il devient le point d’ancrage sensible pour mettre à l’épreuve la politique étrangère des Etats-Unis. 

Cette revalorisation géopolitique de la Caraïbe ne peut toutefois être pleinement appréhendée sans s’intéresser à l’acteur qui concentre aujourd’hui l’essentiel des tensions régionales. Le Venezuela s’impose ainsi comme le pivot énergétique et stratégique autour duquel se structurent les rivalités contemporaines dans l’espace caribéen.

III. Les États-Unis : hégémonie régionale et contraintes globales

La puissance américaine repose sur une combinaison de facteurs : géographiques, militaires et diplomatiques qui lui confèrent une capacité de projection mondiale. Dans l’hémisphère occidental, cette puissance s’inscrit dans une tradition stratégique visant à exclure toute influence rivale durable.

La Caraïbe occupe une place centrale dans la stratégie de sécurité nationale américaine en tant que zone de  profondeur défensive avancée. Toutefois, l’engagement simultané des États-Unis sur plusieurs fronts internationaux limite leur marge de manœuvre et accentue les contradictions de leur politique de sanctions, lesquelles peuvent produire des effets contre-productifs en renforçant les alliances alternatives des États ciblés, cherchant secours auprès d’autres puissances déjà éprouvées .

Les contraintes croissantes pesant sur la stratégie américaine ont progressivement ouvert des marges de manœuvre à d’autres acteurs internationaux. Ces derniers ont renforcé leur soutien au Venezuela, contribuant à la complexification des rapports de force et à la recomposition des alliances dans la région caribéenne.

IV. Les puissances de soutien au Venezuela

La Russie utilise le Venezuela comme un point d’appui stratégique symbolique lui permettant de projeter une capacité de nuisance indirecte à proximité du territoire américain. Son soutien repose principalement sur la coopération militaire et la dissuasion stratégique.

L’Iran développe une relation fondée sur la solidarité entre États sanctionnés, axée sur la coopération énergétique et le contournement des sanctions. La Chine adopte une approche plus prudente, privilégiant les investissements et les partenariats économiques sans confrontation militaire directe. Des acteurs secondaires comme Cuba et la Turquie complètent ce réseau de soutiens, contribuant à la résilience stratégique du régime vénézuélien.

L’implication de ces puissances extra-régionales ne se limite pas au champ diplomatique ou économique, mais trouve une traduction concrète dans l’espace maritime. La mer des Caraïbes devient ainsi un théâtre géotactique central, où s’expriment les logiques de dissuasion, de contrôle et de domination.

V. La mer des Caraïbes : dissuasion et domination

La mer des Caraïbes constitue un espace géotactique central pour le contrôle des flux énergétiques. Les États-Unis y maintiennent une supériorité navale structurelle, leur permettant d’assurer la surveillance des routes maritimes et d’exercer des formes indirectes de blocus fonctionnel.

Face à cette domination, le Venezuela et ses alliés développent des capacités asymétriques et une stratégie de dissuasion symbolique, combinant présence militaire limitée et guerre informationnelle. La maîtrise de cet espace maritime devient ainsi un instrument clé de domination géopolitique.

Conclusion

La Caraïbe s’affirme désormais comme un théâtre stratégique incontournable des rivalités contemporaines. La confrontation indirecte entre les États-Unis et le Venezuela, soutenu par des puissances révisionnistes, révèle une recomposition des rapports de force dans l’hémisphère occidental. L’énergie, la domination maritime et la dissuasion indirecte structurent cette dynamique, illustrant l’évolution du système international vers quelque chose bien différente du statu quo ante.

La maîtrise de la Caraïbe apparaît dès lors comme un enjeu essentiel pour la stabilité régionale et l’équilibre géopolitique mondial, confirmant que cet espace n’est plus périphérique, mais pleinement intégré aux logiques de puissance globales.

À cet égard, la Caraïbe apparaît comme un espace révélateur des recompositions contemporaines du système international, où les rivalités énergétiques et stratégiques traduisent le passage progressif vers une multipolarité conflictuelle.

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Écrit  par Me Dianina DUROSEAU, avocate au Barreau de la Croix-des-Bouquets, Étudiante en Sciences Politiques à l’INAGHEI, option: Relations internationales.

Ce 02 Janvier 2026.

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