L’Edito du Rezo
Qu’est-ce que cela exige réellement de gouverner autrement que par une pluie de communiqués ? Depuis le 28 et le 29 novembre, le chef du gouvernement de doublure multiplie les textes officiels comme s’ils pouvaient masquer l’absence de gestes d’État. Pourtant, un dirigeant doté de stature aurait pu déclarer, après trente-huit ans de massacre à la ruelle Vaillant, l’ouverture d’une enquête et la recherche des auteurs et complices. On ne peut laisser mourir des citoyens et permettre que les criminels disparaissent dans l’ombre. Comment garantir qu’une tragédie de cette ampleur ne se reproduira pas en 2026 ou 2027…, alors que des milliers d’armes circulent librement et que l’impunité demeure la méthode de gouvernance ? Dans ses propagandas relancées, Alix Fils-Aimé passe à côté de l’essentiel : sans justice pour 1987, aucune promesse d’élections ne tient debout.
Le 29 novembre 1987 ne renvoie pas uniquement à un bain de sang. C’est la journée où l’élan constitutionnel né de la mobilisation populaire de 1986 a été stoppé net par des tirs dont l’objectif premier était d’interdire au peuple l’exercice de son droit de vote. À la ruelle Vaillant, des citoyens ont été exécutés à quelques mètres d’un bureau de vote transformé en scène de terreur. Les attaques survenues dans d’autres communes confirmaient une volonté d’effondrer le processus électoral. Les rapports internationaux de l’époque étaient explicites : coordination d’unités armées, abstention volontaire de forces publiques, sabotage méthodique. Aucun procès, aucune responsabilité, aucune justice.
Pire encore, plusieurs décennies plus tard, l’impunité s’est exprimée de manière spectaculaire : un président en exercice, Jovenel Moïse, s’était publiquement affiché avec l’un des acteurs dénoncés pour la tragédie du 29 novembre, le général Henri Namphy, décédé ensuite en exil en République dominicaine. Cet épisode illustre jusqu’où s’étend la banalisation politique de l’histoire et la normalisation des responsabilités jamais assumées.
Trente-huit ans plus tard, un gouvernement de doublure dirigé par un Premier ministre de facto très décrié, tente de commémorer cette journée par un texte administratif dépourvu du moindre geste officiel. Aucune présence sur le site du massacre, aucune reconnaissance publique forte, aucune démarche de justice symbolique. Une simple publication destinée à remplir le calendrier de communication, comme si la ruelle Vaillant n’était qu’un décor opportun destiné à fabriquer une façade institutionnelle. Cette disproportion entre l’ampleur de l’histoire et la légèreté des gestes révèle une transition qui a perdu jusqu’au sens élémentaire du devoir d’État.
Le 28 novembre, ce même pouvoir « made in USA », annonçait « l’accélération » de l’approbation du décret électoral. À entendre ce communiqué, ou à le lire en diagonale, on croirait que le cadre juridique suffira à fabriquer des élections. Pourtant, le territoire réel est dominé par des groupes armés en « mission », des axes sous contrôle criminel et des zones totalement soustraites à l’autorité publique. Le gouvernement érige son discours sur le décret électoral comme s’il administrait un État pleinement opérationnel, alors qu’il est incapable d’assurer les garanties élémentaires permettant à un citoyen d’atteindre un bureau de vote sans s’exposer au danger. Cette mise en avant du cadre normatif relève moins d’un véritable cheminement vers la souveraineté populaire que d’un exercice de maquillage institutionnel destiné à simuler un ordre qui n’existe pas.
Cette manière de gouverner repose sur l’apparence, non sur l’action. Communiqués, séances de travail, déclarations répétées : un décor administratif destiné à suggérer que la transition progresse. Pourtant, les prérequis fondamentaux — sécurité, intégrité territoriale, indépendance des institutions, fin de l’impunité, justice — restent absents. Plusieurs analystes voient émerger un schéma déjà éprouvé en 1987 : une transition gérée pour désigner un bénéficiaire. À cette époque, les généraux Namphy et Régala s’étaient arrogé le pouvoir d’orienter la succession. Aujourd’hui, un civil, un candidat malheureux aux sénatoriales, occupe la même fonction : Alix Fils-Aimé, décrit comme le « toutou » des chancelleries, apparaît au centre d’un dispositif dont l’objectif semblerait bien moins l’organisation d’élections véritables que la mise en place de « sélections pré-configurées ».
Ruelle Vaillant, dans cette lecture, n’est plus seulement un souvenir sanglant. Elle devient un miroir de ce qui se joue aujourd’hui. Les généraux ont été remplacés par des civils ; la force brute par la communication ; les bottes militaires par les conseils de gouvernement ; les rafales de 1987 par les décrets de 2025. Le pays glisse vers une transition calibrée, alors que les élections devraient être un acte souverain, non un produit politique livré clé en main.
Les élections sont trop importantes pour être confiées à un Premier ministre de facto dont, selon Fritz Alphonse Jean, les douze mois de gestion ont été un désastre pour l’État, pour l’administration et pour la société. Confier la transition électorale à un dirigeant déjà contesté revient à rejouer le scénario de 1987, mais avec d’autres acteurs et des méthodes plus sophistiquées. Ruelle Vaillant rappelle que lorsque le pouvoir cherche à imposer un résultat avant même l’organisation du scrutin, ce n’est pas la démocratie qui avance : c’est l’autoritarisme qui change de costume.

