2 janvier 2026
Port-de-Paix, cœur battant du taxi-moto dans le Nord’Ouest d’Haiti
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Port-de-Paix, cœur battant du taxi-moto dans le Nord’Ouest d’Haiti

Port-de-Paix – 10h37 du matin, marché du quai. Dans ce tumulte typique d’un jeudi, les rues sont vivantes. Les voix se superposent. Des vendeuses ambulantes scandent à tue-tête leurs offres – « eeey savon lave, fab klowòks, digo, espageti, gwo gode sik blan an an… » Pendant ce temps, à l’entrée du marché, les chauffeurs de taxi-moto se disputent déjà les passagers. Une bousculade attire l’attention : Ilric vient de chuter en tentant d’arracher une course à Rosmane. Des éclats de rires fusent. Une marchande s’exclame : « Ah monchè ou mèt kite sa, ou pa menm gen jèvrenn! » Ici, même les altercations ont leur dose d’humour.

Mais derrière les éclats de voix et les moteurs qui vrombissent, se cache une réalité économique bien plus sérieuse : le secteur du taxi-moto, vital pour Port-de-Paix.

Une activité économique vitale, mais précaire

À Port-de-Paix, le taxi-moto est bien plus qu’un moyen de transport. C’est une institution, un secteur économique. Pour des centaines de jeunes – parfois diplômés sans emploi – c’est le moyen le plus accessible de générer un revenu. Les chauffeurs, souvent propriétaires ou locataires de leurs motos, commencent dès l’aube. Comme Rosmane, chauffeur depuis 15 ans, qui confie qu’un chauffeur peut gagner entre 2 500 et 6 000 gourdes par jour :
« Nou viv byen san presyon, nou youn aprann konn lòt… Se la nou manje, se la nou fè lavi. »

Le tarif d’une course reste stable : 100 gourdes, parfois un rabais si le trajet est court. Mais derrière ce montant se cachent des coûts importants : entretiens, pièces chères, essence fluctuante. Une moto neuve vaut aujourd’hui 200 000 gourdes haïtiennes. Pour ceux qui la louent, c’est un contrat d’environ 15 mois. Les frais de location varient entre 7 000 gourdes versées chaque semaine à 18 000 gourdes par mois. Autant dire que chaque course compte.

Un secteur en plein essor mais sans cadre

Selon Marcel Similien, président du syndicat des chauffeurs moto de Port-de-Paix, « C’est un secteur informel, volontaire. Il n’est ni totalement légal, ni réellement encadré. » Et c’est bien là le nœud du problème.

Faute d’un cadre légal, tout repose sur des accords à l’amiable ou des démarches individuelles. Un chauffeur peut rouler sans permis, sans assurance, voire sans plaque. Pourtant, les autorités tentent d’imposer une certaine rigueur. Le service de la circulation donne trois mois aux chauffeurs pour régulariser leurs papiers. Mais la réalité est plus complexe. Comme l’explique Sastia Vixamar, agent de police de la circulation : « Pour être en règle, il faut avoir le papier de circulation, l’assurance, la plaque. Tout cela prend du temps et coûte cher. »

Un rôle clé dans la dynamique locale

Malgré son caractère informel, le secteur génère des revenus pour bien plus que les seuls chauffeurs. Mécaniciens, vendeurs de pièces, stations-service… tout un écosystème gravite autour de ces motos. Même les familles bénéficient de cette manne. Rosmane ne mâche pas ses mots : « Se li k ap peye lekòl pitit mwen, ede fanmi an, jere tout lòt depans. »

Et lorsque l’insécurité freine les activités nocturnes, ce sont tous ces acteurs qui en souffrent. Les bals se font rares, les boîtes ferment. Les motards, privés de leurs revenus de nuit, peinent à honorer leurs paiements. Frérot, chauffeur depuis 20 ans, le reconnaît : « Parfwa, nou pa ka peye pwopriyetè moto a. »

Un potentiel sous-estimé pour l’économie locale

Le taxi-moto est rapide, accessible, omniprésent. Il dessert les zones où les transports classiques ne vont pas. Il est plébiscité par les usagers pour sa flexibilité, sa capacité à rejoindre rapidement les coins reculés de la ville, voire d’autres communes. À ce titre, il représente un outil efficace de mobilité urbaine.

La vraie question désormais est : comment formaliser ce secteur sans le briser ? Pour Marcel Similien, la solution passe par l’implication des autorités locales : « La Mairie doit prendre ses responsabilités. On ne peut plus continuer à ignorer un secteur qui porte l’économie locale. »

S’il était structuré, le secteur pourrait participer à l’assiette fiscale du département. Il pourrait offrir plus de sécurité aux usagers, un meilleur respect du code de la route, et surtout des droits pour les chauffeurs.

Une économie sur deux roues

À Port-de-Paix, les motos ne transportent pas que des passagers. Elles transportent des vies, des familles entières, des espoirs. Dans chaque ruelle poussiéreuse, derrière chaque casque mal ajusté, se cache une histoire – souvent rude, parfois joyeuse, mais toujours résiliente.

Et pendant qu’Ilric continue de se chamailler avec Rosmane pour quelques gourdes de plus, la moto continue de tourner. Parce qu’ici, à Port-de-Paix, le moteur ne s’arrête jamais.

– Jamesky Jeanty, pour Rèldouvanjou

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