Travail réalisé par :
- Chrystelle ELYSE, étudiante finissante en sociologie à la Faculté des Sciences Humaines.
- Francesco LAFLEUR, étudiant en Sociologie à la Faculté des Sciences Humaines.
- Karl Michael Chamard MELUS, étudiant en sociologie à la Faculté des Sciences Humaines.
Le jeudi 27 février 2025, Madame Sandra JEAN Gilles a brillamment soutenu sa thèse de doctorat intitulée Économie informelle, mobilité sociale et rapports sociaux de genre : le cas des Madan Sara et du Sistèm Pratik en Haïti. Ce travail de recherche, d’une grande rigueur scientifique et d’une portée socioéconomique notable, a été réalisé sous la codirection du Dr Bénédicte PAUL et du Dr Sid Ahmed SOUSSI, éminents professeurs au Département des Sciences Économiques de l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti (ISTEAH).
Le jury était composé des membres suivants :
- Monsieur Bénédicte PAUL, directrice de thèse ;
- Monsieur Sid Ahmed SOUSSI, co-directeur de thèse ;
- Monsieur Pierre TOUSSAINT, président du jury ;
- Madame Pélica TOUSSAINT, représentante de la direction des Affaires académiques de l’ISTEAH ;
- Madame Myriam MICHAUD, professeure à l’Université TÉLUQ (Canada) ;
- Monsieur Yaya KOLOMA, expert à la Banque africaine de développement.
Cette thèse se penche sur les dynamiques complexes de l’économie informelle en Haïti, en accordant une attention particulière au Sistèm Pratik, une pratique socioéconomique centrale dans les activités des Madan Sara. Menée sur une période de quatre années (2021-2024), l’enquête de terrain s’est concentrée sur quatre communes stratégiques du département de l’Ouest : Port-au-Prince, Delmas, Pétion-Ville et Tabarre.
Inscrite dans une approche théorique néo-institutionnaliste, cette recherche ambitionne de contribuer à une compréhension approfondie des logiques d’action, des mécanismes d’adaptation et des stratégies de résilience développées par les femmes opérant dans le secteur informel haïtien. Elle s’articule autour d’une interrogation centrale : « Comment le Sistèm Pratik des Madan Sara favorise-t-il leur insertion dans l’économie informelle haïtienne tout en renforçant leur résilience et leur émancipation face aux défis sécuritaires et économiques ? »
Structurée sous forme de thèse par articles, l’étude comprend trois contributions majeures, chacune explorant un pan spécifique du Sistèm Pratik dans l’expérience des Madan Sara, actrices incontournables de l’économie populaire haïtienne.
Le premier article, intitulé « Crise sécuritaire et transformation des places marchandes traditionnelles dans l’économie informelle en Haïti », examine la mutation des espaces marchands traditionnels dans un contexte d’insécurité généralisée et de fragmentation du tissu urbain.
Le deuxième article, « L’économie informelle méta-institutionnalisée en Haïti : le cas du Sistèm Pratik et des Madan Sara », retrace l’évolution historique du Sistèm Pratik, initialement conçu comme un mécanisme informel de régulation économique au XIXᵉ siècle, devenu au fil du temps une institution socioéconomique méta-structurée, indispensable à la survie quotidienne d’une frange importante de la population urbaine.
Enfin, le troisième article, intitulé « Mobilité sociale et économie informelle en Haïti : le cas du Sistèm Madan Sara et du Sistèm Pratik », explore les dynamiques d’autonomisation et les parcours de mobilité sociale des Madan Sara dans le contexte post-pandémique, en mettant en lumière les interactions entre pratiques économiques, rapports sociaux de genre et recompositions du lien social.
Notre article se concentre spécifiquement sur le premier volet de la thèse, intitulé « Crise sécuritaire et transformation des places marchandes traditionnelles dans l’économie informelle en Haïti ». Son objectif principal est de proposer une analyse approfondie des effets de la crise sécuritaire que traverse le pays sur la configuration et le fonctionnement des places marchandes traditionnelles, en mettant un accent particulier sur l’Aire Métropolitaine de Port-au-Prince. Il vise également à examiner les stratégies privilégiées par les Madan Sara pour faire face ou contourner les multiples défis liés à l’insécurité.
Cette étude revêt une importance capitale pour deux raisons majeures. D’une part, elle s’inscrit dans un contexte où l’économie informelle — et plus spécifiquement l’activité des Madan Sara — occupe une place centrale dans le tissu socio-économique haïtien. D’autre part, elle répond à la nécessité pressante de mieux comprendre l’impact des chocs externes, en particulier ceux liés à la violence et à l’instabilité sécuritaire, sur les pratiques commerciales informelles.
L’étude a permis de rendre plus visibles et de documenter de manière rigoureuse les différentes formes de violence subies par les Madan Sara dans leur quotidien professionnel. Par ailleurs, elle propose une analyse pertinente des stratégies élaborées par ces actrices économiques pour maintenir, adapter ou réorganiser leurs transactions dans un contexte de crise prolongée.
Pour atteindre ces objectifs, une méthodologie mixte a été mobilisée, articulant de manière complémentaire une approche quantitative et une approche qualitative. L’approche quantitative a permis d’analyser et de mesurer la prévalence de la criminalité dans les zones étudiées, ainsi que l’évolution du commerce informel dans ce contexte de crise. L’approche qualitative, quant à elle, s’est appuyée sur des entretiens et des observations de terrain visant à recueillir les perceptions des Madan Sara sur l’insécurité, ainsi que les effets concrets de celle-ci sur leurs activités économiques et leur mobilité dans l’espace urbain.
Un cadre théorico-conceptuel s’asseyant sur la mondialisation par le bas, l’adaptation et la résilience aux crises sécuritaires en contexte d’économie informelle.
Cette étude s’appuie sur un cadre théorico-conceptuel articulé autour de trois notions clés : la mondialisation par le bas, l’adaptation et la résilience face aux crises sécuritaires, particulièrement dans les contextes d’économie informelle.
Le concept de mondialisation par le bas, initialement développé par Tarrius (2002), Portes, Guarnizo et Landolt (2003), désigne une forme de mondialisation alternative, non hégémonique, qui émerge à partir des dynamiques économiques des couches populaires. Elle concerne principalement les pays du Sud, tout en s’inscrivant dans des réseaux transnationaux présents à l’échelle globale. Ce type de mondialisation met en lumière l’intégration des acteurs de l’économie informelle dans des circuits commerciaux déterritorialisés, souvent en marge des sphères institutionnalisées de l’économie mondialisée. Elle repose sur des volumes relativement faibles de capital, des transactions peu réglementées, et une forte mobilité des acteurs, majoritairement de petits entrepreneurs, dont les Madan Sara sont une illustration emblématique en Haïti. Cette configuration offre ainsi une nouvelle architecture marchande, marquée par la fluidité, l’adaptabilité et l’informalité.
Dans cette perspective, l’adaptation et la résilience sont mobilisées comme concepts opératoires pour analyser les mécanismes mis en œuvre par les Madan Sara afin de faire face à la violence issue de la mondialisation hégémonique, mais aussi pour contourner les effets délétères des crises sécuritaires. Le secteur informel haïtien a toujours été exposé à divers types de crises — politiques, économiques, sociales, ou environnementales — mais la crise actuelle se distingue par sa dimension sécuritaire, marquée par une criminalité urbaine d’une intensité sans précédent.
Cette crise sécuritaire se manifeste par la prolifération des gangs armés, les affrontements violents entre groupes rivaux, les enlèvements contre rançon, les viols, les séquestrations, les barrages de routes, et une insécurité généralisée. Elle affecte profondément l’espace urbain, en particulier la capitale Port-au-Prince, où se trouvent des places marchandes stratégiques telles que le marché de la Croix-des-Bossales — centre névralgique du commerce de produits agricoles — et le marché Hyppolite. L’intensification de la violence a entraîné un déplacement massif de populations, fuyant les zones sous contrôle des groupes armés. Dans ces déplacements, les femmes représentent plus de la moitié des personnes déplacées, une donnée particulièrement significative dans la mesure où l’économie informelle en Haïti repose en grande partie sur les activités économiques féminines.
Ainsi, en croisant les apports de la mondialisation par le bas et les théories de la résilience, cette recherche propose une lecture renouvelée des pratiques d’adaptation développées par les Madan Sara, en tant qu’actrices majeures de la survie économique dans un contexte de violence chronique.
Redéfinition des rapports de pouvoir dans l’espace marchand
Historiquement, la violence a toujours été une composante omniprésente des espaces de vie en Haïti. Aux XXe et début du XXIe siècle, cette violence revêtait principalement une dimension politique et électoraliste, s’exprimant à travers des conflits liés à la conquête ou à la préservation du pouvoir étatique. Dans ce contexte, les marchés traditionnels étaient administrés par les autorités municipales, qui avaient la responsabilité d’organiser et de sécuriser les espaces marchands au bénéfice des commerçant·e·s.
Chaque marché se spécialisait dans la commercialisation d’un produit phare, dont la rareté influençait directement la dynamique des prix dans les autres zones marchandes. L’organisation des marchés reposait sur des pratiques marchandes codifiées, telles que le commerce de rue avec emplacement fixe, le petit commerce ambulant, ou encore le placement stratégiquement situé des produits. Cette configuration contribuait à structurer l’espace marchand comme un marché à ciel ouvert, fonctionnant selon des logiques territoriales et sociales bien établies.
Cependant, cette configuration a profondément changé. Depuis environ trois ans, la dimension politique de la violence a cédé la place à une forme d’institutionnalisation du crime, fortement enracinée dans les dynamiques urbaines de la capitale. Cette criminalité, désormais à dominante économique, est géographiquement concentrée à Port-au-Prince, où le contrôle des territoires, des familles résidentes et des espaces économiques — en particulier les marchés publics — est devenu un enjeu central.
Les territoires les plus vulnérables ont connu une transformation profonde de leurs rapports de gestion : les acteurs étatiques traditionnels ont été progressivement évincés par des groupes armés, qui se substituent à l’État dans l’exercice du pouvoir. Ainsi, les marchés publics sont désormais placés sous le contrôle direct des gangs armés, qui y exercent une autorité quasi absolue.
De l’occupation des espaces de vente, à la protection des personnes et des biens via des systèmes de taxation informelle (parfois désignés comme « taxes de protection »), en passant par l’imposition de loyers pour l’usage des emplacements marchands, chaque activité est soumise à la négociation — ou à la contrainte — imposée par ces groupes. Cette situation témoigne d’un processus d’accaparement progressif de l’autorité publique par des acteurs armés non étatiques, redéfinissant en profondeur les rapports de pouvoir dans l’espace marchand urbain.
La gestion des marchés, autrefois assumée par les institutions municipales, est désormais passée entre les mains d’acteurs informels, marquant une mutation radicale du leadership local, avec des conséquences majeures sur la sécurité, l’accès aux ressources économiques et la liberté d’exercer une activité commerciale pour les femmes du secteur informel, notamment les Madan Sara.
La diminution des activités marchandes, le hause des prix et la diminution des revenus des femmes marchandes
L’étude a mis en évidence l’impact profondément négatif des crises successives sur la diminution des activités commerciales des femmes marchandes opérant dans le secteur informel. Si l’effet dévastateur de la crise sécuritaire sur la destruction physique des places marchandes est largement documenté, il convient de souligner que la crise haïtienne est avant tout multidimensionnelle. C’est bien l’effet cumulatif de ces différents facteurs — politiques, économiques, sanitaires et sociaux — qui a contribué au ralentissement marqué des activités des Madan Sara.
En premier lieu, la guerre des territoires entre groupes armés, qui contrôlent aujourd’hui près de 60 % de la région métropolitaine, a entraîné une hausse significative des homicides intentionnels et un mouvement massif de déplacements forcés de populations cherchant à fuir les zones sous emprise des gangs. À cette insécurité chronique s’ajoute la crise du carburant, ayant paralysé la distribution énergétique nationale, aggravé l’inflation et freiné l’approvisionnement en produits de première nécessité.
Par ailleurs, la pandémie de COVID-19, conjuguée à la recrudescence des cas de choléra — favorisée par l’insalubrité, l’absence d’accès à l’eau potable et la défaillance des infrastructures sanitaires — a accentué la précarité des conditions de vie et de travail. Ces réalités s’ajoutent à des problèmes structurels persistants : insécurité alimentaire, pauvreté extrême, et émeutes de la faim. Dans ce contexte, les femmes haïtiennes — et en particulier les Madan Sara — n’ont que rarement accès aux services sociaux de base, tels que la santé, l’éducation, la protection sociale, ou encore des conditions de travail sûres, dignes et équitables.
Depuis l’épisode de « peyi lòk » des 6 et 7 juillet 2018, la crise sécuritaire s’est imposée comme une crise surplombante, exacerbant tous les autres déséquilibres. L’intensification des scènes de pillage, les incendies répétés ayant détruit plusieurs marchés publics, la nécessité de verser des paiements pour l’occupation des espaces marchands, ainsi que les vols fréquents de marchandises et de fonds destinés au réapprovisionnement sont devenus des pratiques quasi systématiques dans les échanges informels. Cette situation a engendré des pertes économiques colossales pour les Madan Sara.
À la baisse significative de leurs activités s’ajoute une augmentation des prix des marchandises, en partie due aux stratégies déployées pour contourner l’insécurité — telles que le changement de circuits d’approvisionnement ou la modification des modes de transport —, ce qui influe directement sur le coût de revient des produits.
Enfin, l’effet conjugué de ces crises a provoqué une chute drastique des revenus des Madan Sara, désormais confrontées à la difficulté de reconstituer leur clientèle, en particulier après la perte d’une partie de cette dernière suite à l’occupation militaire de l’entrée Sud de la capitale par les groupes armés. L’effondrement de la stabilité commerciale locale renforce ainsi la vulnérabilité économique et sociale de ces femmes, pourtant au cœur des dynamiques de survie des ménages urbains.
Des stratégies innovantes et multiples pour faire face aux crises sécuritaires
Au-delà de la diminution généralisée des activités marchandes, l’étude met en lumière les stratégies d’adaptation déployées par les Madan Sara pour assurer la continuité de leurs opérations dans des conditions sécuritaires minimales. Ces réponses créatives, ancrées dans la réalité du terrain, révèlent non seulement leur résilience, mais aussi leur capacité d’innovation entrepreneuriale.
Parmi ces stratégies, on note en premier lieu le déplacement vers des espaces jugés relativement plus sûrs. À la suite de la perte de leurs emplacements traditionnels au marché Hyppolite, certaines Madan Sara — notamment les commerçantes impliquées dans les échanges avec Cuba — se sont installées dans des quartiers proches de l’aéroport international Toussaint Louverture. Elles y ont loué des studios servant à la fois d’espaces d’habitation et de stockage, facilitant ainsi la logistique du transport de marchandises vers l’étranger.
Une autre initiative marquante est la création de complexes commerciaux modernes, telle que le Complexe Commercial Moderne de Tabarre (CCMT-36), inauguré le 20 novembre 2020 à l’initiative de la Fondation Haïtienne pour le Prélèvement Économique et l’Investissement (FOPEI). Ce projet, financé à 98 % par des commerçants Sara, propose 2 000 espaces commerciaux et 800 boutiques, tout en hébergeant des services bancaires (Unibank, BUH) et coopératifs. Il s’agit d’un exemple concret de réorganisation autonome de l’espace marchand par les principaux acteurs du secteur informel.
Par ailleurs, face à l’inaccessibilité croissante des marchés physiques, une frange plus jeune et technophile des Madan Sara s’est tournée vers le commerce en ligne, exploitant des plateformes numériques comme Facebook, WhatsApp, ainsi que des applications de transfert monétaire telles que Natcash et Moncash. Cette transition vers le numérique leur permet de réaliser des transactions à distance (commandes, ventes, paiements et livraisons), souvent en coordination avec des services de moto-taxis chargés des livraisons, réduisant ainsi leur exposition aux risques liés aux déplacements physiques.
En parallèle, le commerce transfrontalier avec la République Dominicaine s’est intensifié, notamment après l’occupation de l’entrée sud de la capitale par des groupes armés, ayant entraîné la perte d’une partie importante de la clientèle locale. Pour compenser cette perte, plusieurs Madan Sara — grossistes ou détaillantes — se sont établies à proximité des postes frontaliers, facilitant ainsi les échanges binationaux dans des zones relativement plus stables.
Cette analyse revêt un intérêt particulier en ce qu’elle explore une dimension souvent négligée de l’économie informelle haïtienne : l’innovation et l’adaptabilité technologique. L’adoption des outils numériques par les Madan Sara témoigne d’une transformation significative des espaces marchands traditionnels et met en lumière leurs capacités entrepreneuriales et d’autonomisation. Alors que les travaux sur l’économie informelle féminine se concentrent fréquemment sur les obstacles structurels, cette thèse offre un éclairage nouveau en valorisant les stratégies d’empowerment mises en œuvre par les femmes commerçantes, sans pour autant minimiser les inégalités systémiques persistantes.
Il est important de souligner que la Docteure Sandra Jean-Gilles, autrice de cette recherche, est une experte reconnue en études de genre et en économie du développement. Diplômée de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti, elle possède une vaste expérience dans les secteurs public, privé et international, en Haïti comme à l’étranger.
Les auteurs de cet article tiennent à exprimer leur profonde gratitude au Professeur Mickens MATHIEU, dont les orientations et le soutien ont grandement enrichi ce travail.

