13 janvier 2026
Ainsi soient-elles
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Ainsi soient-elles

AINSI SOIENT-ELLES
(par Edgard Gousse)

Une obscurité sans nom
depuis hier depuis toujours
peuple et repeuple mon paysage
les vagues houleuses et écumantes
prêtes à m’emporter
m’invitent et me harcèlent
je refuse comme toujours
puis me voici le cœur contrit
voyageur repentant
caché par le bleu du ciel
alimentant les eaux sur mon chemin

en tout lieu et en tout temps
laisser de côté le masque
de la canaillerie
donner à la justice
la place qui lui revient

autour de la table hélas
accusateurs publics et accusés
bonnes mères et femmes infidèles
ni fin ni début
ni pourquoi ni comment
fallacieuse immortalité
des unes et des autres
la vie descend sur terre
et y reste

une femme traversant un passage clouté
le téléphone collé à l’oreille
dicte une lettre d’adieu à son amant
ses joues rougissent et s’enflamment
ses paupières tombent et sa joue gauche
ruisselle de larmes furtives et silencieuses
mais elle ne le sait pas
que de gestes difficiles à comprendre

une poule d’eau
dans l’intervalle
remet en question
son rôle dans la nature
interroge
et cherche à savoir

l’ambition et la fortune
se nouent par ailleurs
dans un hospice pour aliénés
que de gestes difficiles à comprendre
du délire et de l’aveuglement

nos os dans le noir
sont comme des monstres marins
hideux et terrifiants
créatures hybrides, à l’image du fils ingrat
ils s’installent quelque part
dans nos pensées
sans autorisation
transforment notre sourire
endormis ou éveillés
entre paranoïa et schizophrénie
qui ne sait que le point d’honneur
à proposer ne sera
ni rouge ni noir, ni clair ni obscur

qui se souviendra
dans quelque temps encore
de mes soifs et de ma faim
de mes délires recroquevillés
de l’arbre et de ses branches
du millier de soupçons infondés

l’hystérie malheureusement
reprend son chemin de la veille
appelée à remplacer le savoir propre
par le déficit d’intelligence
la folie devient après coup
chance inespérée
infinitésimale ou presque inexistante
les oubliés et les exclus
une aventure historique

partout sur mon chemin
des plantes en érection
continuelle et douloureuse
disaient leur amertume et leur envie
de boire aux sources du passé
or seules les divagations
de l’aliéné que je fus
resteront gravées dans leur mémoire

créature indiscrète
aujourd’hui en revanche
un lierre sous ma fenêtre
devient baiser brûlant
geste d’humanité
qui vaut son pesant d’or

ce reste de raison encore gardé
dans la mémoire imagée, enchanteresse
le fait vécu glissé dans un passé
lointain puis reconstitué
redécoupage et décodage
les élaborations théoriques
la diversité établie
des genres
et des espèces
l’obscure représentation
d’un quelconque thème

procès du futur
névrose identitaire
hystérique et collective
tout dès lors semble permis

un médiocre magicien de salon
déguisé ou converti en agitateur
le trophée à la main
pour qui l’avenir de la société
ne serait pas un secret
fait semblant de remonter aux origines
reléguer au silence le temps
le sens du commencement
pour obliger la fin à prendre place
au tout début
rouvrir ainsi les problèmes entassés
dans des vases clos

de fait on ne sait pas qui vous êtes
mais on sait qui vous serez
dans une heure dans un jour dans un an
intelligence artificielle oblige
des loges insalubres vous attendent
en pareil cas
pour dévier le cours de l’histoire
du Groenland au Canal de Panama
feu de paille, l’insolente boutade
du trompettiste de jazz

la gueule puante
du milliardaire excentrique
menaçante et écumante
crache comme reptile
le venin infesté

rêve amer
à tout prendre
d’ici et d’ailleurs
des folies qui s’enchaînent
une fois de plus

rires étouffés dans la pénombre
crime parfait
ils y adhèrent en nombre imposant
complices de la configuration
des instances de folie
de mutisme ou de scepticisme
lexique impardonnable
début obscur
dans le maniement du délire

synonymie incompréhensible
puisque le statique
et l’intermittence s’affrontent
de façon inégale

manifestation de l’au-delà
le silence n’est pas forcément abandon
le rejet d’une image
n’est pas non plus déraison
l’accord et le rejet, le mieux et le pire
le prévisible et l’aléatoire
la dépendance et l’autonomie
le vieux et le neuf, l’ancien et le nouveau
le je et le tu, le toi et le moi
le médecin et le patient
l’espace et le temps
visage encore inconnu de la matière
tout cela, saisie hasardeuse des faits
différences d’optique ou d’observation
sentences effroyables parfois
tout se noie ou se noue
selon que notre regard
pitoyable ou impitoyable
se fait juge ou témoin
importun

un mot vain, une vaine espérance
l’instant présent renie
la mémoire du temps
la paume et les doigts refusent
de s’agenouiller
pour leur prière du matin
du midi et du soir
pour ne point avoir à s’agripper
au même accoudoir

orphelins et orpheline d’un jour
doigts et paume se prennent
au bout du compte par la main
leur voix désormais unifiée
leurs revendications identiques
et immuables
unis pour toujours
lorsque même le corps
agonise

une bourde incroyable
chaussée de ses gros sabots
une lumière puis des éclairs
un accès d’humeur ou de démence
des paroles gesticulantes
à la recherche de leurs origines
le doute qui s’installe
dans les sillons de l’imaginaire
pourtant ni chaud ni froid
un tombeau dressé sur le quai
pour qui arrive le premier
la mort, au contraire de la vie
est tissu difficile à raccommoder
espiègle et souveraine
maîtresse de ses pensées et de ses folies
elle méprise le présent et le futur
une dette flottante pourtant
envers le passé et les souvenirs

la mort est souveraine
comme l’oubli impardonnable des autres
dont nous sommes parfois les victimes

des pas lourds et fugitifs
pas de promeneurs ou pas de loup
une rupture avec le commencement
un troisième cercle
qui se fait lui aussi appeler triangle
conduite délinquante irréfléchie
vision purement aliénante de l’existence
la souffrance tend alors la main à la folie
pour t’embrasser fit-elle
le vulgaire feint pour sa part
de désespérer
et en dépit des apparences
devient soudainement savoir
les agitateurs se dissimulent
puis la scène se convertit en vérité

malheur dès lors aux certitudes radicales
à la bouche qui se plaint
ou à la toile qui peint cette bouche
malheur à l’imaginaire
qui donne pour récit
un mythe à ne pas déboulonner
une représentation louable du passé
d’un autre temps
pour ranimer la flamme des valeurs

malheur au rêve et à ses étendues
au rêve désormais enchaîné
dans des décombres insalubres
malheur au souffle qui vous tient en vie
puisque rien désormais n’est légitime
malheur à la raison ou à l’opinion
à l’éclipse ou à l’idiotisme éclairé

malheur à vos chaînes abandonnées
sur les bords de la fenêtre
malheur aux incertitudes
aux hallucinations clandestines
malheur à vos origines
marque insensible ou sensible
le cas échéant
malheur aux constats
que vous n’aurez plus à faire
sinon qu’impérieusement
malheur à votre propre destinée
prompte à effacer
l’ensemble de vos souvenirs
à partir justement
de ce second quart de siècle
si vous y êtes encore

bien sûr, les définitions abstraites
deviendront des modèles
l’aliénation mentale
imposée ou volontaire
deviendra règle inflexible
établie a priori
les manies de base
deviendront la norme
l’horreur intermittente s’incarnera
dans les mémoires

les légendes et les mythes
frapperont à notre porte
matin midi et soir
plus encore, la parole inspirée du poète
ne sera que délire psychédélique
catastrophique ou paranoïde
pas même Nietzsche n’y aurait droit
s’il devait revenir à la vie
toutes les choses vaines et insouciantes
les propagandes insidieuses
les traversées et les expériences vécues
les questions qui surgissent inopinément
les interrogations subjectives
sur la métamorphose symbolique de l’être
de l’inculture à la connaissance
auront toutes une seule et même réponse
ainsi soient-elles

(Edgard Gousse
Montréal, 11-13 janvier 2025)

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