Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 12 janvier 2026
Il y a des phrases qui claquent comme une gifle collective. Des mots qui dérangent parce qu’ils dévoilent ce que tout le monde sait, mais que peu osent formuler à voix haute.
Lors de son passage à James Reports – Tout Vérité, Gracia Delva n’a pas parlé comme un artiste en quête de buzz, ni comme un politicien recyclé en moraliste. Il a parlé comme un témoin lucide d’un système qu’il connaît de l’intérieur. « Gen nèg ki nan peyi a ki nan média, ki gen power, ki gen fòs, ke yon nèg ki te senatè, ki te depite… Gen nèg nan sektè prive a ki gen plis pouvwa pase nèg politik yo. »
Cette déclaration n’est pas anodine. Elle fissure le mythe fondateur de la crise haïtienne : celui qui voudrait faire croire que tout le mal vient uniquement des politiciens. Comme si la politique évoluait dans le vide. Comme si le pouvoir ne circulait pas ailleurs, dans l’ombre, loin des urnes et des micros officiels.
Le pouvoir réel n’est pas toujours élu
Haïti vit sous une illusion démocratique permanente. On pointe du doigt le sénateur, on brûle l’effigie du député, on insulte le Premier ministre… pendant que d’autres décident sans jamais se présenter devant le peuple.
Des patrons de médias qui fabriquent ou détruisent des réputations. Des magnats du secteur privé capables de bloquer une réforme, d’asphyxier un gouvernement ou de financer une crise. Des faiseurs d’opinion qui n’ont jamais prêté serment, mais dont la parole vaut décret.
Gracia Delva met le doigt là où ça fait mal : le pouvoir réel en Haïti est diffus, opaque, souvent irresponsable. Il ne répond à aucune institution. Il ne rend de comptes à personne.
Une élite en bloc, une responsabilité partagée
La phrase la plus lourde de sens reste celle-ci : « Problèm peyi a se pa sèlman politisyen, se tout élit yo reyini. » Tout est là. L’élite politique. L’élite économique. L’élite médiatique. L’élite intellectuelle parfois. Toutes, ou presque, assises à la même table invisible, mangeant dans la même marmite nationale, tout en se renvoyant publiquement la faute. On crie contre l’État faible, mais on refuse un État régulateur. On dénonce la corruption politique, mais on finance les campagnes.
On réclame la stabilité, mais on prospère dans le chaos. Haïti n’est pas seulement prise en otage par des politiciens incompétents. Elle est confisquée par un pacte silencieux entre élites, où chacun protège ses intérêts pendant que le pays s’effondre.
Le courage de dire l’indicible
Que cette vérité sorte de la bouche de Gracias Delva n’est pas insignifiant. Artiste, ancien parlementaire, acteur du système et critique du système à la fois, il incarne cette zone grise que beaucoup préfèrent nier. Son propos n’est pas un règlement de comptes. C’est un aveu collectif, presque une confession nationale.
En une interview, il rappelle que le changement ne viendra pas d’un simple remplacement de visages politiques. Tant que les centres de pouvoir non élus continueront à décider de l’avenir du pays sans contrôle, Haïti restera prisonnière d’une démocratie de façade.
Une vérité qui dérange, donc essentielle
Les déclarations de Gracias Delva ne sont pas confortables. Elles bousculent les récits faciles. Elles obligent à élargir l’accusation, à sortir de la paresse intellectuelle qui consiste à faire des politiciens les seuls boucs émissaires.
La crise haïtienne est systémique. Et comme tout système, elle est entretenue par ceux qui en tirent profit. Le vrai débat commence ici : non pas qui gouverne officiellement, mais qui décide réellement.
Et cette question-là, beaucoup n’ont aucun intérêt à ce qu’on la pose.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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