(Suite et Dénouement)
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(Image Freepik)
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Chapitre XV
Le combat
« La colère est nécessaire : on ne triomphe de rien sans elle, si elle ne remplit pas l’âme, si elle n’échauffe pas le cœur; elle doit donc nous servir, non comme chef, mais comme soldat. »
(Aristote)
L’astre de la nuit se faufila entre les nuages épais, comme l’aiguille de tricotage de Pénélope, la reine d’Ithaque, l’épouse fidèle d’Ulysse, traversait le suaire de la continence et de l’apothéose. La lune rousse épartit ses faibles lueurs sur les plaines et les vallées, les prairies et les monts, les étangs, les lacs et les rivières, les fleuves et les océans… Le Créateur, vraisemblablement, avait ordonné aux éléments de libérer la nature de l’étreinte d’Oya, l’Orisha des tornades, des éclairs et des averses. Le ciel ne se colérait plus. Les paysans, chaussés de leurs sandales de caoutchouc massif, campaient dans les flaques d’eau que la terre soulée, rassasiée, n’arrivait pas à boire. Les portes battantes se mirent à grincer à cause des gonds rouillés. Elles s’écartèrent pour laisser sortir Dieufort et Rosalie, tous les deux à moitié engourdis, maintenus dans leur état psychédélique, plongés dans une hébétude hallucinogène. Le couple, visiblement secoué, ressemblait à des ours de montagne, ou à des engoulevents de Nuttall qui venaient à peine de déshiberner. Dieufort était descendu dans les abysses de l’éternité pour aller extirper Rosalie de la gueule d’Érèbe. L’homme et la femme se joignirent solidement par la main. Ils ne portaient ni vêtement ni cache-sexe. Et leur nudité, pareille à celle de l’Aphrodite de Cnide de Praxitèle, ou du David de Michel Ange, loin de choquer la pudeur des villageois, ajouta quelques effets extatiques à la mysticité solennelle du moment. Les yeux à moitié fermés, le duo des amoureux continua d’avancer sur leurs jambes flageolantes, avant de se figer au milieu de l’assemblée hagarde. Dieufort et la ressuscitée, tanguant comme une pirogue de pêche, allèrent se placer en face de l’oncle Osiris qui se retrouvait encore sous la férule du «Mystère » qui le chevauchait. Palmira, une femme septuagénaire, se déplaça à pas de danse yanvalou, et elle enveloppa les deux corps dénudés dans une couverture noire. Ocianise, de toute urgence, alla chercher des « frusques » pour rhabiller le couple. Les phratries de la Hatte Rocher s’enflammèrent. Elles allumèrent des chandelles noires et formèrent un cercle de feu autour d’Osiris, de Dieufort et de Rosalie. Les vodouisants pirouettaient comme les ballerines de l’opéra et se mouvaient, parfois en tournicotant, vers la chaumière de la nonagénaire qui tardait encore à se manifester. Malgré tout le vacarme qui parvenait de l’extérieur, la prêtresse resta toujours cloîtrée dans son logis. Élianise apparut finalement sur le seuil de la porte, accoutrée d’une robe de satin rouge, qui rutilait sous l’illumination de la pleine lune, représentée mythologiquement par Séléné, symbole, entre autres, de la croissance, de la fécondité et de la renaissance. Elle avait noué un foulard vert sur la tête, et sur son dos flottait un voile noir, pareil à celui de Zorro le justicier, le personnage fictif et héroïque de Johnston McCulley. La prêtresse avança au milieu de la légion d’hommes, de femmes et d’adolescents surexcités, émoustillés, puis prophétisa avec la puissance qu’elle parvenait à emmagasiner dans sa poitrine suffoquée, et aussi à entreposer dans sa gorge exténuée.
Au point de l’aurore, la vieille enveloppe charnelle d’Élianise aura fini de traverser les frontières imaginaires, et ses os iront enfin se reposer, comme le font les héros grecs de l’antiquité sur le mont Olympe, dans l’immensité des catacombes secrètes, lieux de reposoir auratique pour les séides orthodoxes et les épigones zélés. Son tour, inéluctablement, était venu. Elle le savait. Elle ne cherchait pas non plus à détourner le fleuve du destin de son lit eschatologique. Dans quelques instants, Élianise allait partir vers l’« Inconnu » de l’« Infini ». Son catafalque aurait été déjà aménagé quelque part au cœur du réceptacle de l’éternité où elle devrait purifier son âme avant de rejoindre le macrocosme des « créatures immatérielles ». Abel Josaphat La Rosée, le sage après le « Grand Sage », marraine Cira, la prêtresse martyre après le « Grand Prêtre », et tous les autres « Ati » s’apprêtaient, peut-être, à l’accueillir au « royaume de l’irréel ». La vaudoulogie traduit le substantif « Ati » par « l’arbre géant de la forêt qui protège les petits de son ombre. » L’univers du spiritualisme aurait réservé un diadème diamanté à l’impératrice, qui serait déposé sur son front ridé et sur ses cheveux cotonneux en signe de rétribution pour l’acquittement des tâches que les « déités » lui avaient confiées et pour lesquelles elle était ointe.
Depuis qu’elle fut investie par les « divinités » de sa mission de « nautonière » de la spiritualité à la Hatte Rocher, Élianise, la protectrice des faibles et des humbles, – comme l’eut été Moïse pour les Israélites libérés du pharaonisme –, avait renoncé aux intérêts personnels, dominé sur l’égotisme, dans le but de dédier sa vie entière au combat pour le bien-être de sa petite communauté, et même de la flopée de misérables et de désespérés venus des contrées limitrophes ou lointaines. Elle n’avait pas déçu Abel Josaphat, marraine Cira et Déborah. À la fois prêtresse, conseillère, guérisseuse, égérie du vaudouisme, elle se consacrait irréprochablement à sa vocation de dévote. Elle pardonnait, plutôt que de maudire… Écoutait, à l’exemple de Confucius, de Parménide, de Socrate [52] et d’autres grands penseurs des temps reculés, au lieu d’interrompre… La paysannerie montrait son admiration pour sa « mambo » bienfaitrice, altruiste et empathique, lui témoignait sa confiance, manifestait sa gratitude envers elle et lui vouait une déférence inattaquable, une vénération incomparable et une considération inatteignable. Ses compatriotes ne l’avaient pas traitée de tous les noms vulgaires, comme le firent les villageois sahéliens qui persécutaient la vieille Sana dans le film Yaaba du cinéaste burkinabè, Idrissa Ouedraogo, décédé le 18 février 2018 à Ouagadougou. La « prophétesse » représentait le cœur et le poumon de La Hatte Rocher. Tout, absolument tout, ne respirait que par La Rosée. Et elle-même était l’âme de l’Habitation, le souffle qui maintenait en vie les rites, les traditions ancrées dans les cultures héritées des aïeux. Mais Élianise était déjà prête à franchir la borne de démarcation de l’au-delà, et à oindre son successeur avant de s’évaporer dans les airs, selon les prédictions des « Mystères ».
Élianise, les bras en croix, prophétisa devant les paysans éberlués, emmitouflés dans leur mandille de souffrances… Osiris vint s’agenouiller devant la « pythie » de La Hatte Rocher, celle qui régna sur l’Habitation avec sagesse, lucidité, justice, équité, sincérité, compassion, bonté, générosité…, pour ne pas mécontenter les « divinités », et pour garder sa conscience en paix, lorsque le moment de l’ultime départ lui aura été dévoilé. L’Habitation La Rosée était pareille à la Tribu de Juda de l’Ancien Testament. Elle avait, dans ce bas-fond de misère, une vocation de purification, une fonction de consolation, un mandat d’encensement, une charge de protection, une mission d’intercession…
La voix d’Élianise s’éleva au-dessus du charivari de frayeur :
« Enfants du vallon,
La hache de « Belphégor » ne viendra plus abattre vos arbres et vos cases. Vous avez résisté aux « Méchants ». Vous avez combattu les descendants de «Lucifer », et vous les avez vaincus grâce à votre courage, votre détermination, votre ténacité, votre persévérance… L’esprit de solidarité, qui vous anime, finira par tracer devant vous le chemin qui conduit à la victoire universelle. Ceux qui sont venus de la ville ancienne, avec leurs soutanes blanchies d’hypocrisie et de malveillance, ils ont assassiné Abel Josaphat dans la montagne. Ils disaient qu’il était, à l’instar de certains prisonniers des conciergeries, un hérétique. Le « Sage » a été victime d’un cruel complot planifié par les représentants des églises et les pratiquants de la médecine des Blancs. Les évêques, les prêtres, les pasteurs… condamnaient les pauvres; Josaphat, lui, implorait pour eux le pardon et les aidait à guérir de la maladie. Alors, ils ont comploté pour lui enlever la vie. Cependant, quand ils ont voulu l’enfouir dans les entrailles de la montagne, le cadavre du « serviteur » a disparu mystérieusement! Car il était écrit que la terre ne recevra ni ne souillera le corps du représentant des « esprits » parmi les vivants. Ils l’ont poignardé dans le dos, puis ils lui ont lancé des pierres comme s’il était un vulgaire criminel. Ils l’ont lapidé, comme ils ont caillassé Saint-Étienne. Aucun cri, aucune supplication n’a traversé ses lèvres. Le mystique Abel Josaphat savait qu’il était arrivé devant le vide du néant, et que sa mission avait pris fin sur la terre. Les assassins qui ont mutilé le « saint homme » n’ont pas échappé eux-mêmes au glaive de la malédiction. Ils ont tous péri avec leurs proches. Y compris le Judas, le traître, le misérable apostat qui a conduit les ennemis de La Rosée jusqu’au lieu secret de dévotion, jusqu’au berceau d’invocation des « dieux » de tutélarité. Le fouet de la folie a martyrisé leur corps, harcelé leur esprit, tourmenté leur âme, comme Caïn, après le meurtre de son frère Abel. Ensuite, ils se sont immolés sur l’autel des holocaustes consacré aux « anges » des ténèbres et des malheurs. Ils ont subi le châtiment de « Shango », pour avoir porté la main sur un « délégué » des déités. »
Élianise avait donc attendu « le dernier période » de sa vie terrestre pour éclaircir l’énigme, désépaissir l’aporie qui enceignait la disparition du grand prêtre vaudou, Abel Josaphat La Rosée. Josaphat avait donc presque connu le sort réservé à Grigori Efimovitch Raspoutine [53]. Néanmoins dans un contexte dissemblable. Raspoutine, que l’on surnomma le « moine maudit », fut lui-même empoisonné par le prince Youssoupov, puis abattu de plusieurs projectiles le 17 décembre 1916. Le cyanure, que ses détracteurs lui avaient fait avaler, n’avait pas provoqué la létalité, la vénénosité souhaitée. Il y eut encore une autre dissimilitude : le 19 décembre de la même année, soit deux jours après le meurtre crapuleux, le fleuve Neva avait rendu le cadavre de Raspoutine à la Russie, alors que celui d’Abel Josaphat ne fut jamais retrouvé. Les disciples n’eurent pas le privilège de défiler, de se déchapeauter devant le sarcophage du « Maître », en signe de recueillement et de reconnaissance de tous ses bienfaits.
Élianise posa sa main gauche sur la tête d’Osiris et augura de l’avenir de la Hatte Rocher:
« – Par le pouvoir que je détiens d’Olorun et d’Obatala, je vous transmets la sagesse et la force des « génies » du peuple yoruba, enracinées dans les traditions des Orishas ; et cela, de partout où règnent les divinités tutélaires de l’Afrique : sur la terre, sous les eaux et dans les airs. Vos yeux verront ce que les yeux des simples mortels ne peuvent pas voir, vos oreilles entendront ce que leurs oreilles ne peuvent pas entendre, vos mains toucheront ce que leurs mains ne peuvent pas toucher, vos pieds iront où leurs pieds ne peuvent pas aller! Par la puissance qui agit en moi, je vous fais « chevalier » de la foudre et de la guerre. C’est vous qui construirez le temple de la déesse Asase à la Hatte Rocher. Abel Josaphat, marraine Cira, Déborah et moi-même étions choisis par Shango pour effectuer seulement une partie du chemin. Osiris, à partir de cette nuit de branle-bas, vous êtes le nouvel « Ati », le nouveau « guide » spirituel de l’Habitation La Rosée, celui qui va compléter la marche, achever le pèlerinage de la Rédemption, de la Victoire, de la Gloire, du Salut et de l’Honneur au pied de l’auguste montagne, afin de disperser la brume des tribulations, afin de réveiller, en Orient comme en Occident, les consciences qui sommeillent… »
Osiris savait que c’était lui, en qualité de benjamin de la fratrie, le dernier frère d’Élianise La Rosée, qui avait la responsabilité de succéder à sa grande sœur, en cas de maladie grave ou de décès. Cependant, il ne se sentait pas à la hauteur d’une charge tellement délicate. L’héritage, pour lui, était lourd à porter. Selon les traditions, le privilège de « prêtre » ou de « prêtresse » était seulement réservé aux aînés et aux derniers-nés des cellules familiales qui vivaient sur l’Habitation. Osiris en parlait ouvertement autour de lui. Il n’en voulait pas. Les « esprits », fort mécontents, avaient fini par lui envoyer un mauvais sort. Le jeune homme était subitement frappé par le cimeterre de l’impotence. Sa langue s’alourdissait, comme celle de Zacharie le prophète. Il ne pouvait ni parler ni se lever de son grabat. Ces châtiments infligés par les « loas » durèrent onze longues années. Et chose bizarre, le nombre onze correspondait exactement au jour du deuxième mois qui vit naître Osiris La Rosée. Ce thème numérologique, dans le domaine du spiritisme, dégage le symbolisme de la volonté, de la bravoure, de la patience, de l’intelligence, de la compréhension, de la solidarité, de la coopération… Les incantations sacrificielles d’Élianise attirèrent finalement la clémence et la commisération des « dieux ». La langue d’Osiris se délia, et le fils châtié retrouva l’usage de la parole, comme Zacharie du Nouveau Testament, le père de Yohanan, ou Jean le Baptiste, qui avait douté de la prophétie divine. Osiris fit publiquement pénitence, décocha avec candeur une supplique de contrition, requerra en toute probité le pardon des entités surnaturelles, et sermenta résolument de relever Élianise, lorsque l’instant décisif sera venu.
Élianise et son frère Osiris n’avaient jamais quitté La Hatte Rocher pour aller planter leur tente et désenrouler leur natte ailleurs. Les individus, qui avaient été désignés par les « déités » pour être sacrés « bergers », « leaders », « chefs » spirituels de leur hameau et des régions circonvoisines, ne pouvaient pas s’éloigner longtemps de l’Habitation, – et même de La Hatte Rocher –, sans s’exposer aux représailles et à la damnation des «immortels ». S’ils devaient s’absenter durant plusieurs jours, il fallait qu’ils escaladassent la montagne taboue, s’agenouillassent devant le rocher géant à la forme d’un lion, habité par « Legba », le protecteur supranaturel de la localité, pour obtenir le consentement du noyau de l’armée paranormale. En principe, tous les résidents de l’Habitation La Rosée mendiaient l’aide et la permission des « Orishas » avant de s’expatrier. Ceux-là qui n’avaient pas adjuré selon les coutumes et les croyances étaient frappés par les thérianthropes venus de l’univers des sept princes des Enfers : Belzébuth, Méphistophélès, Azazel, Asmodée, Dispater, Belphégor et Mammon. On comptait surtout les victimes des « lycanthropes du nord » parmi les individus qui avaient choisi de mépriser et de transgresser le « Code de comportement » édicté par Nana Buluku, ou par Maât, les déesses universelles de la morale cosmique qu’on peut résumer par la justice, l’ordre, la paix, l’équité et la vérité.
Osiris était un paysan de stature impressionnante. Il cultivait encore ses champs. Soignait ses chevaux. Trayait ses vaches. Menait paître ses moutons. Engraissait ses porcs. Faisait brouter ses cabris. Élevait ses poules. Offrait ses services aux consœurs et confrères paysans pour les activités de coumbitisme. Parfois aussi, le septuagénaire accompagnait au marché du bourg sa nièce Rosalie qu’il affectionna beaucoup, et qui le lui rendit bien. Rosalie lui préparait à manger, blanchissait ses vêtements, lui rapportait de la ville des cigares empiriques, roulés à la main, lui achetait des tissus pour que le petit tailleur du village, Sauvius Joseph, lui confectionnât des vêtements neufs qu’il pouvait porter dans les circonstances joyeuses ou malheureuses. De temps à autre, – une façon de prouver qu’il jouissait d’une santé physique et mentale encore saine et robuste –, Osiris grimpa sur l’échalier grinçant et vacillant, pour aller réparer l’emplacement de la toiture de la cagna d’Élianise, par lequel pouvait filtrer l’eau de pluie. Il enleva la touffe de paille abîmée pour la remplacer par une autre plus fraîche et plus résistante.
La prêtresse Élianise ordonna à Osiris La Rosée de se redresser. D’un geste intentionnel, bien calculé, elle présenta ses deux bras à l’empyrée nuiteuse, abandonnée par les corps célestes plasmatiques, puis dénoua le mouchoir noir dans lequel reposaient les deux petites pierres précieuses plates, dont l’une de couleur rouge, et l’autre de couleur noire, représentant respectivement les dieux Ogoun Badagri et Atibon-Legba. Elle les empoigna fortement, et les tendit au nouveau chevalier de la légion d’Ogoun. Elle remit également le sceptre bleu, qui incarne à la fois le pouvoir, la sagesse, la stabilité et le rêve à Osiris, et lui enjoignit de répéter après elle, mot pour mot, le serment orthodoxe en signe de loyauté, de soumission, de dévotion, et de déférence envers les déesses et les dieux qui l’avaient choisi pour les servir et pour les représenter sur les terres hiératiques de La Hatte Rocher. Osiris, le futur « gourou » de l’Habitation La Rosée, obtempéra avec solennité. Celui qui était sur le point de devenir l’égérie, le mentor des ritualistes auprès des divinités du Bénin et du Ghana, reprit les apophtegmes incantatoires de la pythonisse, chevauchée par Damballah Wedo, le « loa » du vaudou qui réfère à la fertilité, à l’abondance et à la bonté, qui veille sur les sources et les rivières.
« Moi, Osiris La Rosée,
Jure fidélité et obéissance
Aux déités de Gbérédou-Hamana,
Terre nourricière des Mandingues,
Berceau de Daktari Guinou,
Dit Abel Josaphat La Rosée,
Le gardien des rites,
Des doctrines spirites
Et des croyances animistes
Hérités de l’Afrique.
Moi, Osiris La Rosée,
Comme l’asogwe Abel Josaphat,
Et la prêtresse marraine Cira,
Je promets de marcher
Sur les empreintes de pas
Du grand guerrier Samory Touré.
Je le jure,
Au péril de ma vie.
Je le jure! »
Les hounsi reprirent en chœur :
« – Je le jure…! »
Élianise se signa 17 fois, – le nombre de la puissance et de la spiritualité –, avant de prononcer l’oraison circonstanciée, pensée et rédigée par Josaphat La Rosée, et transmise de génération en génération, selon les traditions anciennes de l’oralité.
« Honneur et respect,
Esprits de l’univers,
Qui habitent les airs,
Les eaux des rivières,
Les profondeurs des mers,
Et les forêts,
La bouche de votre servante,
Comme le sable d’un samouraï,
Éventre le silence assourdissant,
Pour se faire l’écho de la souffrance,
La voix de la désespérance
Et l’expression de la douleur…
Ô divin Créateur,
Je me courbe devant Votre Grâce,
Comme le roi Salomon,
Le fils béni de David et de Bethsabée,
Pour remettre les clefs du hounfor
À mon frère Osiris La Rosée,
Enfant des Anges de lumière,
Ennemi des Anges des ténèbres :
L’homme sur lequel
Vous avez jeté votre dévolu
Pour combler le vide
De ma traversée prochaine.
Votre vieille servante,
Rassasiée de longues années,
Et votre nouveau serviteur
S’inclinent devant Votre Majesté,
Pour déposer une banne de doléances
Au pied de Votre Trône majestueux.
En ce temps de pluie et d’orages,
Ô Esprit des Grands Bois,
Remplissez votre oint
De Votre Toute-puissance,
Afin qu’il puisse,
Sans frayeur et sans reproche,
Guider la marche de votre peuple
Sur le sentier de la Victoire.
Ô Grand Architecte de la Création,
Pour le ciel et la terre que Vous avez créés,
À Vous la gloire et l’Éternité!
Pour la vie que Vous nous avez donnée,
À Vous la Gloire et l’Éternité! »
Le cérémonial initiatique se déroula dans une atmosphère de totale frénésie. Les braillements soudains, inattendus de la nommée Krismène, l’arrière-nièce de la défunte Gracieuse, déflagrèrent dans l’assistance et jetèrent une nouvelle couche d’épouvante au visage du paysage. La femme gigotante rampa sur le sol mouillé à la manière d’un taïpan du désert. Elle entonna des chants rituels que certaines gens reprenaient fébrilement. Aidée de Dieujuste et de Fondor, deux paysans robustes de Sarazin accourus pour l’événement, qui lui servirent de béquilles d’aisselles, Krismène, toujours sous l’effet du « loa » chevauchant, les yeux pareils à ceux de Santa Barbara, eut de la difficulté à garder sa colonne vertébrale droite et à maintenir son équilibre en marchant. Elle trébucha d’un côté, puis de l’autre. Elle chancela sur l’assistance compacte. Wideline, sa fille aînée, lui apporta une calebasse pour qu’elle fît une libation d’eau à la gloire des esprits protecteurs et des ancêtres. Le médium, toujours en état de transe, déposa son genou gauche au sol et allongea les deux mains pour recevoir le contenant évocateur, le récipient allégorique que Wideline lui présenta. Krismène, l’ossature encore galbée pour son âge, le dos lestement incurvé, exécuta avec la calebasse emblématique des gestuelles symboliques, qui évoquent le carré sémiotique de Greimas et Rastier, puis elle versa trois fois par terre une petite portion de la calebasse aqueuse. Il fallait arroser la terre pour que la moisson fît don de son humanité et de sa grâce aux paysans, remercier l’Être Suprême, dénommé « Nyame » par les Akan du Ghana, pour l’Univers qu’il a créé et solliciter sa clémence afin de préserver la cohabitation harmonieuse des quatre éléments de la nature, selon les croyances d’Empédocle, le philosophe mystique, qui sont associés dans la religion du vaudou aux dieux Dan (eau) Hêviósô (feu), Ayidohwedo (air), et Sakpata (terre), symboles de la vie et de la mort. Après la libation d’eau de Krismène, une tambourinade tonitruante s’éleva dans l’atmosphère et commença à lacérer le corps de la nuit frisquette. Les sons violents des instruments à percussion se déchaînèrent dans le paysage opaque, dominé par les trois mapous. Osiris ne ressentait plus les douleurs qui lui causaient du désagrément dans sa jambe fracturée. Il chanta et, comme par miracle, exécuta des pas de « danse Petro » devant les joueurs de tambour endiablés, surexcités par les onomatopées de la foule agitée, bouillonnante, gardée sous la domestication des entités surnaturelles.
L’univers ne fut-il pas créé sous l’empire de la « Sagesse infaillible »? La matérialisation de la Science et de l’Art, avec sa faculté prééminente, aurait engendré cette nature complexe, labyrinthique, échappante, truffée de mystères subjuguants pour l’esprit des simples mortels : ce phénomène inextricable, énigmatique, insaisissable ne serait-il pas venu confirmer la prépondérance de la « Supériorité » sur l’« infériorité »? L’hégémonie de l’Incréation sur la Création? Jean Bricaud, alias Elie Alta, comme beaucoup d’autres théosophes avait déjà remarqué : « L’humanité a deux faces, le Bien et le Mal, dont l’esprit peut seul connaître par la Foi la raison de cet apparent conflit. »
Sans le savoir, les demeurants de la Hatte Rocher avaient sauté la haie de l’épouvante pour se retrouver du côté de la Théodicée de Gottfried Wilhelm Leibniz, lorsque ce savant tenta d’expliquer la présence du « Mal » par l’absence du « Bien ». En conséquence, les « pratiquants du vaudou », appelés en langue vernaculaire « chwal lwa » (les chevaux des loas), paraissaient encore plus déterminés à combattre et à chasser les « Moros » de la cruauté, de la souffrance, de l’angoisse, de la misère, de l’exode, de l’ilotisme et de la désespérance.
Les tambours Asòtò, Adjuntò, Katani et Ountò délaissèrent le Petro pour entrer dans le Nago, le rythme de la guerre, la danse du combat. Anaïra, la fille du tambourineur Lebien, entra en transe. Elle trémoussa, jerka et bégaya comme la chèvre de M. Seguin dans la montagne. Osiris versa de l’eau sur la tête d’Anaïra pour baisser l’intensité ostensible de la « crise de loa ». Les grappes de vodouisants chaloupèrent sur les chants rituels du Nago en criant : « Ayibobo, Ayibobo! Grâce et miséricorde ! » Les tambours tonnaient dans le paysage effaré, en état d’alerte.
Soudainement, une hideuse créature volante, d’une taille gigantesque, qui aurait fait penser à une tarasque des légendes provençales, se rapprochait de la nacelle de l’ordination sacerdotale. L’animal mythique, – mi-oiseau, mi-humain, avec une queue de tyrannosaure –, était emporté par Zéphir, le terrible vent venu de l’ouest. L’individu infernal, cruel et vorace, – contrairement aux harpies combattues par Jason et les Argonautes en Thrace –, avait sept têtes humaines et les ailes des ptérosaures, mais vraiment colossales, qui le propulsèrent dans le couloir aérien, à la manière d’une navette spatiale. Le bruit de froissement des élytres éléphantesques de la bête fantastique remplissait le ciel sidéré. Les indigènes, les poils hérissés, le souple coupé, complètement plongés dans un état de phasmophobie, levèrent ex abrupto les yeux vers la voûte céleste. L’hydre de l’univers pandémoniaque virevolta au-dessus de l’Habitation la Rosée. Il piqua plusieurs fois du nez, à l’instar d’un pygargue qui fonçait sur sa proie fuyante, puis se redressa à chaque fois, en crachant du feu. On aurait dit un hydroaéroplane qui avait raté son amerrissage. Ses hululements funestes auguraient pour les braves villageois une situation d’épouvante, semblable à celle de la Nuit des longs couteaux dans l’Allemagne nazie. Le zooanthrope boréal devenait de plus en plus agressif. La terre de la Hatte Rocher trémula sous les soubresauts de l’immonde apparition. Les nuages de pluie éclipsèrent de nouveau la nature. La force de l’aquilon défeuilla les branches d’arbres, pour les arracher de leurs troncs-nourriciers, de la même façon dont l’auraient fait les émondeurs de la mairie. L’océan des ténèbres immergeait les maisonnettes, noyait les plantes, ensevelissait les animaux endormis, obscurcissait les montagnes, voilait les plaines et les vallées. Même à quelques pas de là, rien, absolument rien n’était apparent et discernable. Tout le paysage tombait sous les griffes d’Érèbe. Dieufort, considérablement « balèze », était devenu tout à coup un jaguar de l’Amazonie. Il bondit sur la croix en fer impressionnante, exécutée par le forgeron Samertil, installé à l’entrée de Goyavier, la croix, – du verbe latin cruciare (torturer) – , qui se dressait au milieu de l’Habitation, à l’égal de Babylone dans la Mésopotamie, et sous laquelle brûlait une torche inextinguible, une flamme qui ressemblait à celle de la Porte de l’Enfer au Turkménistan, dans la province d’Ahal. L’époux de Rosalie empoigna la « croix latine » rougie par le feu, et l’arracha violemment de son socle de terre, sans se brûler la chair, et sans ressentir aucune douleur dans ses mains nues. La cohorte des marginalisés, la foule épaisse et touffue exhala une complainte de révolte. Elle invoqua d’abord Saint Sébastien, ensuite Jakuta, le dieu africain de la guerre, de la liberté, de la justice et de la vengeance, et enfin Ogou Batala. Osiris La Rosée obtint l’agrément, le pouvoir, la force des « déités » pour conjurer d’emblée le danger. Il leva la tête vers le firmament, étira les bras et orienta les pierres ésotériques en direction du monstre heptacéphale et encorné. Deux puissantes colonnes de feu s’élevèrent des engins sacralisés et atomisèrent le dragon ailé à sept têtes qui s’abattit de tout son poids sur le sol héroïque, la terre idolâtrée de la Hatte Rocher. Grisés de haine, exaltés par la soif de « l’inservitude volontaire », les Hatte-Rocherois se ruèrent sur le monstre et l’achevèrent à coups de machette, de pioche, de hache, de bâton et de pierre. Brusquement, le vent d’autan arrêta de souffler, les rayons de la lune recommencèrent à illuminer le paysage ébranlé. La terre ne bougea plus. La Hatte Rocher resplendit et odora la butte de Charrier. Les paysans, trépignant de joie, arrosèrent les restes de la créature anthropophage et hématophage de kérosène, y mirent le feu et la carbonisa. L’oratorio de guerre devint un récitatif exaltant de Triomphe, un hymne solennel à la Liberté, un cantique liturgique de Délivrance…
Une étoile filante traversa le ciel rembruni de la nuit sépulcrale. La prêtresse pouvait enfin témoigner de l’accomplissement des vaticinations d’Abel Josaphat La Rosée, le « Grand Messager » supplicié, martyrisé, sorti des entrailles historiques de la terre du Vodoun. Sans prononcer un mot, la vieille Élianise suivit le déferlement des oracles avec une attitude olympienne, car tout cela était écrit. La matriarche ressassait plutôt la « prophétie de sang » de Déborah.
« – L’être maléfique à sept têtes sera vaincu, mutilé, puis consumé. Ce sera la fin de ta « mission » parmi les mortels. Ta chair traversera les écrans de fumée de la même manière que celle du prophète… Et tout comme Cira La Rosée, tu entreras dans la gloire de l’immortalité… »
Le corps immaculé d’Élianise La Rosée devint inopinément une boule de lumière phosphorescente. Semblable à un ballon gonflé à l’hélium, il s’éleva dans l’atmosphère sereine, pour disparaître dans l’exosphère. Les nombreux paysans présents cette nuit-là à l’emplacement sacrificiel, l’esprit pétrifié, les lèvres sanglées et le corps tremblotant, se prosternèrent concurremment pour suivre, de leurs yeux larmoyants, l’ascension de la Reine de l’Habitation La Rosée.
Demain, après la pointe du jour, un nouveau soleil dardera ses rayons sur la Hatte Rocher.
Robert Lodimus
Le Sang de la Prophétie, roman

