20 janvier 2026
La Caisse d’Assistance sociale : Pour une Haïti plus solidaire et moins inégalitaire
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La Caisse d’Assistance sociale : Pour une Haïti plus solidaire et moins inégalitaire

Par Desroses Bleck Dieuseul

Haïti est une exception des Amériques. Une exception historique : le premier pays indépendant du bloc latino-américain et caribéen. Une exception politique :  le pays le plus instable du continent avec un Exécutif bicéphale, un Premier ministre et neuf conseiller-présidents sans Parlement. Une exception d’économie : le seul pays moins avancé (PMA) de l’hémisphère occidental. Une exception sociale : l’un des pays les plus inégalitaires du monde. 

Dans ce pays d’exception, les inégalités entre les riches et les pauvres sont profondes : 40% des plus pauvres de la population ont accès à seulement 5.9% du revenu total, tandis que les 20% les plus nantis en raflent 68%. Son coefficient de Gini est de 0.65, un des plus élevés du monde. Le dernier rapport du magazine Global Finance met à nu la débâcle haïtienne. Classée 170e mondial sur 190 pays, Haïti dispose d’un PIB par habitant en termes de PPA de 3 108 dollars, le plus faible de la région.

Pourtant dès 1804, la première République nègre a défini une politique sociale-certes en dehors du cadre institutionnel- dans le but d’améliorer les conditions de vie des couches les plus vulnérables de la formation sociale. Cette politique épouse la forme institutionnelle au cours des ans. Il en résulte la naissance de la Caisse d’Assistance sociale (CAS) en 1938 dirigée depuis quelques mois par Elionor Devallon, un cadre expérimenté de l’institution qui se montre conscient des défis de la problématique sociale aggravée sous le poids de l’insécurité. 

La crise sécuritaire impacte toutes les institutions et tous les secteurs de la vie nationale. Elle a aggravé la crise alimentaire dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite. Le blocage des routes, l’augmentation des frais de transport, la multiplication des postes de péages par les groupes armés ont fait exploser les prix des produits de première nécessité et ceux des denrées agricoles. Les plus vulnérables en souffrent énormément. Ils ne disposent pas d’assez de moyens pour s’en procurer. Le dernier rapport de l’IPC produit par le Gouvernement haïtien, en collaboration avec l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et d’autres partenaires, indique que 4,35 millions d’Haïtiens sont et seront confrontés à une insécurité alimentaire aiguë entre août 2023 et février 2024, alors qu’ils étaient 4,9 millions lors de la précédente période d’analyse (mars à juin 2023).

Dans les camps de fortune-les déplacés à Port-au-Prince et à Saint-Marc après le carnage de Pont Sondé au début de ce mois d’octobre- vivent dans des conditions infrahumaines. Sans eau potable ni bloc sanitaire approprié, les maladies infectieuses envahissent les femmes et les fillettes. Un médecin visitant les déplacés du lycée du Cent Cinquantenaire avant la réouverture des classes affirme avoir vu des vers qui se répandent parmi les occupants. Certains d’entre eux totalement décapitalisés et abandonnés par l’État cherchent de quoi se nourrir dans les poubelles de déchets. Beaucoup d’observateurs parlent de l’inexistence sinon de l’inefficacité du Gouvernement de transition secoué par des scandales de corruption et des intrigues politiques.

Affaiblies physiquement, les personnes âgées représentent une catégorie très vulnérable surtout en période de crise. Faisant déjà face à des problèmes de santé, elles sont privées des soins médicaux et des médicaments malgré les opérations cosmétiques du ministère de la Santé publique et de la Population éclaboussé par la corruption et des luttes d’influence internes. 

Il revient à l’État de voler au secours de cette frange de la population généralement négligée pourtant en situation extrêmement difficile. A ce sujet, Eddy St Paul s’inspirant de la théorie marxiste de la politique sociale, affirme que l’État doit réguler « le fonctionnement du social », il doit œuvrer dans le développement social et continu des humains en créant des institutions capables de répondre aux besoins des personnes nécessiteuses. L’État, en accord avec les prescrits théoriques de la politique sociale redistributive se doit d’intervenir dans les activités économiques et sociales en redistribuant les ressources économiques (salaire minimum, services de vie, de santé, etc.) à l’intention de toutes les couches particulièrement celles qui sont défavorisées.

C’est dans cette perspective que « l’État haïtien dont la mission est de créer des institutions œuvrant à la satisfaction des aspirations légitimes de la population, de développer l’assistance sociale, d’établir un régime de sécurité sociale, d’accorder une protection spéciale à la classe ouvrière et à d’autres groupes sociaux défavorisés » a crée le ministère des Affaires sociales et du Travail en 1967.

Les personnes handicapées surtout celles à mobilité réduite sont une autre catégorie sociale victime de la crise sécuritaire. Ne pouvant s’échapper à temps au moment des invasions des groupes criminels, elles sont parfois assassinées de sang-froid, mortes carbonisées dans les maisons incendiées lors des violences aveugles comme celles de Carrefour-Feuilles l’année dernière. Le cas le plus spectaculaire est celui de Kepler Lafont, assassiné de sang-froid à Onaville en mai 2023. Certains observateurs déplorent le fait qu’il n’y ait pas assez d’attention spécifique pour les personnes handicapées déplacées dans les abris d’urgence. Alors que depuis la révolution française de 1789, le droit de bénéficier de l’assistance de l’État est garanti aux personnes victimes des anomalies physiques et/ou mentales. Il est consacré en ces termes par l’Assemblée nationale constituante : « Tout homme a droit à sa subsistance par le travail s’il est valide, par les secours gratuits s’il est hors d’état de travailler. »

 Dans toutes les sociétés en proie à des crises politiques, sociales et sécuritaires, les belligérants protègent toujours les enfants en raison de leur vulnérabilité. En Haïti, ils sont doublement victimes : de la faim et des violences aveugles des bandes armées. Enrôlés dans les bandes criminelles, ils massacrent et se font aussi massacrer par les bandes rivales et la population dans le cas de la justice expéditive (bwa kale). Selon Catherine Russell, directrice générale de l’UNICEF, les enfants sont pris dans un cercle vicieux de souffrance : ils sont poussés à rejoindre les groupes armés par pur désespoir, notamment en raison de la violence, de la pauvreté et de l’effondrement des systèmes qui devraient les protéger ».

Dans les camps à Port-au-Prince, de nombreux cas de viols sur les fillettes sans défense sont enregistrés et dénoncés par les organisations des droits humains. Elles sont obligées parfois de se prostituer pour trouver de quoi se mettre sous les dents. Comme le disait Etzer Vilaire dans les Dix hommes noirs, l’horreur des jours sans pain les a prostituées. 

Un penseur croit que l’intervention de l’État par le biais des politiques sociales s’avère nécessaire, urgente même pour assurer à la population en général et spécifiquement aux personnes nécessiteuses (personnes âgées dépendantes, jeunes en difficulté, etc.), une protection sociale adéquate et la possibilité de satisfaire leurs besoins fondamentaux. Car, les problèmes sociaux ont toujours une forte incidence sur la politique publique. Réduire les écarts entre les plus riches et les plus vulnérables est une responsabilité de l’Etat moderne pour éviter l’éclatement social et les crises récurrentes. Dans le cas d’Haïti, la Caisse d’Assistance sociale a une très grande partition à jouer. Elle doit s’engager dans la lutte pour aider les maillons les plus faibles, offrir une assistance aux plus démunis et concevoir des programmes pour lutter contre l’extrême pauvreté, réduire les inégalités sociales et bloquer la détérioration du tissu social.

Dans cette perspective l’actuel directeur de la CAS, issu de la matrice populaire, se montre assez sensible et attentif au sort des déshérités. C’est en ce sens qu’il a conçu le programme ‘’ mache kontre” pour venir en aide aux démunis du pays. D’autres programmes sont en cours d’élaboration ou à l’étude en vue d’alléger le sort des défavorisés selon M. Devallon. Pour rendre plus performants les agents de la CAS chargés de faire atterrir l’assistance sociale au bénéfice des plus faibles, un atelier de formation de deux jours a été organisé à leur intention les 14 et 15 octobre en cours. A l’ouverture de cet atelier de formation et de partage d’expériences sous les auspices des experts nationaux et  internationaux, le directeur de la CAS en a, par ailleurs, profité pour sensibiliser les acteurs impliqués dans la chaîne de politique sociale. Il croit qu’une Haïti plus solidaire et moins inégalitaire reste possible en dépit du fait que les fonds prélevés au nom de son institution par la Direction générale des impôts (DGI) soient détournés à des fins inavouées et inavouables.

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