20 janvier 2026
L’espoir fuit… C’est le néant qui s’offre à nous de toutes parts…!
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L’espoir fuit… C’est le néant qui s’offre à nous de toutes parts…!

                       (Etzer Vilaire, Les dix hommes noirs)

Par Robert lodimus

« Si tu as peur du scandale, tu te mets à parler comme les politiciens. Et là, tu ne dis plus rien. »

         (Pierre Falardeau, écrivain et cinéaste) 

Les expressions de rage que nous écrivons dans les journaux, rédigeons dans les livres, les  paroles de révolte que nous prononçons dans les discours révolutionnaires ne peuvent plus agir comme les baguettes de placebo d’Elisha Perkins et de John Haygarth pour soulager, guérir, éradiquer la  pandémie de la misère. D’ailleurs, d’un texte à l’autre, d’une conférence à l’autre, d’un rassemblement populaire à l’autre, les mêmes clichés reviennent : richesse, pauvreté, paupérisation, chômage, maladie, corruption, coercition, itinérance, exode, environnement, prostitution,  incompétence, népotisme, gabegie, démagogie, dictature, exploitation,  banditisme, viol, kidnapping, découragement, désespoir, assassinat, drogue, terrorisme, xénophobie,  inégalité, injustice… Et pourtant, nous continuons à remplir des pages entières qui racontent les souffrances des franges oublieuses et méprisées de l’humanité. Tellement bien racontées et bien documentées que certaines « œuvres » et leurs « créateurs »  sont « nobélisés », oscarisés, césarisés… 

Ces récompenses internationales prestigieuses arrivent parfois à transporter de l’autre côté de la barrière l’écrivain des bidonvilles et lui font souvent oublier le « sens sacré » de son engagement social et politique originel. Que constatons-nous étonnamment? Des stylos qui se sont trempés dans les ragots de « sexe » et dans les dures conditions de l’exil, et qui sont parvenus à trouver le chemin de la gloire immortelle, oublient aujourd’hui d’écrire les « qualifiants et les substantifs » qui dénoncent l’exploitation et l’humiliation des  gens simples. Et quand ils sont obligés de réagir, par peur de représailles, par couardise, par flagornerie, ils se noient de plein gré dans le fleuve des métaphores et s’empêtrent dans la mare des euphémismes. Ils n’osent plus appeler le « criminel » par son nom.

  Cependant, en commençant à écrire, certains n’avaient-ils pas choisi d’épouser une cause, de participer à ce combat qui consiste à élever l’ « existence humaine », durant son court passage, au faîte de la dignité, de l’honorabilité et du bien-être? En clair, les écrivains, les journalistes, les cinéastes, les peintres, les sculpteurs, les dramaturges, les poètes, les troubadours, les acteurs, les musiciens qui sont sensibles aux souffrances des marginalisés de la terre, – qu’ils soient du centre ou de la périphérie   –, ont compris la nécessité de mettre leurs arts et leurs talents au profit de l’Équité sociale. Là où l’Injustice prédomine sur les êtres et les choses, ils se sentent interpellés. C’est ce qui donne un sens à l’exercice de leur profession. Mais pas l’argent. Ce n’est pas vrai qu’il n’a pas d’odeur. Les trente piastres de Judas Iscariote avaient une senteur désagréable de trahison. Nous avons une conscience qui nous dicte les comportements à adopter, selon nos intérêts matériels ou psychologiques.  

Nous pouvons citer le cas de Marlon Brando, l’acteur hollywoodien, qui avait toujours refusé de tenir un rôle dans un film qui faisait la promotion de la maltraitance et de l’humiliation des amérindiens. Brando ne ratait jamais l’occasion de dénoncer la haine des Blancs envers les autochtones de l’Amérique. Lorsqu’il faut défendre l’intégrité, l’honneur, la dignité, le respect des sociétés appauvries, les citoyennes et les citoyens engagés n’ont ni patrie,  ni race, ni couleur. Le docteur Frantz Fanon, l’auteur du célèbre ouvrage « Peau noire, masques blancs », a laissé son pays d’origine, la Martinique, pour aller combattre aux côtés des Algériens qui voulaient libérer leurs terres de la colonisation française. Des Polonais ont fait la guerre en Haïti, – aux côtés des masses esclavagées – contre les officiers et les soldats napoléoniens conduits par Leclerc et Rochambeau. François Duvalier fit massacrer un grand nombre de leurs descendants à Casale, une localité située dans le Département de l’Ouest, à 70 kilomètres environ de la capitale du pays. « La reconnaissance est une lâcheté », disait le dictateur et chef suprême des macoutes.

De passage aux États-Unis, dans le cadre des activités traditionnelles de l’Organisation des nations unies (ONU), Thomas Sankara visitait les quartiers misérables de Harlem et de Bronx. Il observait avec stupéfaction des lots de détresses  matérielle et psychologique qui s’étaient formés dans ces ghettos bordélisés, délaissés, méprisés et abandonnés aux démons du déclin par la Maison Blanche, le Département d’État et le Pentagone. Le révolutionnaire du Burkina Faso offrit son aide aux Afro-étasuniens qui voulaient se regimber contre la ségrégation raciale, extirper la violence sociale, torpiller la répression politique et pallier la misère économique. Pour le président Sankara, il était alogique – et c’est tout à fait irréfragable –  que des êtres humains soient forcés de vivre dans des conditions tellement empoignantes et tragiques. Avant l’enfant de Yako, le défunt président des États-Unis, John Fitz Gerald Kennedy, avait fait  la même constatation. Nous n’avons même pas besoin de parler de Che Guevara, Fidel Castro, Anouar El Sadate, Patrice Lumumba Thomas Sankara, Mouammar Kadhafi, Émilcar Cabral, Sylvanus Olympio… Ce sont des noms qui reviennent constamment dans nos réflexions sociales, politiques et économiques publiées dans les journaux. Ils combattaient l’injustice sociale, la misère économique, la dictature politique exercée contre les peuples, les familles et les citoyens qui croupissent sous le poids du « Capital ». 

     Nous ne cesserons jamais de glorifier, d’honorer, de psalmodier les camarades qui ont consacré leurs sources de créativité littéraire et artistique à la cause des bidonvilles, des favelas, des ghettos. Enfin, nous faisons ici référence à celles et à ceux qui ont eu la chance de sortir « du silence et des ombres ». Nous évoquons le film de Robert Mulligan, sorti en 1962, interprété par le géant du 7ème art, Gregory Peck. Il s’agit d’un de ses plus beaux et prestigieux rôles au cinéma : un avocat blanc commis d’office pour défendre un citoyen noir accusé d’avoir violé une femme blanche à l’époque de la Grande Dépression qui ravageait l’économie des États-Unis à partir de 1929, et qui  allait se poursuivre jusqu’à la guerre de 1939. 

     Les meilleurs ouvrages qui relatent  les souffrances de l’humanité ne sont pas publiés par les maisons d’éditions bourgeoises, qui imposent à leurs auteurs – comme vous le savez bien – des critères  de qualification absurdes et dictatoriaux, que nous considérons comme des  barrières de discrimination pour protéger l’impérialisme. Personne ne les lira. Ces manuscrits – quoiqu’ils soient valables, méthodiques, révélateurs, scientifiques, utiles – pourrissent quelque part dans les placards d’un vieil  immeuble condamné à la démolition. Il est arrivé que quelques uns d’entre eux – une infime quantité –, soient sauvés de justesse, comme au travers du feu. Par un passionné, un fou, un illuminé de la littérature antique, moderne, contemporaine… Le néocolonialisme s’approprie tous les moyens de production et de transfert des pensées philosophiques arrimées dans  l’équipet des savoirs spécifiques, des connaissances particulières : politique, économie, société, environnement, culture, etc. Le monstre décide astucieusement de ce que les individus doivent ou ne doivent pas lire. Savoir ou ne pas savoir. Écouter ou ne pas écouter. Visionner ou ne pas visionner. Les oligarques du néolibéralisme possèdent les grandes sociétés d’éditions, les imprimeries modernes, les librairies prestigieuses, les revues, les journaux, les magazines à grand tirage, les chaînes de radio et de télévision puissantes, les salles de cinéma et de théâtre spacieuses, etc. 

Nous prenons la liberté de contrarier le sommeil éternel du grand réalisateur cinématographique du Québec, Pierre Falardeau, qui avait du mal à trouver un producteur pour financer ses films pourtant instructifs, très engagés sur les plans social, politique, économique et environnemental. Le cinéaste le mentionnait souvent aux micros de la presse parlée et télévisée. Sans s’en plaindre! Pierre Falardeau nous a laissé cette citation de courage et de résistance : « Si tu te couches, ils vont te marcher dessus. Si tu restes debout et tu résistes, ils vont te haïr, mais ils vont t’appeler Monsieur » Certains artistes – qui n’ont pas une autonomie financière – soucieux de faire progresser leur carrière professionnelle, choisissent d’aliéner leurs libertés de pensées inspirationnistes. Ils abdiquent à la dictature des « meuniers » abjects qui font main basse sur la moisson artistique, sur la récolte littéraire, en distribuant des miettes aux jardiniers. L’obtempérance de chacun des concernés est due à un desideratum manifeste de survie, une volition de conservation de soi dans les méandres de l’existence humaine. Bien qu’ils sachent qu’ils sont exploités, humiliés et ridiculisés!    

Au stade de ce constat de dérobade, d’abdication, de mollesse, Jean-Paul Sartre nous aurait probablement tenu un discours flamboyant sur la « phénoménologie de l’être ». L’auteur de « L’Être et le Néant », « Les mains sales », « Critique de la raison dialectique », aurait sûrement rappelé le pouvoir de « néantisation » qui caractérise l’« homme libre ». Et surtout insisté sur l’expression de « mauvaise foi ». Car, selon le dramaturge, romancier et philosophe, chaque individu réunit en lui-même le pouvoir de combattre les « déterminismes » qui contrarient ses ambitions et ses rêves : ce qui lui permet de moissonner les « idéaux » qu’il cultive en vue d’agrémenter le cours de son existence. Richard Wright, dans « Les enfants de l’oncle Tom », fait dire à l’un de ses personnages qu’il a baptisé Taylor : « La liberté appartient aux forts.» Nous avons repris cette réplique lapidaire dans notre recueil de poèmes et de nouvelles « Le crépuscule ensanglanté » publié au Canada en 1987. Nous l’avons remis dans la bouche d’un paysan, un personnage fictif, détenu à Fort-Dimanche, Dieusifort Espérance, qui mourut en prison après le 7 février 1986. 

L’individu d’aujourd’hui paraît de moins en moins conscient de la légitimité de ses droits naturels? La « liberté » n’a plus le sens de l’honneur que, jadis, on lui conférait.  La femme et l’homme du XXIe siècle tentent de survivre à n’importe quelles conditions. Par n’importe quels moyens. Dans quelle mesure l’une et l’autre accepteraient-ils de se sacrifier comme le prophète Samson, l’esclave Spartacus, l’Argentin Guevara, l’écrivain Alexis, le Mahatma Gandhi, aux fins de préserver et de conserver dignement les droits et les prérogatives que la « Création » leur a concédés à la naissance ? La mort, le sacrifice de soi, tout cela peut-être le prolongement de la « Liberté ». La vie ne mérite pas d’être conservée à n’importe quelle condition! À n’importe quel prix! Certains, peut-être, répondraient que « l’existence est déjà un don précieux ». Même si, dans bien des cas,  elle dépersonnalise et humilie les « pauvres hères » qui, semble-t-il, ne l’auraient reçue par la naissance que pour souffrir et mourir.

Martin Gray décrit la vie humaine comme un arbre au milieu  de la bourrasque : « Elle bascule toujours entre l’ombre et la clarté, l’espoir et le désespoir, la tourmente et la paix.» Ce philosophe nous enseigne à ne pas « fuir le vide » qui peut à tout instant s’ouvrir sous nos pas, mais plutôt à le regarder courageusement pour le contourner avec intelligence et sagesse

Ce n’est pas du tout facile pour les êtres humains fragilisés par les mauvaises circonstances de la vie de marcher le long de ce « fleuve qui coule vers demain », sans avoir éprouvé la tentation de se noyer dans les courants de leurs chagrins. Néanmoins, et fort heureusement, il y en a qui ont réussi à enjamber le gouffre de la désolation, à planer au-dessus du cratère de désarroi, et qui sont finalement parvenus à renverser la grande muraille de la fatalité. Les héros de la guerre de l’indépendance ont réussi cet exploit. Mais la plupart de leurs descendants n’arrivent pas jusqu’à présent à comprendre le sens de leurs sacrifices. 

Robert Lodimus

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