22 janvier 2026
Quand des jeunes des quartiers populaires se retrouvent dans le dilemme de quitter le pays ou de rejoindre les gangs armés
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Quand des jeunes des quartiers populaires se retrouvent dans le dilemme de quitter le pays ou de rejoindre les gangs armés

QUAND DES JEUNES DES QUARTIERS POPULAIRES SE RETROUVENT DANS LE DILEMME DE QUITTER LE PAYS OU DE REJOINDRE LES GANGS ARMÉS.

Résumé : Cette grave crise de sécurité en Haïti, particulièrement dans les quartiers populaires, provoque chez la plupart des jeunes de choisir entre l’option d’intégrer les gangs armés ou de fuir le pays. L’évolution historique des groupes armés, les conséquences socio-économiques et les facteurs obligeant les jeunes à migrer sont liés surtout au contexte actuel, marqué par une violence accrue et un effondrement des institutions. Nous assistons à une émigration massive des haïtiens vers des destinations telles que la République Dominicaine et les États-Unis. En bref,  l’urgence est de résoudre cette situation au plus vite afin d’ améliorer les perspectives des jeunes haïtiens.

En Haïti, comme dans de nombreux pays à travers le monde, les jeunes représentent un capital humain crucial pour le développement et sont des acteurs clés du changement social, économique et technique, selon l’UNFPA . Ainsi, leur créativité, leur énergie et leurs idéaux favorisent le progrès, la paix et la démocratie. Cependant, ces qualités sont souvent entachées par des stéréotypes négatifs associés à la délinquance et à la violence. 

Face aux problèmes structurels et du niveau peu élevé des forces productives du pays, une grande partie des jeunes haïtiens quittent les zones rurales pour les grandes villes, notamment la capitale (Port-au-Prince), augmentant ainsi le nombre de chômeurs. Cette situation critique pousse de nombreux jeunes des quartiers populaires vers un dilemme : s’engager dans le gangstérisme ou quitter le pays par tous les moyens, malgré les risques.

Toutes les analyses indiquernt  que les initiatives  prises par les élites politiques et économiques ne sont pas aptes  à  transformer  le  contexte social et économique du pays. La perspective analytique de Bechacq Dimitri, Jean Métellus, Oberlé Thierry, Gilbert Myrtha, Nembrot Lauriane,Bélizaire Belly-Dave et d’autres repères scientifiques nous a permis de comprendre la dynamique et la complexité de ces changements sociaux et politiques menant à cette réalité critique.

Cette démarche se concentre sur deux aspects essentiels.  D’abord, nous examinerons la situation d’insécurité en Haïti et la réalité des jeunes dans les quartiers populaires de la zone métropolitaine. Ensuite, nous analyserons l’aspect migratoire pour comprendre pourquoi de nombreux jeunes des quartiers populaires haïtiens se sentent contraints de quitter leur pays.

                     Vers une autopsie de l’insécurité en Haïti : une jeunesse écartelée.

1.1. Diagnostic des groupes armées en Haïti: d’une considération historique, socio-économique et des défis de la jeunesse des quartiers populaires face à cela.

Il faut remonter au 19ème siècle et au début du 20ème siècle pour comprendre le contexte des groupes armés en Haïti. Dans les années 1840, un groupe de paysans du Sud du pays, dirigé par Jean-Jacques Acaau (1843-1848), appelé les Piquets, a provoqué une série d’insurrections. Ces soulèvements étaient une réaction contre les régimes post-indépendance, qui contrôlaient la population rurale par un système coercitif. 

Plus loin, les Cacos, que Jean Métellus décrit comme des paysans révolutionnaires haïtiens se sont fait connaître pour leur rôle dans le renversement des régimes politiques en Haïti. Sous les ordres de Charlemagne Péralte et de Benoît Batraville, entre 1915 et 1920, ils s’opposaient fermement à l’occupation américaine. Malgré quelques prouesses historiques, ces deux groupes ont été l’objet de manipulations de certains leaders politiques de l’époque. En outre, les Cacos étaient également connus à la fin des années 1890, comme des semeurs de troubles et des pillards qui terrorisaient la population.

L’histoire d’Haïti, de la fin du 20ème siècle au 21ème siècle, est marquée par une succession de groupes armés. De 1957 à 1986, les tontons macoutes ou les VSN (Volontairesa de la Sécurité Nationale), sous le régime des Duvalier, semaient la terreur. L’armée d’Haïti, alliée de la bourgeoisie et des États-Unis, a orchestré plusieurs coups d’État, dont celui qui a renversé le président Jean-Bertrand Aristide en 1991. Plus tard, Aristide, après des concessions avec les puissances impérialistes, principalement les États-Unis, a dissous en 1994 l’armée pour achever son premier mandat.

Pendant le second mandat du président Jean-Bertrand Aristide (2001-2004), les quartiers populaires de la zone métropolitaine, notamment Cité Soleil et Bel-Air, étaient contrôlés par des groupes armés appelés les chimères qui  pour la plupart étaient des membres des Organistions Populaires, ces derniers entretenaient un climat de terreur dans la capitale. Face à l’insécurité, à la criminalité politique, et aux conflits avec la bourgeoisie, un mouvement s’est formé pour renverser le régime. Par ailleurs, un groupe armé dirigé par l’ancien commissaire de Delmas, Guy Philippe, surnommé les Rebelles, soutenu par divers secteurs du pays, lançait des attaques contre le gouvernement pour l’affaiblir.

Aujourd’hui, la situation en Haïti est plus grave que jamais. Plus de 80 % de la zone métropolitaine est contrôlée par des gangs armés formant une coalition appelée “Viv Ansanm” . Jamais des groupes armés n’ont été aussi puissants dans l’histoire de ce pays. Ils défient l’État haïtien en jouant un rôle clé dans le renversement du Premier ministre Ariel Henry en mars 2024. Ils ont assiégé le pénitencier national, libérant la majorité des détenus, incendié des commissariats, et plus encore. La situation est extrêmement critique.

En outre, nous assistons à une impuissance totale de l’autorité de l’Etat depuis l’assassinat  du président Jovenel Moïse en juillet 2021. Le Haut-Commissariat de l’ ONU aux droits de l’homme estime que cette violence liée aux gangs est à la base de 4 451 morts et 1 668 blessés en 2023. Et rien qu’au mois de mars 2024, 1 554 personnes ont trouvé la mort et 826 autres blessés. Dans de telles circonstances, qu’en est-il de la  conjoncture socio-économique?

En effet, les deux dernières décennies ont été marquées par des événements majeurs en Haïti, entraînant une régression socio-économique. Selon l’économiste Etzer Émile, les catastrophes naturelles telles que le cyclone Matthew en octobre 2016 et le séisme du 14 août 2021, qui a ravagé le grand Sud, ont été dévastatrices. En outre, les difficultés politiques à organiser les élections entre 2015 et 2016 ont conduit à l’arrivée au pouvoir du régime PHTK version 2 en 2017. Ce régime a pris des décisions controversées, comme l’augmentation du prix de l’essence en 2018, déclenchant des manifestations connues sous le nom de mouvement “peyi lock”. La corruption grangrenant l’appareil  étatique constitue alors le pivot de la situation à  laquelle le pays traverse. Ces facteurs ont poussé les responsables à demander des financements à la BRH, ce qui a exacerbé l’inflation et accéléré la dépréciation de la gourde face au dollar américain.

Depuis lors, Haïti vit une déchéance totale. L’absence de directives politiques et de perspectives claires plonge le pays dans une crise globale profonde. Les conditions politiques, socio-culturelles, économiques et géopolitiques ont créé les bases structurelles de cette crise.. Les premières causes de cette crise résultent des actions des protagonistes politiques et économiques au cours de l’histoire ancienne et récente du pays. Cette situation est accentuée par le manque de volonté des dirigeants à s’attaquer aux véritables problèmes.

De 2020 à nos jours, l’insécurité s’est généralisée, paralysant tous les secteurs. Les jeunes des quartiers populaires de la zone métropolitaine sont particulièrement touchés. Des jeunes adultes, des adolescents et même des enfants sont recrutés dans les gangs. Dans ce contexte difficile, ces jeunes semblent complètement désespérés, comme s’ils étaient tirés dans toutes les directions sans échappatoire. La plupart d’entre eux n’ont plus l’impression d’avoir le choix.

1.2. Coup d’œil sur la migration des haïtiens : attitude ou comportement des jeunes de la zone métropolitaine dans tout ça. 

Marquée par le spectacle des gangs en termes de violences, nous assistons en Haïti à l’augmentation des carnages et des exactions obligeant à  plusieurs milliers de civils à fuir la région métropolitaine principalement Port-au-Prince. Souvent ces déplacements se font dans des conditions très difficiles. C’est ainsi, Elizabeth Tan déclare que : “la vie, la sécurité et la liberté des haïtiens sont menacés par une confluence de violences croissantes des gangs et de violations des droits de l’homme”.

D’un autre côté, Jean-Marie Théodat indique que la première destination des haïtiens est souvent les pays voisins comme la République Dominicaine, avec  plus de 700 000 ressortissants haïtiens, ainsi que d’autres États des Caraïbes tels que les Bahamas, Trinité-et-Tobago et Cuba. Depuis plusieurs années, cette poussée migratoire s’est également étendue en Amérique du Sud, notamment au Brésil, au Chili et au Mexique. Par ailleurs, entre janvier 2023 et mai 2024, 184 000 haïtiens ont quitté le pays à l’issue du programme humanitaire mis en place par l’administration du président américain Joe Biden. Une situation qui illustre bien l’aspect migratoire actuel en Haïti. Dans ce cas, où se situent alors les jeunes des quartiers populaires de la zone métropolitaine dans tout ça?

Les années de violences des gangs, d’insécurité sur toutes les formes dans la zone métropolitaine principalement la capitale (Port-au-Prince), acculent les jeunes sur divers aspects, ils sont comme la majorité de la population des réfugiés dans leur propre pays. Selon les estimations de L’ONU, 30  à 50 % d’enfants constituent l’effectif des groupes armés, une situation très déplorable car le plus souvent ces enfants sont victimes de coercition, d’abus et d’exploitation à l’issue d’un contexte social sévissant d’une précarité féroce.

Catherine Russell  décrit cela comme un cercle vicieux de souffrance où les jeunes enfants, confrontés à la violence et à la pauvreté, agissent uniquement par désespoir. Cette situation résulte de l’effondrement des systèmes chargés de leur protection. De ce fait, Belly-Dave Bélizaire explique que le noyau des bandes armés se compose des jeunes entre 13 à 25 ans, qui sont piégés dans un cycle de violence et de criminalité, un scénario qui met en péril leur avenir ainsi que celui de leur communauté.

Dans un pays où les jeunes sont laissés à eux-mêmes, sans aucun encadrement ni structure éducative capable de leur transmettre les valeurs essentielles de la morale et de la citoyenneté, comment peut-on espérer qu’ils choisissent un autre chemin ? Lorsque tout est mis en place pour les confronter à des décisions déchirantes, leur futur est réduit à trois options désespérées : rejoindre les gangs armés, devenir des victimes innocentes de la violence omniprésente, ou fuir leur patrie en quête d’une vie meilleure. Cette tragédie révèle le manque cruel de soutien et d’espoir, mettant en évidence le désespoir de ces jeunes face à un avenir incertain.

Cette réalité désastreuse est accentuée par les décisions et l’inaction de la classe politique et économique haïtienne, ce qui amplifie les difficultés rencontrées par les jeunes. Les politiques publiques inefficaces et la corruption généralisée détournent les ressources nécessaires à la création d’une infrastructure éducative et de programmes sociaux efficaces. Les fonds censés soutenir l’éducation et la protection des enfants sont souvent mal gérés ou détournés, laissant les jeunes sans les outils nécessaires pour construire un avenir meilleur. En conséquence, ces enfants se retrouvent pris au piège dans un système qui favorise la violence et la marginalisation plutôt que l’opportunité et l’inclusion. L’incapacité des leaders politiques à mettre en œuvre des réformes substantielles et à garantir une gestion transparente des ressources contribue directement à cette crise, condamnant les jeunes haïtiens à un cycle de désespoir et de violence.

Tenant compte de tout cela, les jeunes vivant au milieu des groupes armés se trouvent alors entre l’enclume et le marteau. Entourés de leurs proches, de leurs amis enrolés au sein des gangs, pour se protéger, contre leur volonté, participent a travers leurs pratiques au renforcement de ces structures. Ajouté a cela, les precarités de leurs parents conditionnent leur implication dans de telles activités. En plus, ils n’ont pas d’autres repères que les pratiques des groupes armés qui dans le temps étaient des services des politiciens vereux. Parallèlement, c’est le faible pourcentage de jeunes où les parents ont un minimum de biens qui après avoir fui l’espace echappe belle aux activités criminelles de ces structures. 

En définitive, la situation exige une réponse réfléchie et immédiate. Les jeunes représentent la clé de la prospérité dans tous les pays. En Haïti, particulièrement dans les quartiers populaires de la zone métropolitaine, ils sont confrontés à une insécurité persistante et à un déclin continu de leurs conditions de vie. La violence et la crise socio-économique exacerbent leur précarité et limitent leurs perspectives d’avenir. Face à cette réalité, de nombreux jeunes haïtiens choisissent de quitter leur pays dans l’espoir de trouver des conditions de vie meilleures ailleurs. Cette vague migratoire témoigne du désespoir croissant et de l’urgence de résoudre les problèmes structurels qui poussent ces jeunes à fuir leur terre natale. Pour garantir un avenir meilleur, il est impératif d’adresser ces défis de manière proactive et de mettre en place des stratégies efficaces pour restaurer la sécurité et améliorer le bien-être général dans ce pays. 

Fred-Pascal BIEN-AIMÉ,

 Étudiant en Communication Sociale (ECS).

Fred-Pascal BIEN-AIMÉ, Étudiant en Communication Sociale (ECS).

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES 

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