22 janvier 2026
Dixième extrait du roman de Robert Lodimus ‘Le Sang de la Prophétie’
Actualités Société

Dixième extrait du roman de Robert Lodimus ‘Le Sang de la Prophétie’


Chapitre XII
Le décès

« Tout le malheur de l’homme vient de l’espérance. »
(Albert Camus)

Émile Zola demeure le peintre exhaustif de la misère dans laquelle  vécut la classe ouvrière française à l’époque du XIXe siècle. D’ailleurs, toute la gloire littéraire de l’auteur fut construite sur ce constat chagrinant. Des œuvres immenses sont sorties de ses observations perspicaces des milieux prolétariens. La situation socioéconomique des autres pays n’était point différente. Le monde manufacturier était déjà constitué, en grande partie, de paysans qui avaient délaissé les campagnes appauvries pour venir exercer dans les villes de petits métiers ou d’autres activités de travail déshumanisantes, à bien des égards. Que ce soit dans Germinal, L’Assommoir, Comment on meurt, la misère matérielle y est palpable. Dans les livres d’Émile Zola ou de Victor Hugo, les pauvres agonisèrent juste à côté d’immenses fortunes. Et la « disjonction exclusive » ne rendit pas la société insomniaque pour autant. Comme si c’était une loi naturelle d’avoir d’un côté sur la terre des nobles, des aristocrates, des bourgeois, et de l’autre, des démunis, des dépossédés et des bélîtres. La Hatte Rocher regroupait la dernière catégorie d’individus qui sont cités, ceux qui se soûlaient jour et nuit dans les bas-fonds de la « débine ». Élianise, à n’en point douter, en faisait partie elle aussi. C’était dans ce décor de morne consternation qu’elle attendait la fin de son pèlerinage terrestre.  
Une odeur de corossol suinta par les fentes des fenêtres et se répandit dans la pièce soigneusement rangée. Il y avait un graviola, un arbre fruitier de la famille des Annonacées, à quelques mètres de la porte d’entrée de la chaumière. À l’intérieur, la vieille Élianise, couchée sur le dos, la tête qui ne bougeait même pas d’un pouce, les yeux tendrement fermés, avait subitement l’impression qu’elle effectuait le dernier voyage de scrutation dans son hippocampe,  avant de faire elle-même à son tour le saut dans l’éternité. Que de joyeux et tristes souvenirs emmagasinés dans ce cerveau décoloré qui ressemblait à une vielle valise d’instituteur, mais qui gardait une capacité de mémoration surprenante, une faculté de souvenance phénoménale, et un pouvoir de mémorisation exceptionnelle! Le jour tarda encore à se pointer. Et la nuit avait la longueur d’un siècle et l’épaisseur du néant. Insomnie. Anorexie. Rhumatisme. Tous les maux de la nature ravageaient cette anatomie frêle, osseuse, qui se déplaçait péniblement à l’aide de deux cannes de gaïac pour supporter les jambes maigrichonnes. Élianise n’avait peur de rien. Elle attendait, allongée sur le paillasson de la « dèche », le moment de délivrance, ou plus précisément, celui de son ultime sommeil. Ses yeux vitreux fixaient les pailles sèches disposées dans tous les sens, qui constituaient la toiture de la « cassine » plus que cinquantenaire. Les cris sifflants des rats et des souris qui se battaient entre eux pour une mie de brignolet cassèrent le fil de ses pensées lointaines. Enfin, la clarté timide de l’aube trompa une fenêtre fissurée de la paillote. Dehors, Rosalie, la petite nièce d’Élianise, croisa son oncle Osiris en train de serrer la sangle pour fixer solidement la selle sur le dos de son cheval.

– Bonjour oncle Osiris! Toujours matinal!
– Bonjour ma fille! Et la nuit?
– Pas trop mal, grâce à Dieu! Je m’en allais demander à tante Élianise si je pouvais lui apporter du café chaud et une galette de manioc avant que j’aille porter mes fruits et légumes au marché de Bois d’Orme.
– Très bien Rosa! Tu lui diras bonjour! Je la verrai plus tard. Je n’aurai pas moi-même le temps de boire ton café, ma nièce. Au réveil du soleil, je passerai en chercher chez cousine Félicia. Et comment va ton homme?
– Aujourd’hui, c’est la journée du « coumbite » chez les Fénelon. Il est allé les aider. Il pleut souvent dans ce village, mais les terres sont toujours arides, desséchées… Elles ne peuvent produire que du mil, de la pistache, du manioc, de l’igname et de la patate. On dirait que les « dieux » nous ont abandonnés. La vie devient de plus en plus dure à La Hatte Rocher…C’est comme ça, mon oncle!
– C’est comme ça, ma nièce! Bonne chance! Bonne journée!
Deux choucas traversèrent l’Habitation en craillant. Rosalie dit :
– Mauvais signe, oncle Osiris!
– Mauvais signe, Rosa… Mauvais présage…!
Dieufort, le compagnon de Rosalie, avait entrepris une mission de bon samaritain à La Hatte Rocher. Et dans tous les villages de la région. Il eut lui-même la chance de fréquenter le seul établissement secondaire public de la ville jusqu’à un niveau humanitaire. Il avait compris que l’abonnissement du mode de vie, le désaggravement des conditions d’existence de la classe paysanne, jetée au rebut du dénuement, confluait avec la configuration d’un système d’alphabétisation fonctionnelle, imprégné des considérations sociologiques et des approches anthropologiques de Malinowski et de Merton. Sans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture pour les enfants, les jeunes et les adultes, et même les vieillards, il était convaincu que la lumière de la « vie », la « vie » dans le sens du philosophe et généticien Albert Jacquard, ne viendra jamais éclairer et chasser les ténèbres qui assaillent les campagnes, les montagnes, et même les bidonvilles urbains. L’être humain doit donc franchir le cap d’« exister » pour « vivre ». Et c’est en vainquant aussi l’analphabétisme qu’il réussira à le faire. À gagner le pari de sa période transitoire sur la terre : devenir un citoyen, au lieu de se contenter d’être un sujet… Un individu libre, capable de disposer de sa personne comme il l’entend, selon les prescrits légaux et moraux qui régissent la communauté à laquelle il appartient, et basés sur les principes essentiels des droits imprescriptibles.
Selon ses maigres moyens, Dieufort avait fondé des petites écoles primaires dans plusieurs cantons, ce qui permettait aux enfants paysans de rattraper, tant bien que mal, le train de l’instruction, et aux adultes de délaisser les champs pour quelques heures, afin de venir se faire enseigner les rudiments de l’alphabet et de l’arithmétique. Les classes fonctionnaient sous les ulmacées. Parfois dans un coin ombrageux des jardins. La terre grise pouvait même se transformer en tableau et en ardoise. Ceux qui avaient appris, apprenaient eux-mêmes à leurs consœurs et confrères. Dieufort répétait : « Pour orienter l’histoire dans la bonne direction, il faut au moins la connaître… »
La quasi-totalité des habitants de la Hatte Rocher et des environs savait au moins lire, compter et écrire, étaient instruits de leurs droits et de leurs devoirs de citoyens, même quand ils ne pouvaient pas les exercer adéquatement, à cause de l’« autocratisme » d’un « État bourgeois » au service d’une « oligarchie assassine ». Ils protégeaient l’environnement. Pour les adultes et les enfants, les dieux habitaient dans la plupart des arbres. Il ne fallait pas les couper au hasard pour fabriquer du charbon de bois. Certains « mystères » avaient eux-mêmes choisi de demeurer sous les eaux. Les paysans refusaient toujours de traverser les rivières aux heures indues, et même d’aller recueillir l’eau des sources trop tard dans la soirée, pour ne pas contrarier le repos et le sommeil des déités aquatiques.
Osiris enfourcha sa monture et s’apprêta à partir en direction du champ qu’il travaillait dans le système de métayage instauré par les trois dangereux énergumènes qui dominaient la population et qui régnaient sur la vallée de Sarazin comme des grands seigneurs féodaux: le Français François Le Boucher, l’Américain Wilson Oswald et le Juif Caïn Nyahu. Caïn Nyahu était arrivé en dernier à Sarazin où il s’installait arrogamment avec l’aide de l’Américain. Les terres qu’il occupait, appartenaient à plus d’une soixantaine de familles qu’il fit cruellement massacrer ou jeter en prison, dans le seul but de s’emparer de leurs biens mobiliers et immobiliers. Le judaïste dépaysé possédait, à lui seul, un troupeau de six cents têtes de bétail, et pas loin de deux mille carreaux de terres qu’il louait à des cultivateurs déshérités, parfois venus des régions campagnardes éloignées. Certains habitants de La Hatte Rocher, pour esquiver les coups de la misère, à cause de la situation de sécheresse qui étranglait leurs terres, se comptaient aussi parmi les obligés du trio de latifundistes redoutables.
Les trois usurpateurs étrangers se réunissaient souvent chez l’un ou l’autre, à tour de rôle, pour discuter de leurs projets d’avenir, qui consistaient à élargir, à agrandir les espaces de leurs capitaux. Ils ne cachaient pas non plus leurs intentions de chasser finalement tous les habitants de la région, y compris ceux de La Hatte Rocher, pour accaparer toutes les terres. Ils disaient que ces lieux étaient un véritable paradis et qu’il était inconcevable qu’ils fussent habités par des « têtes de linotte », des arsouilles venus d’un continent éloigné. Caïn Nyahu exprimait les intentions les plus méchantes et les plus malhonnêtes.
– Mes amis, pour parvenir à nos fins, il n’y a que deux solutions : soit on les mitraille, soit on les empoisonne.
– Moi, Wilson Oswald, je me moque des moyens qu’il faut utiliser. C’est le résultat qui compte. Nous ne les voulons pas près de nous. Ils sont laids, ignorants et sales. Leur présence dérange… Ils peuvent venir travailler ici, mais qu’ils retournent après le boulot dans leurs enclos. Qu’en pensez-vous François?
– Tout à fait d’accord! On demandera à cet imbécile de commandant de la gendarmerie de trouver un endroit qui ressemble à la jungle où leurs ancêtres ont vécu avant d’arriver en Amérique, pour les parquer tous ensemble comme les autochtones du Canada.
L’épouse de Caïn Nyahu, Ashera, ajouta ironiquement :
– Ces « diablotins » inspirent la peur à nos enfants. Ils ne sont bons qu’à porter des « amulettes », à pratiquer la « magie noire » et à se prosterner devant la lune, le soleil et les arbres de la forêt.
– Donc, surenchérit Wilson Oswald, il faut les expulser de la zone…
– Mais qui prépareront nos repas, qui feront notre lessive, qui laboureront nos champs, qui nettoieront nos maisons, qui garderont nos enfants…, fit remarquer Marie Antoinette Le Boucher, en pouffant de rire?
Wilson Oswald s’esclaffa à son tour et déclara sans embarras :
– Nous pourrions toujours faire venir les femmes dominicaines pour les remplacer. Elles sont pauvres, mais elles ont la peau blanche, et elles sont belles. Surtout mieux éduquées, mieux instruites… Enfin, elles peuvent servir à beaucoup de choses…
Les trois néocolons passaient leurs soirées à se soûler. Ils se goinfraient de griot de porc, de cabri boucané, de tassot de bœuf et de poisson rôti, et n’arrêtaient pas de « débagouler » des absurdités devant leurs épouses. À vrai dire, jusqu’à ce que les vagues d’une tragédie soudaine vinssent noyer leur condescendance aristocratique.
Erzulie, la concubine de Louidor, une jeune femme dans la première moitié de sa vingtaine, exécutait les tâches domestiques dans la résidence des Nyahu. Exilhomme Louidor, son compagnon, était lui-même un paysan sans terre en bonne santé, honnête et travaillant. Pour répondre aux obligations familiales, le jeune père de deux enfants en bas âge vendait ses journées tour à tour aux grands planteurs et éleveurs de la région, parmi lesquels : François Le Boucher, Wilson Oswald et Caïn Nyahu, qui exploitaient eux-mêmes de grandes fermes agricoles à Sarazin et à Goyavier. Ces localités limitrophes se positionnèrent à une distance de cinquante kilomètres environ de la métropole. Avec l’aide des autorités politiques, judiciaires et militaires de la ville des Gonaïves, qu’ils soudoyaient régulièrement, les trois compères s’étaient rendus maîtres de plus de 80% des terres cultivables à Sarazin et à Goyavier. Les paysans dépossédés n’eurent d’autre choix que de se transformer en journaliers, en travailleurs agricoles pour pouvoir nourrir leurs concubines et la marmaille. Ceux qui avaient osé tenir tête aux escrocs, étaient emprisonnés sans procès à la caserne Toussaint Louverture. Ce fut le cas de Sorel, le fils aîné de Laïza, une cinquantenaire devenue veuve après la décapitation de son homme à coups de hache, Philémon Octavius. Il refusait de concéder à Wilson Oswald le lopin de terre qu’il avait hérité de son père, Selondieu Octavius, pour quelques misérables gourdes. Sorel fut gardé en détention durant cinq longues années. En échange de son élargissement, il avait dû faire la promesse au sergent de ne plus remettre les pieds à Sarazin. Sa mère mourut pendant son incarcération. Des rumeurs laissaient croire que beaucoup de campagnards déportés par les gendarmes avaient été assassinés avant même d’arriver au centre pénitentiaire. Ils ne laissèrent aucune trace.
Depuis deux jours, Erzulie ne s’était pas présentée chez les Nyahu. Sa fillette de deux ans, la petite dernière, avait attrapé une mauvaise fièvre et souffrait de diarrhée et de maux de tête. L’enfant n’avait pas arrêté de pleurer. Et il avait fallu appeler Éliphète Dieugrand, le docteur-feuille, pour qu’il lui préparât des tisanes à base de plantes médicinales. Louidor passait ses journées à multiplier les petits boulots par ci par là dans les plantations, et il n’avait pas eu le temps d’avertir les patrons des empêchements de sa compagne.
Lorsque la domestique se présenta lundi matin sur les lieux de son gagne-pain, Ashera, sans même lui laisser le temps de s’expliquer, lui cracha au visage, la souffleta et la saboula avec des coups de poing à la poitrine et au dos. Erzulie appela à l’aide, et en quelques minutes, une cohorte de compatriotes étaient venus se rassembler devant la résidence des Nyahu. Ils criaient : « À bas l’injustice ». Wilson Oswald et François Le Boucher, prirent leurs fusils et rejoignirent à la hâte la résidence de leur acolyte, qui jouxtait leurs propriétés. Les trois « Blancs » ordonnèrent à la populace de se disperser. Les gens refusèrent d’obéir. Les chefs de file leur faisaient plutôt signe d’avancer. Pris de panique, Nyahu appuya sur la détente. Le coup partit. Le garçon de six ans d’Antonise, la cousine d’Erzulie, s’écroula aux pieds de sa mère. La balle l’atteignit au cœur. Le petit Yassir rendit l’âme sur le champ. Les paysans en colère foncèrent sur l’assassin pétrifié, saisirent ses deux complices et les exécutèrent à coups de machette et de hache. Les femmes subirent le sort de leurs maris. Seuls les enfants des couples furent épargnés et remis au chef de section de Sarazin, Dérivois Aléus, qui les conduisit à la préfecture des Gonaïves.
Antonise rappelait toujours que le commerçant arabe de la ville, qui lui avait acheté son petit panier d’avocats, lui avait suggéré ce prénom bizarre pour le bébé qu’elle allait mettre au monde. Elle ignorait la légende sinistre rattachée à cette appellation qu’elle avait finalement retenue pour désigner son fils, et dont l’origine échappait complètement à son milieu de vie. Au début, son concubin Isidor ne voulait pas donner son consentement. « Personne dans la région ne s’appelle ainsi», ironisait-il. Et puis, par amour et par respect pour Antonise, Isidor avait obtempéré. Yassir ou Yasir est un prénom d’origine arabe qui signifie pourtant « pour être prospère. » Cependant, Soumayyah, l’ancêtre des Yassir, la mère d’Ammar ibn Yassir, compagnon du prophète Mahomet, fut la première femme martyre de l’Islam. Elle mourut de torture en 615 de notre ère. Abou Djahal, un mecquois polythéiste de la tribu Quraych, lui transperça le cœur avec son sabre. Elle refusa jusqu’au trépas de renier sa foi musulmane, qui prescrit l’adoration d’un Dieu unique.
Après une dernière salutation d’usage, Osiris poussa son cheval et partit en direction de Sarazin pour aller vérifier sa petite plantation de banane, de canne à sucre et de melon. Il y passera, comme à l’accoutumée, toute la journée à sarcler, à désherber, à débarrasser son lopin de terre des adventices qui entravent le développement naturel des plantes, et quand il regagnera l’Habitation La Rosée, le soleil se mettra déjà au lit.
L’état de santé sans cesse dégénératif d’Élianise inquiéta sérieusement Rosalie. Sa mère décéda alors qu’elle atteignait tout juste l’âge de trois ans. Élianise l’avait élevée comme sa propre fille. Une grande tante affable, attentionnée, compréhensive et généreuse. D’ailleurs, elle avait refusé de se mettre en concubinage avec Riché, quelques années après la mort de son compagnon, pour s’occuper entièrement de la petite Rosalie. Elle en avait fait la promesse solennelle à sa nièce Délivrance au moment de son râle d’agonie : « Tu peux partir en paix, Déli! Je fais le serment de veiller sur Rosa… » Et c’est ce qu’elle fit.
Élianise porta la tranche de cassave trempée dans le café noir sucré avec du rapadou, une sorte de gâteau de canne ou pain de vesou, à sa bouche presque édentée et avala d’un trait la tasse d’eau de puits fraîche. C’était toujours à pareille heure qu’elle parvenait à s’assoupir, tout juste avant que le jour déployât son jupon à dentelles sous la lumière étincelante du soleil.
*

  • * Le cheval d’Osiris sauta la barrière en poussant des hennissements fous. L’animal se montra très agité. Pour la première fois en neuf années, Lhérisson revenait à la maison sans son cavalier. Il se cabra, décrivit des ronds et retraversa la clôture de bois pour aller attendre de l’autre côté. Dieufort pressentit tout de suite un malheur. Rosalie, revenue du marché de Bois d’Orme, préparait le souper près du colombier. Les bruits tapageurs du cheval hennissant désarticulèrent son corps. Sa tremblote laissait deviner l’ampleur du saisissement. Dieufort n’eut pas le temps de lui expliquer. Mais Rosalie avait compris que les flûtes funèbres allaient recommencer à contrefaire le rythme existentiel des paysans installés à La Rosée.
    Dieufort poussa les pattes du cheval jusqu’à la limite de l’épuisement. Il « tourneboula » les eaux reposantes de la rivière qui traversa Sarazin. Les poules craquaient dans les arbres ombreux. Dieufort coupa à travers champs et vallées pour déboucher sur un sentier étroit et long, bordé d’ipomées, une espèce de plantes grimpantes de la famille des convolvulacées. Il croisa une poignée de cultivateurs éreintés, pressés de regagner leurs gîtes avant que la nuit ne s’y installât complètement. Quelques cases plantées çà et là, sur tous les flancs de la montagne étaient déjà éclairées à la faible lueur que produisaient les mèches des petites lampes à huile. Lhérisson conduisit Dieufort à la lisière de la plantation marquée par la rouvraie.
    – Dieufort, par ici… Je ne peux pas bouger, je me suis fracturé la jambe droite en tombant de l’amandier.
    Dieufort soupira d’apaisement. Ses yeux qui s’ouvraient à la rondeur de la pleine lune se replacèrent dans leurs orbites. Mais vraiment, il se sentait allégé. Soulagé de toutes les mauvaises pensées qui lui montaient à l’esprit tout le long du chemin. Il réfléchit :
    « Je ramènerai Osiris à la maison. Ensuite, j’irai chercher Alcindor, le « guérisseur-magnétiseur ». Dès la semaine prochaine, le vieux se remettra comme avant sur ses jambes. »
    Dieufort rassembla ses forces et hissa le vieillard sur le dos de Lhérisson. Il se plaça devant lui et repartit en direction de La Rosée. En traversant l’endroit dénommé « Sang des Martyres », il eut l’ingénieuse idée de s’arrêter chez son ami Tisson et de lui confier la mission de transmettre le message à Alcindor. « Dès qu’il saura pour Osiris, il viendra tout de suite », assura-t-il à Tisson.
    Le cheval avait visiblement les jambes arquées. Il ralentit sa course. Les loupiotes étaient déjà allumées, elles aussi, sur l’Habitation La Rosée que l’on pouvait nettement distinguer même à cette distance, grâce aux silhouettes imposantes des trois mapous géants. Les reflets vivaces de la lune sur les cases, les gourbis, les cagnas et les arbres transformaient le paysage champêtre en un immense tableau de clair-obscur, digne des pinceaux de Michelangelo Merisi da Caravaggio, connu sous le nom français « Le Caravage ». Les baraquements étaient plongés dans cette ambiance radieuse aux effets hallucinants et magiques, créés par les couches d’ombres épaisses et les plaques de lumières déposées çà et là, capables de galvaniser les neufs Muses. Des formes humaines imprécises, gesticulantes et mobiles venaient se planter dans le décor fantasmagorique. « Pourquoi ce regroupement de paysans devant la cabane de Rosalie? »
    Dieufort se ressaisit tout de suite.
    « Peut-être que les compatriotes, à propos d’Osiris, croyaient déjà à la triste fatalité, reprit-il…! Mais, et toutes ses commères qui lamentent? »
    L’inquiétude bouillonna encore dans le chaudron de ses pensées inquisitrices et confuses.
    « Pourquoi Rosalie ne se porta-t-elle pas au-devant d’eux? »
    Clio, dénommé ironiquement le fou et l’ivrogne, se détacha du groupement d’hommes, de femmes, de vieillards et d’enfants et marcha en ligne brisée à la rencontre des cavaliers tout ébahis. Il empoigna les rênes de l’animal et déparla étonnamment :

« Tu t’appelles Dieufort.
Dans les lieux secrets,
Tu portes l’étoile filante de Dahomey.
Du mal tu transcendes.
Sur les forces sataniques tu domines.
Ce soir, aux trousses de nos chagrins,
Les gardiens des ténèbres ont lâché
Les créatures de malfaisance.
Ne fléchis point…
Les « mystères » de nos croyances
Te prendront sur leurs épaules.
Sèche tes larmes.
C’est le Grand Maître qui donne!
C’est le Grand Maître qui reprend!
Nous sommes de passage
Sur la terre ingrate.
C’est le Grand Maître qui donne!
Lui seul qui donne…!
C’est le Grand Maître qui enlève!
Lui seul qui enlève…!
Tu es poussière.
Dans la poussière,
Tu retourneras.
Ainsi soit-il ! »
Dieufort sauta de l’animal essoufflé et trébucha légèrement. Il voulait savoir. Savoir tout de suite.
– C’est tante Élianise?
– Non!
– Et alors, c’est qui? C’est qui Bon Dieu?

Robert Lodimus
Le Sand de la Prophétie
(Prochain extrait : L’exorcisme)

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