13 janvier 2026
Neuvième extrait du roman de Robert Lodimus ‘Le Sang de la Prophétie’
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Neuvième extrait du roman de Robert Lodimus ‘Le Sang de la Prophétie’

Chapitre XI

L’énigme

« Se sacrifier au service de la vie équivaut à une grâce. »

                                                                            (Albert Einstein)

    Un nouveau jour perça l’horizon. La ville se réveilla petit à petit sous les pas assurés des paroissiens qui allaient assister à la messe de 6 heures célébrée par le père Robert Dubois, un religieux septuagénaire, originaire de la Belgique,  ce pays de l’Europe de l’Ouest. Nous avancions vers la fin du mois des Verseaux et des Poissons. Une brise fraîche et légère fouettait le paysage aubéen. Les femmes plus âgées portaient un châle sur les épaules pour se couvrir et se réchauffer le cou. Ce dimanche correspondait aussi à la première journée des festivités du mardi gras, qui en comptaient traditionnellement trois. Dans quelques heures, les carnavaliers, accompagnés des chars allégoriques surplombés de puissantes enceintes qui cracheront des consonances, éructeront des dièses, éparpilleront des  bémols et répandront des dissonances à crever les tympans, iront prendre d’assaut les quartiers habituellement paisibles ou généralement bruyants pour créer de l’ambiance dans une atmosphère déjà assommante. Ce fut dans ce contexte de réjouissance populaire que le chanoine, pour la première fois dans ses homélies, aborda le mystère qui drapa la disparition d’Abel Josaphat La Rosée. Le père Robert Dubois révéla que la renommée de « l’empereur du vaudou » générait des avalanches de rumeurs  qui écachaient l’entendement humain. Sa réputation de créature prodige, comparable à des nuées d’oiseaux migrateurs, survolait des frontières lointaines, traversait des pays profonds, à l’exemple de Lemuel Gulliver pendant ses quatre voyages, pour faire résonner dans les villes et les villages, les bourgs et les bourgades, les échos des merveilles que la science occulte opérait à La Hatte Rocher. Dans toutes les régions où émergea la légende de l’Habitation La Rosée, la populace conféra au thaumaturge, – qui représentait dans le vaudou encore plus qu’un starets dans un monastère orthodoxe de Russie –, l’étendue d’un pouvoir spirituel qui aurait pu enfourcher la planète entière.

    Du temps où vécut Josaphat, La Hatte Rocher était devenue la « Mecque » de l’Amérique, le « Jérusalem » des Caraïbes avec l’érection d’un « mur des lamentations » imaginaire, la « Place St-Pierre » de la ville des Gonaïves, où une cohorte constituée d’individus venus de toutes parts, âges et sexes confondus, allaient se rassembler jour et nuit pour bénéficier des oracles de l’Africain déraciné. Les plus hardis étaient  parvenus à se rapprocher du « Maître », à le tâter, comme la femme hémorroïsse, dans l’évangile apocryphe de Nicodème, toucha la robe de Jésus-Christ, et fut guérie. Josaphat prit le temps de haranguer les pèlerins glacés dans leur état d’ébahissement. Il leur fit des prédictions, bonnes ou mauvaises, sur leur devenir. Dans l’équivalent du mot Josaphat en hébreu, Yehôshâphât, on retrouve Yahû qui signifie Juge. Et selon les révélations bibliques, la vallée de Josaphat, aux environs de Jérusalem, référèrent à un lieu de résurrection des morts où s’érigent des cimetières juifs et musulmans. 

    La publicité élogieuse faite autour des « pouvoirs mystiques », avec lesquels les dieux tutélaires oignirent Josaphat, avait hérissé de rage, de  dégoût et même d’exécration les endoctrineurs des sectes catholiques et  protestantes. Des griots révélèrent bien longtemps après que l’archiépiscopat de l’époque, celui situé dans la ville des Gonaïves à l’avenue des Dattes, n’avait pas cherché à se libérer de ses pulsions de  haine contre Josaphat. Au cours d’une réunion tenue secrète,  les évêques et les archevêques du diocèse résolurent d’endiguer une fois pour toutes les flots de  pérégrinations à l’Habitation La Rosée. Monseigneur Albin Rochambeau, encouragé par les curés et les vicaires de sa paroisse, – toujours rapporté par les bardes  –, appuyé par le « Souverain Pontife », redoubla ses clabauderies contre Abel Josaphat La Rosée et les vodouisants. Aux yeux de l’Ordre religieux de l’apôtre Pierre, l’augure et les séides s’étaient rendus coupables d’hérésie et d’hétérodoxie. Pour l’État du Vatican, Abel Josaphat  devint Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, Esmeralda, la merveilleuse sorcière bohémienne de Victor Hugo dans Notre Dame de Paris, des personnages dont il fallait purifier l’âme sur le bûcher de la théocratie. Le moteur de la machine de discréditation était grippé. Alors, la hiérarchie cléricale en décida autrement. Elle trouva encore des Gervilien Gervilus, – l’assassin de Manuel, le héros patriote et empathique de Jacques Roumain –, pour exécuter la besogne turpide. La mission confiée au sergent Couillon et à ses sacripants avait visé non seulement l’Habitation La Rosée, mais encore les autres endroits où les paysans vénéraient les dieux et les déesses de la mythologie africaine,  pratiquaient les rites vaudou avec une ferveur immuable, une exaltation indélébile et une piété pérenne. Il faut le dire, les occidentalistes percevaient les « vaudouistes » comme des rejetons terribles d’Astaroth, des horribles créatures qui s’adonnaient à l’anthropophagie, l’endocannibalisme ou  l’exocannibalisme. La papauté – un substantif créé par Clément II, le Pontifex maximus originaire de l’Allemagne, décédé le 9 octobre 1047 à Pesaro en Italie, après 9 mois de règne – interprétait l’arrivée prodigieuse de Josaphat à La Hatte Rocher comme un phénomène de réincarnation des esclaves rebelles et révolutionnaires qui bouleversèrent, déstabilisèrent et détruisirent la colonie française de Saint-Domingue: François Mackandal, Dutty Boukman, Jean-François Papillon et Georges Biassou, tous ces grands et intrépides guerriers, instigateurs de la cérémonie libératrice qui eut lieu dans la nuit du 13 au 14 août 1791. Abel Josaphat n’avait jamais cessé d’évoquer les héros légendaires de la guerre de l’indépendance. Ils occupaient une place privilégiée dans ses envolées oratoires à teneur prophétique. Il rappelait sans cesse que la nuit du 13 au 14 août 1791 avait permis à Saint-Domingue de redevenir Ayiti, pays montagneux, terre d’épopée, de gloire et de Liberté! Un prêtre de l’église vaticane, un nommé Philémon, ne subit-il pas le supplice de la pendaison après l’arrestation et l’exécution de Boukman? Son seul crime, pour le pape et les colons : il avait soutenu  la cause des insurgés africains. Rome et Paris passèrent la corde à son cou en octobre 1791, et exposèrent son corps en face de la tête décapitée de Dutty Boukman. Le père Philémon, curé du Limbé, ne fut pas le seul à adopter ouvertement une position antiesclavagiste. Selon plusieurs historiographes, pas moins de 16 prélats sur un total de 24 dans le Nord appuyèrent et participèrent directement au mouvement insurrectionnel déclenché en 1791 par la cérémonie du Bois-Caïman. L’histoire retint les noms des pères Supplice, Cachetan, Delahaye, Roussel… Abel Josaphat expliqua aux « hounsis » que toutes ces grandes et nobles personnalités, qui furent également blanches, avaient condamné la barbarie de l’Europe.

    Le mois de juillet se paradait indolemment dans l’enveloppe de sa chaleur halitueuse. Les pèlerins en état de suffocation, déployés dans la cour de l’Habitation comme l’herbe de la savane, se bousculaient pour mieux se positionner dans la fourmilière. La Hatte Rocher s’apprêtait à commémorer magistralement sa cinquante-troisième année d’existence sur une terre de tribulations, de souffrances, d’inégalités et d’assassinats. Cette kyrielle de mots effrayants exacerba davantage, en actes de  sauvagerie et de monstruosité, la composition du climat qui régnait dans ce pays encore dominé par les nouveaux « maîtres blancs » venus de l’Amérique du Nord. Après l’assassinat de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines, le suicide tragique d’Henri Christophe, la mort prématurée d’Alexandre Pétion, une « satrapie indigène » au service du néocolonialisme et de la colonialité s’empara du gouvernail du nouvel État et le naufragea sur un banc d’incompétences engendrées par l’anorexie intellectuelle. 

    Déjà, l’Angélus commençait à s’enrouler dans son manteau d’ombre mince et légère, avant que le crépuscule embrassât le paysage fuyant, à moitié flou. La dernière fois, en la même occasion, Abel Josaphat avait parlé à l’auditoire composé de croyants fanatiques, de curieux aussi, avec la rhétorique électrisante d’un Louis Boisrond-Tonnerre, d’un Anténor Firmin, d’un Cicéron [48] ou d’un Sénèque [49]… Ses propos divinatoires soulevés par le charme de son éloquence faisaient élever des vapeurs de frémissement au milieu de la foule extasiée et conquise. Les discours de l’augure sur la nécessité pour les pauvres de cultiver une « conscience révolutionnaire », qui leur aurait permis finalement d’améliorer leurs conditions de vie, se montraient aux yeux des bourgeois comme un brûlot capable de faire exploser le vieil ordre des choses : des phrases combustibles, des verbes ardents, savamment conjugués, pour poser dans la mémoire collective, transformée en poudrière, des mèches d’insoumission, de désobéissance et de révolte, un cocktail d’insurrection explosif, d’une dangerosité immensurable, susceptible de provoquer des stries de changement sur la surface du globe. Le cheminement spirituel de Josaphat, sa vie entière était taillée dans la pierre du raisonnement philosophique de Pierre Teilhard de Chardin, surtout lorsque ce dernier écrit : 

    « Ce qui paralyse une vie, c’est de ne pas croire, et de ne pas oser… Il ne s’agit pas de savoir si l’eau est froide, il faut passer. »

    Une première fois, le diocèse avait imaginé un plan diabolique pour éliminer l’oracle. Accoutrés dans leur tenue civile, les militaires, dépêchés secrètement par le colonel Yvan Domitien, s’étaient rendus à la Hatte Rocher en se fondant dans la légion des pèlerins. Ils avaient pris la précaution de camoufler leur arsenal de répression létale. En l’espace de quelques minutes, ils s’étaient rapprochés du nécromancien qui macérait des feuilles médicinales pour préparer un onguent destiné à une pèlerine étrangère atteinte de paralysie lombaire. Les assaillants sortirent brusquement leurs pistolets et firent feu à volonté en direction du prêtre vaudou. Josaphat, en plein état de théomorphose, s’était comme volatilisé dans la nature. Une fumée blanchâtre monta dans les branchages du mapou sous lequel il était assis sur la minuscule chaise réalisée en feuilles de latanier séchées. Selon la légende entretenue autour de ce personnage fantastique, celui-ci aurait échappé de son vivant à plus de six cents attentats. Les évêchés, les diocèses, les temples protestants… de toutes les régions antillaises s’étaient mis ensemble pour contrer l’étendue de son pouvoir cabalistique, et cela ne pouvait se faire qu’en coupant le souffle de vie du patriarche, qu’en l’envoyant ad patres. Cependant, Josaphat avait toujours réussi à déjouer miraculeusement toutes les tentatives de meurtre, ce qui contribua à colorer davantage les histoires abracadabrantes charpentées autour de son être fabuleux, déclaré, – à tort ou à raison –, invulnérable. Invincible. Ses disciples et la plupart de ses fanatiques, par la cécité de leur foi, l’aveuglitude de leurs croyances, le déclaraient carrément immortel. D’autres zélateurs, ceux-là un peu plus réalistes, avaient plutôt attribué à Josaphat un pouvoir animiste qui le rapprochait de Mackandal, Boukman, Biassou, enfin de tous les chefs spirituels du culte vaudou qui utilisèrent l’occultisme contre le colonialisme dans les Antilles, spécialement à Saint-Domingue. Le catholicisme et le protestantisme ne furent pas les seules doctrines religieuses qui demandaient, – comme Salomé et sa mère Hérodiade en parlant de Jean le Baptiste –, la tête d’Abel Josaphat La Rosée, le médium qui symbolisa à sa façon l’esprit de « l’homme de Vitruve » de Léonard de Vinci. L’enseignement de l’Africain entrait dans l’orbe lumineux de ces grands philosophes et auteurs humanistes des XVIe et XVIIe siècles. À l’instar de Protagoras, Pétrarque, Joachim du Bellay et de tous les autres, le « Maître » considérait que la connaissance et le savoir étaient des facteurs consubstantiels à l’exercice et au respect des droits naturels. Pour Josaphat, c’est cette considération fondamentale et rationnelle qui ancre le bonheur et l’épanouissement de l’être humain dans l’univers. La raison discursive émane de la philosophie et de la métaphysique. Ce phénomène permet à l’individu d’orienter sa vie en toute liberté, de manière autonome, dans le sens de ses desideratas. La connaissance scientifique du patriarche de l’univers spirite, d’où vint le concept de « spiritisme » inventé par Allan Kardec aux environs de 1857, et tiré probablement de la philosophie spiritualiste de l’Afrique, répugnait les pratiquants charlatans de la médecine occidentale. Abel Josaphat était arrivé lui-même à guérir, avec l’aide des « esprits » vaudou « Granbwa » et « Loko Atiso », dit-on, des patients que la science médicale de l’Occident avait rejetés et déclarés incurables, à cause des maladies complexes dont ils furent gravement atteints. 

    Josaphat se consacra totalement à ses activités occultes, et vécut dans un environnement empreint de spiritualité. Dès la naissance, les « dieux vaudou », par la bouche de ses grands-parents, l’oignirent. Ils avaient prophétisé. Ils prédirent que l’enfant s’élèvera au-dessus de sa tribu, qu’il se retrouvera éloigné de sa terre natale, qu’il voyagera loin dans le monde, qu’il sera pour la postérité un « guide spirituel », un « vecteur de changement », un « apôtre de Liberté », et qu’il disparaîtra finalement dans la nature comme l’eau évaporée par le soleil. 

« Fatoumata, 

Les « mystères » ont choisi

Ton ventre 

Pour porter l’enfant

Qui guidera

L’Arche de la Liberté

Et de la Justice

Il s’élèvera dans les airs

Comme un tourbillon

De poussière

Et il traversera l’océan agité

Avec la boussole 

Bleue, verte et blanche

D’Agwetawoyo Gweliye

Il s’installera

Sur l’île des déracinés

Les glaives des renégats

Venus de la maison jaune

Qui porte le nom 

Du Grand Guerrier

Frapperont sa chair 

Dans la demeure des Esprits

Et atteindront son cœur

Il est le fils d’Ogoun-Badagri

Point ne connaîtront 

Son corps et son âme

Les douleurs du sevrage

Et par la terre impure 

Point ne sera souillée

La chair qui vaincra

Les méchants du pays

Qui compte

Les étoiles filantes… »

    Un juillet de l’année 1871, Abel Josaphat quitta son hounfò à une heure tôtive pour se hisser jusqu’au plus haut sommet de la montagne sacrificielle qui dominait toute la vallée de La Hatte Rocher. Malgré son âge avancé, il avait continué à se rendre trois fois par année, sans les hounsi kanzo, à cet endroit retiré des humains, qui était considéré comme un environnement sacré et inviolable, où se reposaient les « dieux » de ses croyances religieuses. Il y était allé cette fois-là pour sanctifier son corps et purifier son âme avant les grandes célébrations des cérémonies traditionnelles qui marquaient un énième anniversaire de la fondation de L’Habitation La Rosée à la Hatte Rocher. Cette journée correspondait également à la date de son arrivée dans l’île. Le « mystique personnage » ne revint jamais sur les lieux de son départ. 

    Un paysan qui appartint à la même époque aurait raconté qu’il avait vu le corps ensanglanté du patriarche s’élever dans les airs, comme la montgolfière des frères Joseph-Michel et Jacques-Étienne, pour aller se perdre dans le creux du firmament…! La rumeur publique s’était chargée de parachever la légende d’Abel Josaphat La Rosée, l’Africain savant, sage et débonnaire, doué de pouvoirs extraordinaires, qui savait dominer les éléments de la nature, faisait tomber la pluie en plein soleil de midi,  conjurait les démons, rassérénait la mer en furie, parlait aux animaux comme Tarzan, le roi de la jungle, ou le docteur Do Little,  communiquait avec les arbres et les rochers, interprétait le présent, prédisait l’avenir, détournait les mauvais sorts… Partout on entendait parler de l’« homme surnaturel » qui disparut mystérieusement, qui « désexista », sans passer par le tunnel de la fatalité mortuaire…   

    La nuit du dernier grand banquet de la délivrance et des remerciements, la multitude de séides et de visiteurs qui étaient venus de partout éprouvait une sensation de malheur prochain, après avoir écouté le « sermon sous la tonnelle » du « grand mystique ». Le ciel était devenu soudainement bouleversé, à la manière de l’océan envahi et tourmenté par un moutonnement de vagues. Abel Josaphat, dans une approche tout à fait alchimique, prononça de sa voix séduisante, flegmatique et mesurée,  quatre mots prémonitoires, qui provoquaient dans la foule des montées d’angoisse: « Attention! Guerres! Cadavres! Douleurs! » Il n’avait rien révélé davantage pour déshermétiser ses propos. Les cérémonies d’offrandes durèrent quarante jours et quarante nuits; elles regroupaient des adultes et des enfants originaires de diverses contrées : proches et lointaines. Le long rituel de jeûne se clôturait dans le faste d’un festin gargantuesque, où les âmes et les corps confondus se métamorphosaient en des treilles de « recueillement » et de « ripaille ». Ces pratiques traditionnelles témoignaient de la désentrave de l’esprit du « pouvoir diabolique », et de son renouement avec les « forces positives » pour la renaissance et la pureté de l’être « mortalisé » par la chair, et « immortalisé » par le « souffle de vie ». 

    La voix puissante du « sacrificateur », pareille à un feu de forêt, s’embrasa et se propagea dans l’assistance fanatisée. Stupéfiée. Chaque mot de composition du discours retombait comme un couperet sur les jugulaires des génies maléfiques. 

« Compatriotes,

    Encore une fois, peut-être la dernière, nous voici réunis sous ce péristyle immense, devant l’autel érigé en l’honneur du plus Grand des grands, du Tout-puissant des puissants : le Maître du ciel et de la terre, Celui qui nous guide, Celui qui nous protège, et au nom duquel vous effectuez chaque année cette pérégrination sacrée. La vie de tous les jours, je le sais, est devenue un lot de souffrances pour vous. Vous êtes aussi présents en cet endroit mystique pour adresser vos prières, vos supplications et vos demandes à « Danbala », la déité originaire du Dahomey, qui relève de l’humiliation, qui procure le bonheur, qui  distribue la richesse… Votre secours viendra par les portes du « soleil levant ». Cette nuit-là, après les trois cris de l’oiseau géant qui porte malheur, vous marcherez sur la tête de Belzébul et ses épigones, vous les écraserez, vous les passerez aux flammes et vous enterrerez leurs os. Ce sera la fin de vos tribulations.   

     Il faut se déplacer dans la direction opposée à la nouvelle «Babylone  ». Cette cité est condamnée au déclin, de même que l’ancienne fut maudite par le prophète Isaïe en l’an 732 av.-J.C., qui l’avait comparée à  Sodome et Gomorrhe, la ville corrompue et encendrée par les foudres du « Grand Esprit ». Je vous le dis, la nuit des bouleversements entraînera les méchants dans la dévastation. La Justice sera enfin rendue aux guenilleux. L’espoir de créer ce monde nouveau se matérialisera pour les indigents. 

     Frères et sœurs kidnappés de l’Afrique,

    J’entends retentir au loin la trompette qui annonce le « Réveil » violent des parias assoupis. Les cloches des chapelles, quoique diabolisées, sonnent déjà le glas du règne des fossoyeurs. Cette nuit dont je vous parle, le nord, le sud, l’ouest et l’est se donneront la main. Ils  marcheront ensemble, côte à côte. Le soleil de la délivrance brillera sur les taudis, éclairera les ajoupas qui sont dans le besoin. Comme les Mages de l’Orient, Gaspard, Melchior et Balthazar, en suivant l’« étoile de liberté », nous finirons par arriver à Bethléem qui représente pour nous le symbole métaphorique de la victoire du jeune David contre le géant Goliath. Je ne serai pas parmi vous, quand tout cela s’accomplira. Le destin d’Abel Josaphat La Rosée s’achèvera sur la montagne, comme celui du prophète. Je vous le dis, viendra le temps où la nuit de Saint-Pétersbourg deviendra la torche qui embrasera l’univers. Et le Tribunal du peuple tranchera dans le sens de Geburah. 

Camarades,

    L’avenir nous appartient. Il appartient à ceux qui luttent, à ceux qui bravent le danger, à ceux qui portent dans leur cœur un rêve d’Espoir et de Grandeur. L’esprit de Sainte Thérèse d’Avila guidera vos pas et vos pensées.

    La voix qui parle cette nuit ne parlera plus après le solstice d’été. Son écho cessera de résonner sur les parois rocheuses des cavernes. La chair qui la supporte fondra au pied de la falaise sacrée comme le sel dans l’eau bouillante et la terre sera sevrée de ses cendres.

    Il faut que vous restiez unis, que vous constituiez une grande muraille de solidarité. C’est seulement ainsi que vous parviendrez à sauver La Hatte Rocher de la débâcle et de la perdition. Ne quittez pas la terre qui vous allaite et qui supporte vos pas! 

    Ceux qui abandonnent l’Habitation La Rosée seront égorgés par l’oiseau vampire de minuit. Ils ne pourront point échapper à son feu dévorant. Beaucoup d’entre vous périront. Mais Beaucoup d’entre vous vivront. Ils vivront, car la vie reprendra…!    

    C’est la « Prophétie » qui s’accomplira. 

    La jeune femme s’endormira et se réveillera par le souffle érotique de l’homme venu de la ville. Et la vieille dame, comme un oiseau de proie qui monte très haut dans le ciel, s’envolera dans les airs. Ce sera donc la reviviscence de La Hatte Rocher et de l’Habitation La Rosée… »

    Nous étions en 1871. Pourtant, Abel Josaphat, en faisant référence à Saint-Pétersbourg, parlait déjà des événements qui allaient bouleverser la Russie du Tsar Nicolas II quarante six ans plus tard, soit en 1917, pour installer les « Bolchevicks » de Lénine au Kremlin, au détriment des « Mencheviks » de Julius Martov.

    Les pèlerins revinrent l’année d’après pour constater qu’Abel Josaphat La Rosée s’était évaporé dans la nature de la façon dont se dissipe une nappe de brouillard de rayonnement au contact du soleil ou d’une brise légère. Il n’y avait pas de tombe à fleurir pour le remercier de ses nombreux services et bienfaits. Grâce à l’homme, ce ramassis d’individus rongés par la déprime profonde avait commencé à  retrouver le sens de la vie et, surtout, à découvrir le chemin qui pouvait mener à l’ataraxie. Le « Maître » leur avait permis de s’approcher de la « Rose » majestueuse – l’allégorie des grands savoirs dans la Rome et dans la Grèce antiques – qui seule détient le pouvoir d’absoudre les péchés de l’« ignorance » et de la « débilité », et aussi la puissance d’exorciser les démons de  l’« aveulissement » et de l’« avanie ». Josaphat, comme Socrate en Grèce dans le domaine de sa maïeutique, passait son temps à épandre sur le sol de la Hatte Rocher les semailles de son érudition mystique et puissante, qui s’apparentait, dans un certains sens, aux méthodes de la divination « nostradamusienne », et qui se situait dans le cercle de la métaphysique « faustienne ». Ses prédictions et ses prophéties, d’une justesse et exactitude incroyables, émanaient de la transcendance des hiéroglyphes, de la maîtrise de l’astrométrie et de la connaissance profonde de la numérologie. La terre ne s’ouvrit point pour supporter le poids de sa chair et de ses os. Cependant, le « patriarche » resta vivant dans les cœurs et dans les mémoires de ses apôtres et de ses disciples. 

Robert Lodimus

Le Sang de la Prophétie

(Prochain extrait : Le décès)

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