4 avril 2026
Port-au-Prince : Qu’avez-vous fait de ma ville? Qu’en dirait l’illustre Georges Corvington
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Port-au-Prince : Qu’avez-vous fait de ma ville? Qu’en dirait l’illustre Georges Corvington

Par Patrick Prézeau Stephenson 

Port-au-Prince, à travers les ans, est une riche collection qu’a léguée à la postérité l’illustre Georges Corvington. De Port-au-Prince au cours des ans : la ville coloniale et les convulsions révolutionnaires, 1743-1789 à La capitale d’Haïti sous l’occupation américaine, 1915-1934, en passant par Sous les assauts de la Révolution : 1789-1804 ou encore La métropole haïtienne du XIXe siècle : 1804-1888, l’historien prend la main du lecteur et le fait voyager dans le Port-au-Prince d’antan. En sept tomes d’histoire, Georges Corvington, qui a vu le jour le 6 novembre 1926 à Port-au-Prince, se confie longuement sur cette capitale qu’il a portée dans son cœur toute sa vie. Corvington a présenté la ville, sa population, sa géographie, ses mœurs, ses pratiques culturelles et ses codes. Observateur, historien du social, il a saisi avec une rare acuité la réalité de la ville dans sa globalité.

Dans le tome VII, le dernier de la série, on retrouve un Georges Corvington nostalgique des moments vécus dans sa ville natale. Il se souvient de cette capitale qui était une vraie destination touristique dans la Caraïbe. « Une ville intéressante et assez moderne avec un grand nombre d’hôtels confortables, de restaurants où l’on sert de la bonne cuisine française, des cinémas, des théâtres et des clubs mondains. On peut assister à des concerts publics au Champ-de-Mars (…) », écrit l’historien, voyant dans la capitale, au moment où il écrivait ces lignes, une ville faisant face à l’explosion démographique.

Georges Corvington est décédé le 3 avril 2013. Il a emporté avec lui le souvenir d’un Port-au-Prince où il faisait bon vivre. Il est parti sans voir changer le visage de cette ville qui a bercé son enfance. Mais il a laissé le souvenir de celui qui avait un lien organique avec Port-au-Prince en particulier. Il a dédié à Port-au-Prince une bonne partie de son œuvre, mettant à la portée de tous des pages d’histoire de la capitale haïtienne, différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui. Il a apporté au lecteur des faits de première main, recueillis dans son travail acharné. Pour construire ses récits, il a mené des enquêtes, récoltant des témoignages, des archives, piochant ici et là dans les documents. Son travail assis sur les faits a été apprécié et passé au crible des critiques des esprits avisés.

De son vivant, Corvington a savouré des moments de gloire. En 2009, l’historien a été sacré trésor national vivant. Au cours d’une soirée organisée, au Parc historique de la canne à sucre, par la Fondation Françoise Canez Auguste et le magazine « Vues d’Haïti », celui qui se passionne des faits historiques a reçu cette distinction aux côtés d’autres célébrités haïtiennes. L’auteur de La cathédrale de Port-au-Prince : histoire d’une construction a été aussi honoré par Livres en folie, comme « Gardien du livre » en 2011. Une telle récompense lui a été attribuée pour son travail de sauvegarde, de protection et de préservation des fonds documentaires à caractère patrimonial.

Georges Corvington a été un fils digne de la ville de Port-au-Prince. La capitale a eu une place de choix dans les écrits de l’homme de science. Pour l’historien Pierre Buteau, l’auteur de Port-au-Prince au cours des ans est un historien atypique. Contrairement à la plupart des historiens haïtiens des XIXe et XXe siècles, surtout intéressés, à travers leurs productions, à la chose politique, Corvington a mis la ville au centre de sa démarche. Cependant, aujourd’hui, Port-au-Prince traîne derrière elle une longue histoire. Fondée en 1743, cette ville côtière, autrefois vibrante et dynamique, est aujourd’hui hantée par la peur et l’incertitude. La capitale d’Haïti, autrefois un joyau touristique, semble s’être perdue dans le tourbillon du temps et des crises multiples.

Un climat de peur et d’insécurité

Port-au-Prince, autrefois centre de la vie artistique et culturelle haïtienne, est aujourd’hui assiégée par des violences sans précédent, principalement orchestrées par des gangs qui prolifèrent dans ses quartiers. L’un des effets les plus immédiats et visibles de l’activité des gangs est la création d’un climat de peur et d’insécurité. Les enlèvements, les assassinats et les affrontements armés sont devenus monnaie courante. Les citoyens vivent dans une angoisse constante, craignant pour leur sécurité et celle de leurs proches. Les zones autrefois animées de la ville sont devenues des territoires dangereux, désertés par les habitants et les visiteurs. Cette peur omniprésente paralyse la vie quotidienne et fragilise le tissu social. Dans une enquête récente, la majorité des répondants du département de l’Ouest ont exprimé un sentiment de grande insécurité, un impact significatif sur leur vie quotidienne, et ont soutenu fermement les mesures prises par les groupes de défense locaux[1].

Déstabilisation économique

Les gangs ont aussi causé des ravages économiques considérables. Les entreprises locales, déjà fragiles, sont prises pour cible par les extorsions et les violences. De nombreux commerces ont fermé leurs portes, incapables de supporter les coûts supplémentaires de sécurité ou de subir les pertes dues aux vols et aux dégradations. Le marché informel, qui constitue une part importante de l’économie de Port-au-Prince, est également perturbé par les gangs qui exigent des paiements pour permettre aux marchands de travailler en paix. Cette situation exacerbe le chômage et la pauvreté, créant un cercle vicieux où la désespérance alimente le recrutement des gangs.

Impact sur l’éducation et la santé

Les établissements scolaires et de santé ne sont pas épargnés. De nombreuses écoles ont dû fermer, soit par crainte des violences, soit parce qu’elles ont été directement attaquées ou occupées par des gangs. Les enfants sont privés de leur droit à l’éducation, ce qui compromet gravement leur avenir et celui du pays. Les hôpitaux et les centres de santé, déjà sous-équipés, sont également ciblés, rendant l’accès aux soins encore plus difficile pour la population. Les médecins et les infirmières travaillent dans des conditions précaires, souvent sous la menace, ce qui affecte la qualité des soins prodigués.

Destruction du patrimoine culturel

Port-au-Prince, riche d’un patrimoine culturel unique, subit aussi des pertes irrémédiables. Les gangs ne respectent ni les monuments historiques ni les lieux de culture. De nombreux sites emblématiques ont été endommagés ou pillés. Les événements culturels, autrefois vecteurs de cohésion sociale et de fierté nationale, sont annulés ou réduits. La ville, autrefois centre de la vie artistique et culturelle haïtienne, voit son âme et son identité culturelle s’effriter sous les assauts de la violence.

Fragmentation de la communauté

Les gangs contribuent également à la fragmentation de la communauté. Ils exploitent les divisions sociales et ethniques pour renforcer leur emprise, exacerbant les tensions et la méfiance entre les habitants. Les quartiers de Port-au-Prince deviennent des fiefs sous le contrôle de différentes factions, où la solidarité et la coopération cèdent la place à la suspicion et à la peur. Cette fragmentation affaiblit les efforts communautaires pour résister à la violence et reconstruire un tissu social fort et uni.

Une lueur d’espoir?

Malgré ce sombre tableau, il y a des lueurs d’espoir. Les acteurs haïtiens et internationaux se sont unis pour créer un Conseil Présidentiel Transitoire (CPT) composé de neuf membres. Cet effort collaboratif a conduit à la nomination d’un nouveau Premier Ministre et à l’installation d’un gouvernement fonctionnel. De plus, une équipe de soutien à la sécurité multinationale dirigée par le Kenya est arrivée pour aider les forces locales à rétablir la paix et la stabilité. Ces efforts combinés témoignent d’un engagement renouvelé à lutter contre la violence et à reconstruire Port-au-Prince, offrant une lueur d’espoir aux résidents éprouvés de la ville.

Conclusion

Les dégâts causés par les gangs à Port-au-Prince sont vastes et profonds, touchant tous les aspects de la vie dans la capitale haïtienne. Du climat de peur à la déstabilisation économique, en passant par l’impact sur l’éducation, la santé et la culture, les conséquences de cette violence sont dévastatrices. Cependant, l’esprit de résilience et les efforts communautaires offrent une lueur d’espoir. Relever Port-au-Prince de ses ruines et restaurer sa gloire d’antan nécessitera une action concertée et un engagement ferme de tous les acteurs de la société. Il est impératif de redonner vie et espoir à cette ville qui a tant à offrir, pour qu’elle puisse de nouveau rayonner comme un symbole de la richesse culturelle et de la détermination du peuple haïtien.

Alors, qu’avez-vous fait de ma ville? Cette question résonne dans le cœur de ceux qui, comme Corvington, ont connu et aimé le Port-au-Prince d’autrefois. Une ville qui, malgré ses défis, portait en elle une promesse de modernité et de culture. Les hôtels confortables, les restaurants raffinés, les théâtres et les concerts publics semblent aujourd’hui des souvenirs lointains, remplacés par la résilience d’une population qui lutte pour sa survie quotidienne. Il est crucial de se remémorer l’œuvre de Georges Corvington et de s’inspirer de son amour pour Port-au-Prince pour reconstruire et redonner vie à cette ville qui a tant à offrir. Les pages d’histoire qu’il nous a léguées sont un rappel poignant de ce que Port-au-Prince a été et de ce qu’elle peut redevenir. Il appartient à chaque génération de relever le défi de redonner à la capitale haïtienne sa splendeur d’antan, de préserver son patrimoine et de bâtir un avenir meilleur pour ses habitants.

Références

[1] Stephenson, Patrick P. 2024. Éradiquer la Violence des Gangs en Haïti : Perspectives d’une Enquête de Petite Taille .

Contact Médias Patrick Prézeau Stephenson: Éditeur manifeste1804@gmail.com

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