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Chapitre VIII
Les lettres
« Le bonheur, c’est lorsque vos actes sont en rapport avec vos paroles. »
(Gandhi)
Richmond et Aurélien avaient seize et quatorze ans lorsqu’ils arrivèrent chez « boss » Francius ce matin du 30 avril 1945, le jour même où les troupes soviétiques entrèrent au Reichstag, à Berlin. Adolf Hitler allait se suicider le 1er mai, c’est-à-dire le jour d’après. Le 2 mai, à la suite du décès de Joseph Goebbels, le général Helmuth Weidling déposera les armes et se rendra au général russe Vassili Tchouïkov, le vainqueur de la bataille de Berlin. L’Allemagne s’avouera finalement vaincue, capitulera et signera sa reddition le 7 mai 1945, à Reims. Cependant, deux années avant le déclenchement de la grande guerre de 1937 en Europe, le président Raphaël Leonidas Trujillo ordonna le massacre de plus de 30 000 individus d’origine haïtienne établis sur la rive droite du territoire espagnolisé. Cette situation de détresse et de désespoir provoqua un mouvement de retour massif des cultivateurs indigènes expatriés, qui voulaient échapper à la mort, vers le pays natal. Le chômage et la misère ne dérougirent pas. Quand les conflits mondiaux éclatèrent en 1939, sous la présidence de Sténio Vincent, l’ancien maire de Port-au-Prince, on retrouva Haïti aux côtés des Alliés dénommés également l’Axe du Bien, en opposition à l’axe du Mal. Ce fut Sténio Vincent qui négocia en 1934 la désoccupation du territoire national avec Franklin Delano Roosevelt, le Chef des Yankees à la Maison Blanche. Les affrontements violents entre les puissances belligérantes de 1939 dévastèrent l’économie mondiale. Les États déjà fragilisés, dont fit partie la république d’Haïti, en pâtissaient davantage.
C’est dans ce contexte difficile, ardu et confuse, que la pauvre Lucia, après moult sacrifices, après avoir remué ciel et terre pour faire jaillir le sang des rochers, avait déniché les trois gourdes qui allaient permettre à ses garçons d’apprendre un métier et de devenir des hommes honnêtes. Elle dénoua le foulard rouge, en déroula une pointe et tendit les six pièces de cinquante centimes à Francius qui s’était empressé de les empocher. Avec cette sale et stupide guerre, les affaires allaient mal partout. Et vraiment mal pour tout le monde. Presque tous les apprentis de Francius étaient obligés de retourner dans les campagnes d’où ils venaient. Il ne restait dans l’atelier d’ébénisterie que le propriétaire et son neveu Alfredo. Depuis quatre mois, il n’y avait pas de commande même pour un cercueil. Une semaine plus tard, Richmond et Aurélien durent en faire autant. Ils plièrent bagage et retournèrent dans leur gîte, à la Hatte Rocher. L’ébénisterie avait fermé ses portes et Francius était parti s’installer à Port-au-Prince, la capitale, où les affaires, lui avait-on dit, allaient mieux. Les citadins provinciaux déferlaient sur la capitale comme une avalanche de pierres, et les paysans dépouillés de leurs lopins de terre, en quête des conditions de vie meilleure, remplissaient les villes environnantes. Quelle vie meilleure? Tout ce qui les attendait au bout de l’aventure périlleuse, c’étaient la famine, le chômage, le vagabondage, la prostitution, les maladies vénériennes, la prison, la clochardisation…
Ce fut Céradieu, le garçon de Luména qui avait eu l’idée.
«– Les travailleurs touchent bien à Cuba, ne cessait-il de marteler dans la tête des deux frères oisifs. Ici, le nègre se gaspille. Lescot est un traître. Il prend toutes les terres cultivables pour les donner aux américains. La coupe de la canne est un boulot très dur, mais nous, les paysans de La Hatte Rocher, nous sommes habitués aux travaux de la terre et aux activités de l’élevage des cabris, des cochons, des poules et des bœufs. Notre corps reste collé à la terre. La terre, c’est notre nombril. La terre devrait seulement appartenir à ceux qui pouvaient la faire fructifier de leurs mains et l’arroser de leur sueur. Un jour, c’est moi qui le dis, et si je meurs avant, les fourmis m’apporteront la nouvelle dans ma fosse, un jour et je le répète, les paysans pauvres, les paysans sans terre n’auront plus besoin de quitter leur pays pour aller traîner dans la misère et dans la honte à l’étranger. »
À vrai dire, Richmond et Aurélien n’avaient jamais eu l’intention de s’expatrier avant de rencontrer Céradieu. Celui-ci était un garçon intelligent. Malgré le mal de l’alphabétisme dont il souffrait, il semblait connaître beaucoup de choses sur le monde, particulièrement sur son petit pays. Comment avait-il pu savoir tout cela sans être capable de lire et d’écrire? Céradieu parlait de politique… Et surtout des États-Unis et de la France… Il voulait à tout prix apprendre à écrire des lettres, à déchiffrer, à décoder les mots dans les gros livres, comme ceux de Me Augustin Lexidor. De cette façon, faisait-il remarquer, il aurait pu devenir au moins un chef de section à la Hatte Rocher. Il n’aurait pas été un « commandeur » pareil à Francius Dévalus, le galapiat, cette espèce de gouape qui pillait les récoltes, volait le bétail, usurpait les terres des villageois pour les concéder à ses maîtresses. Tous les individus qui osaient défier l’autorité de Dévalus, ou même qui entretenaient l’habitude de maugréer, allaient finir à la prison de Toussaint Louverture. Marvius Céradieu convoitait le poste de chef de section pour protéger, défendre et secourir ses consœurs et ses confrères paysans. Il faisait remarquer à Richmond et à Aurélien :
«– Tous les pauvres, d’où qu’ils soient, où qu’ils demeurent, d’où qu’ils viennent, sont frères et sœurs. Tous les paysans doivent se donner la main – je dis bien, c’est un devoir – pour lutter contre les malveillants qui ont pris le contrôle de l’État. Un jour, le temps se chargera de changer la vie des misérables comme nous. »
Quelques années plus tard, le grand révolutionnaire et humaniste argentin, Ernesto « Che » Guevara [43] reprendra les mêmes idées, mais en des termes différents :
« Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire. »
Céradieu Mérinord tenait ce discours de sédition du vieux Normilus Lebrave, un cousin de son père qui habitait à Carénage, l’un des grands bidonvilles du Chef-lieu du département de l’Artibonite, auquel il rendait souvent visite, pour combler ses journées d’oisiveté. Normilus était tyrannisé par les autorités de la ville des Gonaïves, qui lui reprochaient surtout d’instiguer les vodouisants de Marotte à s’armer contre le gouvernement pour défendre leurs droits à la liberté des cultes.
Chaque fois que le vieux Normilus tournait bride, pour revenir sur la résistance des cacos et la crucifixion du commandant Charlemagne Masséna Péralte, le 1er novembre 1919, le jour symbolique de la commémoration des morts, des larmes coulaient de ses yeux enfoncés dans leur orbite et le liquide lacrymal sectionnait ses joues ridées et flasques. Il essuya furtivement son visage avec sa chemise bas liquette défraîchie. C’est que cela lui rappelait des souvenirs scabreux, traumatisants et impossibles à gommer dans sa mémoire bouleversée. Le vieillard ne savait même pas où étaient enterrés Amélia et les enfants. Il ne pouvait même pas aller fleurir leur tombe les 1er et 2 novembre, jours de La Toussaint et des macchabées. Même dans les moments austères de sa réclusion, ses pensées se tournaient constamment vers Mémé et les petits. Même dans les instants de dérèglement chimique de son cerveau, Normilus se souvenait que ses beaux-parents lui avaient toujours voué une haine mortelle et un mépris implacable, à cause de ses prises de position en faveur des masses paysannes. Adolphe Armand, le père d’Amélia lui faisait essuyer des camouflets. Le vilain prêteur sur gage ne le voulait pas pour gendre. Et le « rapiat » ne le lui avait pas caché non plus.
«– Amélia, cet homme a des idées bizarres. Je ne veux pas le voir traîner après toi dans ma maison. Un matin, j’irai le dénoncer moi-même à la gendarmerie. Je t’interdis de fréquenter ce bon à rien. Ce type est un anarchiste.»
Et la jeune Amélia répliqua fermement:
«– Père, Normilus est sérieux et honnête. Je ne vois pas un jeune homme meilleur que lui dans mon entourage. Il est intelligent, généreux, respectueux, charitable et courageux. Plusieurs fois, il s’est porté à la défense des paysans de Bigot, Hatte Grammont, Canal Bois, Dubédou… spoliés et exploités par les grands dons. Les petits cultivateurs démunis sont dépouillés de leurs possessions et signent des baux de fermage ou de métayage. Dans certains cas, au lieu de la moitié réglementaire, les bailleurs exigent et accaparent les trois quarts de la récolte, sans considérer les dépenses que nécessite la production. Normilus a toujours conseillé aux locataires de se révolter contre ce système d’exploitation de leur force de travail, qui est, selon lui, à bien des égards, l’équivalent du féodalisme. Il leur fait aussi comprendre que les terres devraient appartenir aux gens qui en prennent soin, c’est-à-dire aux camarades qui les sarclent, les arrosent, les ensemencent, les désherbent, jusqu’au moment de la moisson. Et je suis parfaitement d’accord avec Normilus.
Et le père répondit de son air arrogant et dédaigneux :
« – Amélia, je te comprends… Je peux même ajouter que Normilus et toi, les deux font la paire. »
Sans se laisser intimider, Amélia poursuivit :
« – La plupart de nos professeurs de sciences sociales, engagés et humanistes, nous ont expliqué aussi la situation des agriculteurs qui évoluent dans le système de métayage. Les engrais qu’ils utilisent pour nourrir les plantes, ils se les procurent eux-mêmes avec les maigres bénéfices qu’ils en tirent de leur part négligeable…Notre pays a besoin d’hommes et de femmes semblables à Normilus Lebrave. Les travailleurs agricoles, les ouvriers, les journaliers ne peuvent pas se défendre seuls contre la bourgeoisie. Ils doivent le faire avec des citoyens qui embrassent leur cause, qui les conscientisent, qui les guident, qui leur indiquent le chemin du changement, la route de la justice et la voie de la liberté. »
Normilus avait du mal à supporter lui aussi Adolphe Armand, le beau-père condescendant, disgracieux et égocentrique. En général, il méprisait les spéculateurs vénaux comme Armand, le père d’Amélia, qui faisait son beurre sur le dos des campagnards indigents. Un beau jour, Armand chassa sa fille unique de sa maison et la déshérita. Normilus l’épousa et lui offrit une existence selon ses maigres moyens d’instituteur rural. Amélia ne s’en plaignit jamais. Elle ne regretta à aucun moment la vie princière qu’elle menait chez Armand. « Ah, Mémé! sans te détourner de ton chemin… » Comme toujours, ce soupir éloquent ouvrait la vanne de lyrisme du vieil homme qui n’arrivait pas, comme un poisson pris dans les mailles d’un filet de pêche, à se libérer de son immense chagrin et de sa profonde prostration. La douleur qui roulait dans son cœur pesait plus lourd qu’un compacteur. Le Nordé se leva dans les feuillages de l’amandier-pays et propulsa des chansons de folklore, popularisées dans la paysannerie haïtienne, qui firent trépigner le ciel et la terre.
Twa fèy twa rasin woy
Jete bliye
Ranmase sonje
Mwen genyen jaden mwen
Twa fèy tonbe ladan l’
Jete bliye
Ranmase sonje
Twa fèy tonbe
Nan basen mwen…
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Trois feuilles
Trois racines oh
Jeter pour oublier
Ramasser pour se rappeler
J’ai mon jardin à moi
Trois feuilles sont tombées dedans
Jeter pour oublier
Ramasser pour se rappeler
Trois feuilles sont tombées dans mon bassin…
Normilus et Céradieu, au son nasillard et enroué d’un vieux banjo, chantèrent jusqu’aux petites heures du matin.
Latibonit woy
Yo voye pale mwen
Yo di Sole malad
Sole malad li kouche
Latibonit woy
Yo voye pale mwen
Yo di mwen sole malad
Lè mwen rive
Mwen jwenn Sole mouri
Se regretan sa
Pou mwen antere Sole…
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Ô Artibonite!
On m’a dit
Que le Soleil est malade
Il reste dans son lit
Ô Artibonite!
On m’a dit
Que le Soleil est malade
Lorsque je suis arrivé
Il était déjà décédé
C’est regrettable pour moi
D’enterrer le Soleil…
Dehors, le vent violent déchira les feuilles lobées des chênes et les toits des maisonnettes agenouillées, dressées dans les poumons malades du quartier de Carénage. Cette localité, bastion des Fantine et des Gavroche, abritait également une vaste gaguère tenue par un certain Moïse Jolibois, spiritualiste et percepteur de taxes au marché de Poteau. Les dresseurs et les propriétaires des coqs de combat affluaient toutes les fins de semaine vers ce lieu fourmillant pour gager parfois des montants d’argent considérables. Les mauvais perdants provoquaient souvent des disputes enflammées, débridées, qui dégénérèrent en bataille rangée, et les gendarmes, eux aussi des parieurs anémiques, étaient obligés de s’en mêler. Ils procédèrent à l’arrestation des fauteurs de trouble et les conduisirent à la gendarmerie [44], où ils restèrent enfermés durant deux ou trois jours, le temps pour les belligérants de reprendre leurs esprits et de s’assagir. Les aboiements des chiens affamés, incapables de s’assoupir, s’amalgamèrent avec les voix glauques, cafardeuses et dépressives des deux hommes assis devant une bouteille de « tafia ». Le pouce de Normilus voyagea gracieusement sur les cordes raides du vieil instrument qu’il avait lui-même fabriqué. La nuit avança dans un ciel clair et pur. Sans nuages. Il n’y eut que cela que les néocolons n’avaient pas enlevé aux Caribéens. Le lustre que donnait la pleine lune au firmament labile, hérité des jours alcyoniens, dérangeait davantage le cerveau embrouillé, troublé, traumatisé de Normilus Lebrave. Ce passé douloureux étriquait sa poitrine comme une camisole de siam trop étroite. La perte de son épouse et de ses enfants lui rendait l’existence insipide. Et il avait hâte, vraiment hâte d’aller les retrouver de l’autre côté de la vie. Au moins, il n’était pas spleenétique. Cette nuit-là, où le philosophe cynique d’origine grecque, Hipparque, probablement, s’entretenait sur la « magnitude stellaire » avec les esprits de l’au-delà, Normilus entendit une dernière fois la voix douce d’Amélia qui l’appelait d’un pays invisible, immatériel et lointain. Il arrêta de jouer et de chanter pour ne pas contrarier et étouffer la doucereuse sensation que produisait la voix hallucinante sur son esprit extasié. Cette voix que le Nordé n’arrivait pas à emporter au loin, comme celle de Céradieu et la sienne, rapportait les mêmes souvenirs qui ne cessèrent de tripoter son cerveau comme le marteau de Fénelon, le forgeron de la rue Lozama, rebondit sur le fer rouge et l’enclume.
Une aube maussade se leva sur Carénage. La ville dormait encore dans l’obscurité totale. Au-dessus des maisons bourgeoises et des ajoupas modestes suspendait toute une garnison de cumulonimbus. Quelques minutes plus tard, ce fut le déclenchement de l’averse qui cessa au petit matin. La porte de la vieille baraque du vieux Normilus resta fermée toute la journée. Céradieu Mérinord retrouva son vieux compagnon pendu au bout d’une corde.
Sur la natte en raphia qui servait de lit au suicidé, deux lettres écrites à l’encre bleu sur un support de papier rouge : l’une adressée au Bon Dieu; l’autre destinée au président Élie Lescot.
Carénage, 17 octobre 1944
Son Excellence Élie Lescot
Président de la République
Excellence,
À cette époque mémorable où des nations se sont engagées depuis cinq ans dans une guerre torride, Normilus Lebrave, ancien instituteur et citoyen patriote, ose dire tout haut ce que le peuple haïtien pense tout bas de vous.
Au moment où vous prendrez connaissance du contenu de cette lettre, je serai déjà transporté bien loin au royaume de mes ancêtres, ceux-là qui m’ont légué un pays libre et souverain au péril de leur vie. Une patrie. Je parle de Caonabo, Cotubanama, Anacaona, Henri, Ogé, Chavannes, Boukman, Jean-François, Biassou, Louverture, Mackandal, Pétion, Dessalines, Christophe, etc. Tous, ils ont sacrifié leur existence pour que mon peuple ne soit jamais plus l’esclave d’une puissance étrangère.
Par respect pour notre épopée historique, les bottes de nos ennemis ne devraient en aucun cas fouler les lieux sacrés où sont enterrés et vénérés les artisans de notre Liberté honorable. Rappelez-vous les commandeurs qui fouettaient nos trisaïeux pour les forcer à travailler dans les champs de café, de coton, de cacao…, dans le but d’enrichir les colons blancs, ils étaient noirs, descendants d’Afrique comme eux, comme vous, comme nous tous. Si le maître blanc cherche toujours à nous diviser, c’est uniquement pour mieux nous exploiter. Aujourd’hui, vous n’êtes pas du côté du peuple. Vous représentez les intérêts des occupants blancs. Vous rampez devant eux. Vous appauvrissez les paysans en usurpant leurs lopins de terre. Les étrangers contrôlent toute la production vivrière de notre pays. Vous avez aidé les États-Unis à détruire notre armée indigène pour en instituer à sa place une armée d’occupation et de coup d’État.
Monsieur Élie Lescot,
Vous sentez-vous encore digne de diriger la nation? Moi, Normilus Lebrave, au nom du peuple haïtien, je vous déclare apatride, traître et déloyal, pour avoir collaboré, comme Conzé, avec les ennemis de la patrie.
Le peuple haïtien tout entier vous condamne devant le tribunal de l’histoire.
Signé,
Normilus Lebrave
Patriote et révolutionnaire
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Personne n’avait jamais su ce que contenaient les feuilles de papier rouge clair, remplies de mots en lettres bleues que le chef de quartier, Pierre Oracius, avait pris le soin de plier, pour les laisser glisser ensuite dans l’une des poches de son rigide veston en kaki jaune, naturellement après avoir donné l’impression à l’assistance d’avoir pris connaissance de tout ce qui y fut mentionné. Malgré tout, Oracius n’était pas arrivé à faire baisser le rideau sur la sévérité de son handicap intellectuel. Les habitants savaient depuis longtemps qu’il n’était pas, lui non plus, épargné par le fléau de l’analphabétisme chronique, qui ravageait toute la paysannerie et les bidonvilles, comme « les animaux malades de la peste » de Jean de La Fontaine. Après le décès de l’âne bâté, bien des années plus tard, un membre de sa famille découvrit les deux messages posthumes de Normilus, et il les fit circuler à travers la ville.
La deuxième correspondance, Normilus Lebrave l’avait adressée à Dieu le Père.
Carénage, 17 octobre 1944
Dieu le Père
Royaume céleste
Sa Sainteté,
Je m’appelle Normilus Lebrave. Mais mon nom ne vous dit probablement pas grand-chose. Je suis un misérable et un anonyme. Toutefois, ce n’est pas le but de ma démarche.
Au moment où la guerre ravage l’Europe, où un monstre nommé Hitler est en train de conduire l’humanité à la destruction et à la ruine, il existe ici un peuple, un grand peuple qui souffre et qui se lamente désespérément. J’en fais partie moi-même.
Voici! Nous sommes des descendants d’esclaves arrachés à l’Afrique, et vous connaissez mieux que nous l’histoire cruelle de nos calamités et les sources de nos déboires. Les Européens, particulièrement l’Espagne, l’Angleterre, La France… avec l’encouragement, l’appui, la connivence… du Vatican, nous ont crucifiés sur la croix de douleur de votre Fils. Ils ont exterminé les autochtones et nous ont forcés à les remplacer dans les mines d’or et les plantations agricoles. Nous avons lutté vaillamment pour nous libérer de l’esclavage. Cependant notre Liberté est constamment menacée par les colons.
Pardonnez-moi de vous le dire comme cela, je n’ai jamais pu saisir le sens de votre politique envers les hommes et les femmes que vous appelez pourtant « vos créatures ». Comment un père pourrait-il réserver des traitements différents et inégaux à ses propres enfants? Comment un Dieu fidèle et juste en serait-il arrivé à créer une nature infidèle et injuste? Ne soyez surtout pas fâché, Maître, si je prends la liberté de vous parler sur ce ton, avec toute la franchise et le courage qui caractérisent le paysan Normilus Lebrave, originaire de La Hatte Rocher. J’essaie simplement de comprendre, et la meilleure façon d’y arriver, c’est de poser des questions.
À dire vrai, je me sens franchement embarrassé de continuer à vivre dans un monde où la richesse aussi bien que la pauvreté se placent sur des axes comparatifs : très riche, plus riche, aussi riche, moins riche, très pauvre, plus pauvre, aussi pauvre, moins pauvre… Quelle idée de vouloir faire cohabiter sur une même planète des pays, des individus qui n’ont pratiquement rien en commun sur le plan social et économique…!
Dans quelques minutes, je me propose de m’enlever la vie. Je tenais à vous demander d’intimer l’ordre à l’Ange Gabriel, votre messager, pour qu’il vienne récupérer la croix de votre Fils Jésus, là où le chef des bandits espagnols, Christophe Colomb, l’a plantée et oubliée, c’est-à-dire, le Môle St-Nicolas. Cette « chose » nous cause de terribles malheurs et d’indicibles souffrances. Sur cette terre de Liberté et d’Héroïsme, il n’y a pas de Golgotha.
Ainsi, vous avez créé l’univers. Aujourd’hui, il est rendu dans un état insupportable pour les pauvres. Je doute qu’il puisse changer de lui-même en leur faveur. C’est donc aux faibles et aux petits de s’organiser, de se donner les moyens de devenir forts et grands. En ce sens, je meurs, mais ne désespère pas. Mon pays étonnera encore une fois le monde.
Je vous prie, cher Maître, de m’excuser de la permission que je me suis accordée de vous déranger dans la béatitude de votre céleste royaume.
Humblement,
Normilus Lebrave
Patriote et révolutionnaire
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Normilus savait que sa mission sur la terre, comme pour la vieille Orin, le personnage de Shōhei Imamura dans « La Ballade de Narayama », avait pris fin. Son chagrin le sangla comme un cheval. Sa résilience était en berne. Le poids horrible de sa solitude pesait sur sa poitrine comme les pattes d’un éléphant sur la tête d’une gazelle sauvage. Les complications de l’inappétence et de la dysgueusie aggravèrent les conditions déjà dépérissantes de sa vitalité morbide. Sa langue perdit au fil des années sa propriété de goûtance. Ses journées longues et ses nuits insomniaques dérivèrent dans les eaux de l’alcoolisme et du tabagisme. Mais Normilus s’en foutait comme de la guerre de Cent Ans qui opposa la dynastie des Valois à celle des Plantagenêt. L’ancien instituteur était convaincu qu’il n’avait plus rien à perdre. Plus rien à espérer. Il ne souffrait pas d’hypocondrie. À l’instar de plusieurs riverains mal-nés, il s’était préparé à quitter le train de la pénibilité pour traverser la frontière de l’univers spirituel où l’attendaient, croyait-il, son épouse et ses enfants. L’idée de la maladie et de la mort ne lui arracha aucune larme de hantise. Avait-il lu Marc-Aurèle sur le funeste sujet? « La mort n’est peut-être qu’un changement de place. » Sans même cligner des yeux, il passait des heures à fixer hardiment la « faucheuse ». Normilus, toutes les nuits, s’allongea dans le paillasson de son destin, et attendit que Thanatos et son frère Hypnos se manifestassent. Ce fut Épictète qui le disait : « Le principe de tous les maux pour l’homme, de la bassesse, de la lâcheté, ce n’est pas la mort, mais plutôt la crainte de la mort. » Cette considération philosophique ne correspondait pas du tout au tempérament et à la situation du patriote Normilus Lebrave. Son anxiété de la vie outrepassait sa peur du trépas, empiétait sur son angoisse de la mort.

