22 février 2026
La voix de la raison, seule voie d’avenir !
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La voix de la raison, seule voie d’avenir !

Par : Huguette HERARD

Le 15 septembre 2023, la République dominicaine a fermé la frontière avec Haïti pour cause d’un canal que des paysans haïtiens étaient en train de creuser dans le but d’utiliser une partie de l’eau de la rivière Massacre (« Dajabón » du côté dominicain) que se partagent les deux pays. Les autorités du grand voisin ont fait savoir que la situation resterait bloquée tant que ces particuliers ne suspendront pas les travaux.

Vexés par cette mesure qu’ils jugent aussi « raciste » qu’« arrogante », les Haïtiens ont décidé de poursuivre la réalisation de cet aménagement, soutenus du reste financièrement et moralement par des compatriotes, y compris de la diaspora.

Devant les dégâts économiques, diplomatiques et sociaux causés par sa décision, le président dominicain Luis Abinader a rouvert la frontière peu après. Mais la blessure côté haïtien est restée vive. Beaucoup pensent qu’il va falloir profiter de cette crise frontalière pour que les Haïtiens parviennent à une autonomie alimentaire afin notamment de ne plus dépendre des produits de médiocre qualité que leur vendent les Dominicains.

À qui la faute ?

Ce sursaut d’orgueil national auquel on ne s’attendait pas de la part des Haïtiens dont on a pu observer une certaine apathie ces derniers temps, est indéniablement une saine réaction spontanée. Mais passé ce premier moment de stupeur et de colère, nous devrions nous interroger sur la part de responsabilité de nos dirigeants dans cette histoire. Toute relation, apaisée ou conflictuelle, implique en effet deux termes, deux protagonistes. Un proverbe haïtien dit : kabrit gade je mèt kay avanl antre (« le cabri regarde les yeux du propriétaire de la maison avant d’y pénétrer »). Le comportement des responsables vis-à-vis de leur population est connu : nos voisins savent que nous sommes un peuple délaissé, un peuple de pauvres hères, des pitimi san gadò (« milliers sans surveillance)L’image d’un pays à la dérive, sans forces de l’ordre à même d’assurer la sécurité des citoyens livrés à la fureur meurtrière des gangs et notre situation de traîne-savate ne sont guère de nature à nous attirer la sympathie de nos voisins ni à les rassurer. Par fierté et narcissisme on préfère bien sûr être aimé que critiqué, voire méprisé. Mais on doit regarder les choses en face afin de pouvoir mieux y répondre et apporter des solutions. Sinon, on n’abordera jamais le problème et comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, le drame demeurera, auquel bien entendu d’autres s’ajouteront.

Ce manque de considération que nous rencontrons a aussi à voir avec l’échec de nos représentants à l’étranger. Notre diplomatie, qui faute de volonté politique s’appauvrit de plus en plus au sens propre comme au sens figuré, a depuis longtemps jeté l’éponge.

La gestion d’une rivière est l’affaire de l’État et non des particuliers. Il n’appartenait pas à des personnes privées d’entreprendre ce genre de travaux. Le dire clairement ne revient pas pour autant à absoudre les dirigeants de la République dominicaine mais place notre gouvernement face à ses responsabilités régaliennes. Est-il trop tard pour que l’État, en concertation naturellement avec nos voisins, reprenne en main cette opération ? La réponse est non : Haïti n’a évidemment aucun intérêt à en arriver à un point de rupture.

Il n’empêche que la réaction des Haïtiens face à la décision disproportionnée sinon hostile de l’État dominicain est sensée. Cette solidarité immédiate qui a accompagné la résolution de poursuivre les travaux exprime toutefois un échec de la politique. Nos leaders ont toujours géré le bien public avec désinvolture et n’ont pas vu venir le drame. La levée de boucliers du peuple contre la mesure de rétorsion dominicaine montre qu’il est en avance sur les politiques… On l’a vu avec l’insécurité : devant l’incapacité des forces de l’ordre à juguler les gangs criminels, la population a mis sur pied le mouvement d’autodéfense bwa kale. Cette fois-ci, avec le canal, on a assisté au même mouvement venu d’en bas. C’est bon et mauvais à la fois. Bon, car ces réactions dénotent une certaine vivacité et vitalité du peuple qui n’est pas aussi amorphe qu’on a tendance à le le croire. Mauvais car les mouvements de foule non encadrés mènent immanquablement, on ne le sait que trop, à de regrettables débordements. 

Autosuffisance alimentaire

L’une des principales leçons qu’ont tirée par les Haïtiens outrés par cette politique brutale de la part de nos co-insulaires est la réactualisation de la nécessité de parvenir à l’autosuffisance alimentaire. Des organisations de commerçants haïtiens et des particuliers ont déjà fait état de la piètre qualité des produits dominicains, qui sont souvent fabriqués spécifiquement pour le marché haïtien : les emballages portent en effet l’inscription infamante « Only for Haïti ». Un aveu qui en dit long sur le caractère de mauvais aloi des dits produits. Mais les commerçants qui spéculent sur l’attractivité de ceux-ci auprès des nécessiteux haïtiens à cause des prix apparemment avantageux ont les coudées franches en l’absence de contrôle officiel à l’import comme à l’export.

Une nouvelle politique agricole orientée vers la production locale et respectueuse de l’environnement [agroécologie] est certes une excellente idée. Mais encore y faut-il un strict encadrement législatif et réglementaire afin d’éviter ce à quoi on assiste chez nous : dérogations suscitées par l’appât du gain facile, concussion, malversations, batailles d’égos, etc. L’État doit impérativement servir de régulateur en veillant au respect des lois. Relancer l’agriculture sur de nouvelles bases suppose aussi des fonds, qu’il va falloir aller chercher et ensuite les gérer avec sérieux pour le bien commun.

Dans cette crise frontalière autour d’une rivière commune, ressource vitale pour tous, l’enjeu est aussi crucial que l’entente nécessaire. Nos deux peuples sont liés par la géographie, la culture et l’histoire et maintenant par l’économie. Et même par l’éducation puisque des jeunes Haïtiens par milliers vont étudier en République dominicaine, de l’école primaire à l’université. Rappelons aussi que de nombreuses Haïtiennes se font soigner et accouchent dans les établissements de santé de nos voisins. En raison de l’ire provoquée par Abinader, du racisme de certains Dominicains et aussi par orgueil « patriotique », on a tendance à occulter ces faits.

Compte tenu de tout ce qui nous rapproche des Dominicains, au lieu d’entretenir la rancune, la rancœur et le ressentiment, mieux vaudrait que les deux parties travaillent à l’amélioration des relations bilatérales, pour peu que chacun y mette du sien. Fondamentalement semblables, essentiellement frères, les deux côtés de notre île ne sont plus ennemis depuis longtemps. Or il importe de se pénétrer de la justesse de ce dicton : « Qui veut le respect d’autrui devra le gagner. » Abinader est un politicien soi-disant de gauche mais qui cherche à se faire réélire en flattant les bas instincts de son électorat d’extrême-droite résolument anti-Haïtien : il a essayé de profiter de la faiblesse de nos hommes politiques pour prendre de la hauteur. Il ne faudrait pas que les Haïtiens tombent dans le travers de la haine mais au contraire qu’ils se donnent les moyens de se faire respecter. C’est la déraison qui nous écarte de l’essentiel, à savoir la sortie de la dépendance Il est donc impératif de nous prendre en charge et de cesser de tendre la main comme des mendiants – que nous ne sommes pas !

Utilisons notre esprit pour sortir du mauvais pas dans lequel nous nous trouvons depuis déjà trop longtemps. Le respect ne se quémande pas, il impose ! Nous ne l’obtiendrons qu’en laissant jaillir notre lumière, qui forcera l’admiration du monde. Les Dominicains y réfléchiront à deux fois avant de nous traiter comme un peuple de seconde zone ! La crise frontalière n’est pas tombée de nulle part et le temps de la condescendance est révolu.

Huguette Hérard

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