Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Montréal, le 31 octobre 2023
Proposé pour la première fois au public haïtien le 1er août 2023 à l’Hostellerie du Roy Christophe au Cap-Haïtien, le livre « Vèvè Vodou Haïti » de Roxane Ledan, assorti d’exceptionnelles et inédites photos, est le résultat d’un minutieux travail de terrain mené par l’auteure en Haïti durant quinze ans. Publié en août 2023 par AYITI BÈL, l’ouvrage sera l’objet d’un livre-événement le 4 novembre 2023 à 16 h au réputé restaurant pan-caribéen Kamuy (1485 rue Jeanne-Mance, Montréal). Le remarquable « Vèvè Vodou Haïti » comprend 81 illustrations, incluant 38 vèvè de Milo Rigaud.
En guise de présentation du livre « Vèvè Vodou Haïti », nous avons entrepris d’effectuer un arpentage lexicographique exploratoire, donc limité, en partant de l’hypothèse que les vèvès constituent un espace iconographique codifié lors d’une « seremoni vodou » où les transactions langagières occupent une place de premier plan. Toutefois, pour bien situer les limites objectives de notre démarche et par souci de probité intellectuelle, il est utile de préciser d’entrée de propos que notre connaissance du vodou haïtien est extrêmement limitée : ce n’est donc pas à titre d’ethnolinguiste que nous effectuons cet arpentage lexicographique exploratoire. Il y a quelques années, c’est à Jacmel que nous avons eu le privilège d’assister un certain soir à ce que l’on appelle indistinctement en Haïti une « seremoni vodou ». Plusieurs choses ont lors retenu notre attention : (1) cette « seremoni vodou » nous a semblé être un rituel très codifié au sein duquel la danse et les chants occupent une place de première importance ; (2) la langue en usage entre les locuteurs au cours de cette « seremoni vodou » est le créole et le vocabulaire utilisé comprend également un nombre indéterminé de termes français ; (3) les chants vodou auxquels nous avons été exposé sont entonnés en créole ou en « langaj » : sur ce registre, ils font une large part à un agrégat de langues africaines (fon, etc.) dont les locuteurs créolophones n’ont probablement aucune connaissance ni compétence hormis un récitatif ritualisé et mémorisé ; (4) la « seremoni vodou » est aussi le lieu d’une activité graphique codifiée et ritualisée qui s’exprime par le tracé de figures géométriques sur le sol du « péristile » : ce sont les « vèvè ».
C’est en ayant en tête ces observations générales que nous avons formulé une hypothèse exploratoire qui pourrait intéresser les ethnologues, les ethnolinguistes, les sémiologues et plus largement les historiens : la « seremoni vodou » étant le lieu convergeant (1) d’une activité graphique codifiée et ritualisée, les « vèvè », et (2) d’une activité chorale constituée de chants vodou, nous sommes donc en présence de deux systèmes sémiotiques liés et conjointement signifiants au plan sémantique. Ces deux systèmes sémiotiques ont ainsi produit un appareillage conceptuel et lexicographique qui mérite d’être étudié avec les instruments de la sémiotique aussi bien par les sémioticiens que par les linguistes-lexicographes. Cet ample travail de (re)connaissance du vodou pourrait à l’avenir être conduit dans le droit fil des propositions de Dimitri Béchacq consignées dans son article « La construction d’un vodou haïtien savant. Courants de pensée, réseaux d’acteurs et productions littéraires » (Infolio, MEG Genève : Vodou, 5, 2007). Dans cet article, Dimitri Béchacq rappelle de manière fort pertinente que le « Vodou » est un terme générique qui désigne tout un système religieux, philosophique, thérapeutique, esthétique…, une véritable vision holiste de l’être humain dans l’univers (…) D’un point de vue religieux, le vodou haïtien est un culte constitué de 21 rites (Beauvoir-Dominique 2005a : 60-61). » Cette définition générique du vodou éclaire la réalité que les « vèvè » appariés aux 21 rites et que donne bellement à voir le livre de Roxane Ledan sont effectivement, au coeur d’un culte ritualisé, un système sémiotique obéissant à la logique d’une activité graphique codifiée, et c’est sans doute là l’une des plus grandes qualités du travail de terrain réalisé par l’auteure de « Vèvè Vodou Haïti ».
Une recherche documentaire au long cours ne nous a pas permis de retracer des outils lexicographiques spécifiques au vodou (lexiques bilingues français-créole ou anglais-créole, glossaires unilingues créoles, vocabulaires unilingues créoles). C’est toutefois grâce au remarquable et riche fonds documentaire du Cidihca, à Montréal, que nous avons pu prendre connaissance de documents de référence parmi lesquels (1) « Le grand rituel sacré ou Répertoire des chansons du Vodou haïtien » de Max Beauvoir (Edisyon Près nasyonal d’Ayiyi, 2008), qui comprend notamment « 1 763 chansons vodou » ainsi qu’un « Index » (pages 461 à 479). Au Cidihca nous avons également répertorié un autre livre-phare de Max Beauvoir, « Lapriyè Ginen » (Edisyon Près nasyonal d’Ayiyi, 2008), qui comprend une réflexion étymologique et lexicographique sur plusieurs mots et notions du vodou : nous reviendrons là-dessus dans le déroulé de cet article. Le fonds documentaire du Cidihca donne aussi accès au livre d’Arsène Francoeur Nganga, « Les origines Kôngo d’Haïti » (Éditions Diasporas noires, 2019) qui consigne l’intitulé « Études de l‘influence de la langue Kikôngo dans le vodou haïtien sur la base d‘un échantillon de 3 prières ».
Il y a lieu de rappeler que le livre « Vèvè Vodou Haïti » rassemble un large éventail de photos inédites de vèvè prises sur le terrain par Roxane Ledan durant quinze ans. Il se distingue de la sorte du livre de Nancy Tournier Férère, « Vèvè – L’art rituel du vodou haïtien » (s.l.é., 2004) qui comprend 36 tableaux de vèvè peints et commentés par l’auteure.
L’Encyclopédie Britannica définit comme suit le « vèvè » :
« Symbole vodou. Les vèvè, dans le vodou haïtien, sont des dessins géométriques qui représentent les lwa (esprits).
La production de vèvè est une tradition d’origine africaine. Au Dahomey, ancien royaume de la région qui est aujourd’hui le sud du Bénin, l’huile de palme était utilisée pour dessiner sur le sol certaines figures géométriques, telles que des rectangles et des carrés. La pratique du dessin d’emblèmes rituels sur le sol est également attestée en Afrique centrale, et la pratique de la production de vèvè en Haïti pourrait trouver son origine dans une convergence culturelle entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale. Certains chercheurs ont également souligné l’existence d’une pratique similaire chez les peuples Taino et Arawak, avec lesquels les Africains sont entrés en contact en Haïti.
Les vèvè peuvent être très élaborés ou simples. Ils sont dessinés sur le sol en terre du péristyle (temple), à l’aide de farine de maïs ou de cendres, et leur réalisation, généralement par un oungan (prêtre) ou une manbo (prêtresse), requiert une grande expertise. Les vèvè sont au cœur des rituels vodou car ils sont censés faire descendre ou monter l’énergie spirituelle associée à un lwa particulier. » [Traduction : RBO]
Au cours de notre recherche documentaire, nous avons également consulté la thèse de doctorat en anthropologie d’Hadrien Munier, « Le vodou asogwe diasporique transnational – Ontologie analogique et naturalisme moderne globalisé » (Université Laval et Université Lumière/Lyon 2, 2017). Cette thèse de doctorat comprend en Annexe (pages 567 à 573) ce que l’auteur désigne par « lexique » mais qui est en réalité un glossaire fort éclairant et dans lequel il fournit la clé des catégorisations suivantes : « définitions : litt. (traduction littérale), orig. fon (mot d’origine fon), orig. X prob. (mot d’origine X probable), orig. inc. (mot d’origine inconnue), orig. ang. (mot d’origine anglaise), orig. fr. (mot d’origine française) ». L’auteur définit comme suit le vèvè : « Vèvè (n. – orig. inc.) : Dessin symbolisant un lwa, semblable à des armoiries. Ils sont tracés sur le sol avec de la farine de maïs ou d’autres substances poudreuses et parfois peints sur les murs des peristil. »
Le terme « vèvè » est ainsi défini dans le fameux « Dictionnaire de l’écolier haïtien » (Éditions Henri Deschamps/Éditha, 1996) : « vèvè (FH) [français haïtien] nom m. Dessin tracé par le houngan sur le sol du hounfor, avec de la farine de maïs ou de blé, et dont les différentes parties représentent les caractéristiques d’un loa. » Dans ce dictionnaire, la rubrique « vèvè » renvoie à houngan, hounfor, loa, qui sont eux aussi définis. Le Dictionnaire des francophones définit comme suit le terme « vèvè » : « Symbole dessiné d’un esprit ». Il consigne aussi la variante orthographique « vévé » et en ce qui a trait à l’aire géographique d’utilisation du terme « vèvè » il précise : « Monde francophones ».
Pour sa part, le dictionnaire en ligne sensagent.com donne la définition suivante de « vévé » :
« Un vévé ou vèvè est une sorte de symbole que les prêtres vaudous (houngan) dessinent autour d’un potomitan (poteau-mitan, un pilier situé au centre du péristyle), lieu de passage des esprits (loa ou lwa), avec de la farine de maïs, de la cendre, de la craie ou toute autre poudre. Le vévé correspond à un lwa, le dessin réunit ses symboles. Les vévés pour un lwa peuvent varier, mais on y retrouve généralement ses symboles traditionnels sous forme stylisée ».
Le portail Wikipedia, que les chercheurs citent occasionnellement et avec réserve dans leurs travaux pour des motifs méthodologiques, expose comme suit la définition de « vévé » :
« A veve (also spelled vèvè or vevè) is a religious symbol commonly used in different branches of Vodun throughout the African diaspora, such as Haitian Vodou and Louisiana Voodoo. The veve acts as a « beacon » for the lwa, and will serve as a lwa‘s representation during rituals. According to Milo Rigaud, « The veves represent figures of the astral forces… In the course of Vodou ceremonies, the reproduction of the astral forces represented by the veves obliges the lwa… to descend to earth. Every lwa has their own unique veve, although regional differences have led to different veves for the same lwa in some cases. Sacrifices and offerings are usually placed upon them, with food and drink being most commonly used ».
[Traduction : RBO] « Un veve (également orthographié vèvè ou vevè) est un symbole religieux couramment utilisé dans différentes branches du vodun à travers la diaspora africaine, telles que le vodou haïtien et le vaudou louisianais. Le vevè sert de « balise » pour le lwa, et servira de représentation au lwa pendant les rituels. Selon Milo Rigaud, « les vévés représentent des figures des forces astrales… Au cours des cérémonies vodou, la reproduction des forces astrales représentées par les veves oblige les lwa… à descendre sur terre. Chaque lwa a son propre veve, bien que les différences régionales aient conduit à des veves différents pour le même lwa dans certains cas. Des sacrifices et des offrandes sont généralement déposés sur les lwa, la nourriture et la boisson étant les plus couramment utilisées ».
NOTE – Milo Rigaud est né en Haïti (…) en 1903, où il a passé la majeure partie de sa vie à étudier la tradition vaudou. Il a étudié le droit en Haïti et l’ethnologie, la psychologie et la théologie en France. L’implication du vaudou dans la lutte politique des Noirs haïtiens pour l’indépendance était l’une de ses principales préoccupations. [Son livre] « Secrets du vaudou » [traduit par Robert Cross, City Lights Publishers, 1985, [2001] retrace le développement de cette religion complexe (en Haïti et dans les Amériques) à partir de ses sources dans les brillantes civilisations de l’Afrique ancienne. Ce livre présente de façon simple les dieux ou loas et leur fonction, les symboles et les signes, les rituels, le calendrier des cérémonies du vaudou et les procédures d’exécution des rites magiques. Milo Rigaud est l’auteur, avec Odette Mennesson-Rigaud, de « La tradition voudoo et le voudoo haïtien » (Éditions Niclaus, Paris, 1953 ; version numérique, Éditions livres numériques divers, 2017). Il a également publié « Ve-Ve Diagrammes rituels du Voudou / Ritual Voodoo Diagrams » (French & European Publications, 1992).
Par ailleurs, le portail Wikipedia precise ceci : « Veves use symbolism to communicate which spirit is being called upon – for example, gatekeeper Papa Legba is invoked with a vèvè that features a walking cane, to indicate his jolly grandpa-like demeanor. The illustration also features coded images that reflect the matrilineal and patrilineal culture of the artist, providing information about their ancestral lineage. Offerings will typically be given ; in Louisiana Voodoo, this would entail a cup of coffee and/or candies associated with the spirit ».
[Traduction : RBO] « Les vèvè utilisent le symbolisme pour communiquer quel esprit est invoqué – par exemple, le gardien Papa Legba est invoqué avec un vèvè qui comporte une canne, pour indiquer son comportement de grand-père jovial. L’illustration comporte également des images codées qui reflètent la culture matrilinéaire et patrilinéaire de l’artiste, fournissant des informations sur sa lignée ancestrale. Des offrandes sont généralement faites ; dans le vaudou louisianais, il s’agit d’une tasse de café et/ou de bonbons associés à l’esprit ».
Illustration : vèvè de Papa Legba
Le site Web visithaiti.com présente comme suit le « vèvè » : « At the heart of Vodou are the symbols known as vèvè. These cosmograms are intricate drawings made with cornmeal, coffee, or flour, and they serve as the visual representation of the spirits and deities honored in Vodou. Each vèvè corresponds to a specific spirit, and invoking them involves drawing the corresponding symbol on the ground. This is often performed by an initiate who has learned the technique and is an essential part of Vodou rituals and ceremonies ».
[Traduction : RBO] « Au cœur du vodou se trouvent les symboles connus sous le nom de vèvè. Ces cosmogrammes sont des dessins complexes réalisés avec de la semoule de maïs, du café ou de la farine, et servent de représentation visuelle des esprits et des divinités honorés dans le vodou. Chaque vèvè correspond à un esprit spécifique, et pour les invoquer, il faut dessiner le symbole correspondant sur le sol. Cette opération est souvent effectuée par un initié qui a appris la technique et constitue un élément essentiel des rituels et des cérémonies vodou ».
Également, le site Web visithaiti.com precise ceci : « From the healing spirit of Simbi, guardian of rivers and sources, to the fierce and far-reaching power of Erzulie Freda and Erzulie Dantor, each vèvè holds a special significance and meaning. These symbols are not only an important part of Vodou rituals, but they are also beloved cultural icons that are celebrated in art and designs across the country ».
[Traduction : RBO] « De l’esprit de guérison de Simbi, gardien des rivières et des sources, au pouvoir féroce et profond d’Erzulie Freda et d’Erzulie Dantor, chaque vèvè a une signification et un sens particuliers. Ces symboles ne sont pas seulement une partie importante des rituels vodou, mais ils sont aussi des icônes culturelles bien-aimées qui sont célébrées dans l’art et les dessins à travers le pays ».
« Legba: The Guardian of the Gates [Litt.: « Legba : le gardien des barrières »]
« Papa Legba, the first spirit to manifest during a Vodou ceremony, holds a special place in the Vodou Pantheon in Haiti. He is the guardian of the gates, allowing spirits to cross into the human world. His vèvè symbolizes his role as the barrier between the two worlds, with two perpendicular axes and his cane ».
[Traduction : RBO] « Papa Legba, le premier esprit à se manifester lors d’une cérémonie vodou, occupe une place particulière dans le panthéon vodou en Haïti. Il est le gardien des portes qui permettent aux esprits de passer dans le monde des humains. Son vèvè symbolise son rôle de barrière entre les deux mondes, avec deux haches perpendiculaires et sa canne ».
Dans la thèse de doctorat d’Hadrien Munier, « Le vodou asogwe diasporique transnational – Ontologie analogique et naturalisme moderne globalisé », le terme « vèvè » comprend la définition suivante : « Vèvè (n. – orig. inc.) : Dessin symbolisant un lwa, semblable à des armoiries. Ils sont tracés sur le sol avec de la farine de maïs ou d’autres substances poudreuses et parfois peints sur les murs des peristil ». Tel qu’indiqué auparavant, cette thèse consigne en Annexe (pages 567 à 573) un glossaire composé d’entrées françaises et créoles. Ce glossaire fournit des définitions et des notes explicatives rédigées en français pour des termes simples et des termes complexes. En voici un échantillon.
TABLEAU 1 / Listage non exhaustif de termes créoles du vodou. (Source : Hadrien Munier, « Le vodou asogwe diasporique transnational – Ontologie analogique et naturalisme moderne globalisé » (Thèse de doctorat, Université Laval et Université Lumière/Lyon 2, 2017).
| Termes | Indications grammaticales et étymologiques | Définitions + Notes explicatives |
| Abitasyon | n. – orig. fr. | Domaine foncier d’un lignage biologique en milieu rural. Le terme vient directement de l’appellation des espaces de production (plantations) de l’époque coloniale. Il est parfois synonyme de demanbre et de lakou. |
| Adjenikon | n. – orig. inc. | Initié qui occupe le rôle de lancer les chants dans les cérémonies. |
| Asogwe | n. adj. – orig. fon prob. | Nom du quatrième et dernier rituel initiatique et du grade auquel celui-ci donne droit (oungan / manbo asogwe). Il qualifie également la forme de vodou dans lequel ce grade existe (vodou asogwe). |
| Ason | n. – orig. fon | Hochet rituel utilisé pour invoquer les lwa dans le vodou asogwe. Il est confectionné à partir d’une calebasse dont une partie étroite sert de manche, auquel est attachée une clochette par une ficelle. La partie bombée est recouverte d’un filet de perles. |
| Chanje miwa | n., v. – orig. fr. prob. | Dans les cérémonies publiques, partie durant laquelle le groupe d’initiés change d’habits. Chez Christelle, cela se passe souvent entre la première partie du rite Rada et le chante chay. |
| Chante chay | n., v. – orig. fr. | Litt. « Chanter les charges ». Rite qui a lieu dans les cérémonies publiques au milieu du rite Rada et dans lequel aucun lwa n’est interpellé. Les chants qui y sont proférés ont une forte dimension morale et normative. |
| Djakout / makout | n., adj. – orig. inc | Litt. « Sacoche ». 1 – Sac en paille tressée, attribut du lwa Kouzen Zaka. 2 – Oungan ou manbo non initié qui a obtenu ses pouvoirs directement auprès des lwa. Ces personnes sont aussi appelées madjawe. |
| Kanzo | n., v. – orig. fon prob. | Second rituel d’initiation dans le vodou asogwe. Lorsqu’il est qualifié de sou pwen, cela désigne le troisième rituel initiatique. Ces deux termes sont également utilisés pour qualifier les grades auxquels ils donnent droit. Avec les mêmes usages, ils sont parfois remplacés par kouche (coucher, s’étendre sur le sol) puisque l’initiation nécessite d’être allongé durant plusieurs jours. |
| Kò drapo | n. – orig. fr. | Initiés qui occupent le rôle de porter les drapeaux de la famille spirituelle durant certaines cérémonies. Il y en a toujours deux. |
| Langay | n., adj. – orig. fr. | Litt. « Langage ». Langue secrète et magique utilisée dans le vodou composée de mots d’origine africaine (ou supposée africaine) dont le sens est parfois inconnu. |
| Laplas | n. – orig. fr. | Abréviation de « commandant général de la place ». Initié qui occupe le rôle de porter un sabre, une épée ou une machette durant l’interpellation de certains lwa puis de leur donner après un vire-kase. |
| Lwa | n. – orig. fr. prob. | Divinité du vodou haïtien, aussi qualifiée de zanj (ange), mistè (mystère), espri (esprit) ou sen (saint). Il remplace le terme fon vodoun et vient probablement d’un emprunt au terme français de « loi ». |
| Nasyon | n. – orig. fr. | Litt. « Nation ». Groupe de divinités ayant une origine et des caractéristiques communes. Aussi désigné par fanmi (famille) ou eskòt (escorte). Ce sont par exemple : Rada, Zandor, Kongo, Nago, etc. |
| Po tèt | n. – orig. fr. | Litt. « Pot de tête ». Réceptacle en faïence contenant une partie de l’âme des initiés, conservé dans le ounfò. |
| Troke ason | n., v. – orig. fr. | Ensemble de gestes exécutés avec l’ason qui constitue une forme de communication secrète entre initiés de niveau supérieur au kanzo. Il est également mené avec le lwa Loko. |
| Vire kase | v., n. – orig. fr. | Geste rituel consistant à tourner sur soi trois fois puis à baiser le sol devant une personne de niveau initiatique supérieur ou d’embrasser une personne de niveau initiatique égal. Ce geste peut être fait devant des initiés, des lieux, des objets ou des lwa. |
REMARQUE 1 – Les « Indications grammaticales et étymologiques » consignées par Hadrien Munier se décodent comme suit : n. – orig. fr. = nom, origine française ; n. – orig. inc. = nom, origine inconnue ; n. adj. – orig. fon prob. = nom, adjectif, origine fon probable ; n., adj. – orig. fr. = nom, adjectif, origine française ; n., v. – orig. fr. prob. = nom, verbe, origine française probable ; n., adj. – orig. inc = nom, adjectif, origine inconnue.
REMARQUE 2 – L’objet de cette thèse de doctorat n’est pas d’élaborer un glossaire français-créole exhaustif des vèvè ou plus largement un vocabulaire français-créole complet du vodou. Il fournit toutefois un pertinent éclairage lexicographique –des termes et de leur définition–, qui peut être utile au lecteur qui n’est pas familier de l’univers vodou. L’autre mérite de ce glossaire est de lister, au creux des définitions ou des notes explicatives, quelques termes créoles usuels de l’univers vodou : demanbre, lakou, oungan / manbo asogwe, chante chay, lwa, madjawe, sou pwen, kouche, vire-kase, zanj, mistè, espri, sen, vodoum, fanmi, eskòt, ounfò, ason, kanzo, lwa, lwa Loko.
Toujours dans la perspective d’une démarche exploratoire destinée à investiguer le vocabulaire créole du vodou, nous avons procédé au relevé des unités lexicales consignées dans le livre rédigé en français de Max Beauvoir, « Lapriyè Ginen » (Edisyon Près nasyonal d’Ayiyi, 2008). Ce livre comprend une réflexion étymologique et lexicographique sur plusieurs mots et notions du vodou. L’auteur précise que l’ouvrage comprend quatre parties : (1) « LaPriyè Sen Franswa-Sen Dominik » ; (2) « La Litanie Djo » ; (3) « Lapriyè Djo » et (4) Le Bohoun ou les chants funéraires ». Ce relevé des unités lexicales permettra de vérifier, lors d’une future démarche comparative, s’il y a communauté de vue entre Max Beauvoir et d’autres auteurs et s’ils définissent pareillement les termes créoles ainsi que les notions apparentées.
TABLEAU 2 / Dépouillement et listage des unités lexicales du livre « Lapriyè Ginen » de Max Beauvoir (Edisyon Près nasyonal d’Ayiyi, 2008)
| Termes | Phrases définitoires ou explicatives |
| Lapriyè | mot de la langue haïtienne, dite créole, qui en français signifie « la ou les prières » |
| Lapriyè Ginen | terme commun qui désigne la ou les prières que les vodouisants adressent à Dieu ou aux grands esprits de leur religion. |
| pitit Ginen | les individus de ce groupe se sentent satisfaits lorsqu’ils sont perçus en tant que d’autres « enfants d’Afrique » |
| Ginen1 | désigne donc clairement un lieu d’origine qui serait situé sur le continent africain et aussi une tradition culturelle |
| Ginen2 | au point de vue mystique, le mot (…) désigne tout autre chose. Il s’agit plutôt d’un lieu mythique qui, comme le ciel ou le paradis des chrétiens, serait un endroit où les âmes se rendent après la mort |
| Ginen3 | Quand on meurt, dit-on, on retourne en « Ginen » en passant sous les eaux. « Ginen » désignerait dans ce cas précis le lieu d’origine des ancêtres primordiaux, l’endroit où les âmes se réunissent après la mort et se sédentarisent de façon plus ou moins permanente, le tertre primordial |
| Nèg Ginen ou Haïtien authentique | en tant que Nègre de Guinée ou Africain, un individu qui incorpore en lui-même, toutes les valeurs culturelles qui sont incluses au sein de la tradition de ses ancêtres et qui en fait sa pratique régulière |
| Nan GinenDan Ginen | En fait et en ce sens Nan Ginen ou Dan Ginen signifieraient « le lieu du séjour de Dieu » ou « le jardin des anchres » |
| Sè, Sen, Sah, San | Sè ou Sen » des Dahoméens, tout comme les mots Sen, Sah ou San des Amérindiens, sont des homonymes du mot français Saint, mais pas des synonymes. |
| Houngan Hougan Hougbon Mambo | Houngan ou Hougan, Hougbon ou Mambo, ne seraient-ils pas tous, avant tout, des « HOUNSI Djo? » C’est-à-dire des époux ou épouses (st) des (HOUN), Esprits qui habitent le Djo ? Par époux ou épouse, entendons par-là quelqu’un qui vivrait dans la plus étroite intimité avec un autre. |
| djo | Afin d’expliquer les raisons qui justifieraient cette position privilégiée du djo au sein des rituels, nous avons été conduits à questionner nos frères du Dahomée qui parlent le fongbé, et ils nous ont affirmé que le vrai sens du mot Djo voulait dire en français: « Le Souffle qui entoure la Terre » |
| Dji, Dja et DjoKonblanmen ou Comblanmin | Le ciel dans le vodou s’appelle Dji et ce mot serait aussi de la même racine que Dja et Djo. Le Dji signifierait cette voûte qui se situe au-dessus de nos têtes. Se présentant bleue pendant le jour, et sombre pendant la nuit, le vodouisant la nommerait alors « Konblanmen (ou Comblanmin) » parce qu’elle se trouverait parsemée de constellations, d’étoiles, de planètes, de la lune… etc. |
| Lwa Jumeaux ou Marasa, Mawou et Lisa, Marasa Twa | On y trouverait particulièrement les Lwa Jumeaux ou Marasa, Mawou et Lisa, ces Forces qui sous- tendent la Lune et le Soleil, et les Marasa Twa, le troisième étant laTerre |
| Désouni, Bohoun, Sohoun, Linsoufè, kase kanari, Boulé zen, Démaré bouch Govi | Il suffit d’observer la richesse en symbolismes inscrits en filigrane à travers tous ces rites dits Désouni, Bohoun, Sohoun, Linsoufè, kase kanari, Boulé zen, Démaré bouch Govi qui sont tous des cérémonies funéraires, pour se rendre compte de la profondeur des implications spirituelles et sociales de notre philosophie traditionnelle et populaire. |
Plusieurs remarques méritent d’être consignées au terme de notre démarche exploratoire qui a consisté à inventorier le vocabulaire créole du vodou dans deux ouvrages de référence, (1) la thèse de doctorat d’Hadrien Munier, « Le vodou asogwe diasporique transnational – Ontologie analogique et naturalisme moderne globalisé » (Université Laval et Université Lumière/Lyon 2, 2017), et le livre « Lapriyè Ginen » de Max Beauvoir (Edisyon Près nasyonal d’Ayiyi, 2008).
REMARQUE 1 – De manière générale, l’inventaire des deux documents ne nous a pas permis de retracer des outils lexicographiques spécifiques au vodou (lexiques bilingues français-créole ou anglais-créole, glossaires unilingues créoles, vocabulaires unilingues créoles).
REMARQUE 2 – la thèse de doctorat d’Hadrien Munier, « Le vodou asogwe diasporique transnational – Ontologie analogique et naturalisme moderne globalisé », consigne des termes qui à priori ne semblent pas appartenir à la même catégorie lexicale : des noms propres ou des toponymes (« Lwa », « Nasyon »), côtoient des noms communs ou des adjectifs (Kanzo, Kò « drapo », « Po tèt »). Et certains termes appartiennent, sans doute selon le contexte énonciatif, à deux catégories grammaticales distinctes (« Asogwe » : nom ou adjectif ; « Chanje miwa », « Chante chay » : nom ou verbe). L’auteur établit mais sans l’indiquer formellement un rapport de synonymie entre certains termes (« Djakout » / « makout », qui sont à la fois des noms et des adjectifs), et il indique pour d’autres une aire géographique de provenance (« Asogwe » : nom et adjectif, orig. Fon prob. [« probable »] et « Ason » : orig. Fon). Les mentions d’aire géographique de provenance des termes (orig. Fon ou orig. fr. [française] ne sont pas documentées dans la thèse d’Hadrien Munier.
REMARQUE 3 – Le dépouillement des unités lexicales du livre « Lapriyè Ginen » (Edisyon Près nasyonal d’Ayiyi, 2008) de Max Beauvoir atteste l’existence de mots appartenant à l’origine aux rites vodou et qui sont passés dans la langue usuelle : « Ginen », « Lapriyè Ginen ». Le classement du terme « Ginen1,2,3 » effectué par l’auteur expose trois acceptions distinctes, ce qui semble suggérer qu’il y a eu un glissement sémantique du terme géographique de départ vers une acception mystique puis vers une acception mystique-géographique.
REMARQUE 4 – Il est également intéressant de noter que l’auteur consigne des variantes orthographiques dans la graphie française de termes usités en créole dans son livre ou ailleurs : « Houngan », « Hougan », « Hougbon ». Il ne précise pas toutefois si le terme « Mambo » serait la forme féminine de « Houngan ».
REMARQUE 5 – À l’avenir, une enquête approfondie –soit une ample recherche ethnolinguistique à l’échelle nationale–, devra être effectuée pour consigner le vocabulaire créole du vodou. Cette enquête permettra, entre autres, d’établir la catégorie lexicale à laquelle appartiennent plusieurs appellations rituelles : « Désouni », « Bohoun », « Sohoun », « Linsoufè », « Kase kanari », « Boulé zen », « Démaré bouch Govi », etc. Dans l’usage cérémoniel, ces appellations rituelles sont-elles des noms propres ou seraient-elles devenues des unités lexicalisées du type « nom commun », « adjectif », etc.?


