Frederick D. Barton est un ancien secrétaire d’État adjoint américain aux opérations de stabilisation en conflit. Il a également été haut-commissaire adjoint pour les réfugiés aux Nations unies. Il travaille sur Haïti depuis 1990.
Article tiré du journal The Washington Post (Traduction)
Mardi 10 octobre 2023 ((rezonodwes.com))–
Lundi, les Nations unies ont voté pour autoriser une mission de sécurité multinationale dirigée par le Kenya pour Haïti. À un moment où les bouleversements sont nombreux et où le consensus mondial est rare, il est significatif et bienvenu que le Conseil de sécurité ait choisi d’agir.
La mission soutenue par l’ONU espère fournir un minimum de sécurité afin que des élections puissent mettre en place un gouvernement légitime. Cependant, la force internationale telle qu’elle est actuellement conçue aura du mal à rétablir une paix durable. Comment pouvons-nous mettre fin à la violence et créer les bonnes conditions pour qu’un Haïti meilleur émerge de l’intervention ?
Le bilan de la violence est sans précédent. Les gangs haïtiens ont sévi à travers le pays depuis un certain temps, mais la situation s’est aggravée au cours des deux dernières années, notamment depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021. Selon des estimations de bonne foi, des centaines d’Haïtiens meurent chaque jour aux mains des gangs, ainsi que de la famine, de maladies, de conditions médicales non traitées et de l’incapacité à déplacer des personnes ou des fournitures.
La force internationale mettra plusieurs mois à se rassembler. Pendant ce temps, les États-Unis doivent prendre les devants, à la fois pour soulager la souffrance continue et pour ouvrir la voie au succès de la mission internationale.
Un déploiement modeste de 200 à 400 forces spéciales américaines dans la campagne haïtienne aiderait à contenir les gangs dans les grandes villes, où la police nationale haïtienne peut mieux se concentrer sur leur combat. Seuls les États-Unis et le Canada ont la capacité de déployer rapidement ce type de forces. En 1994, quinze unités des forces spéciales américaines, composées d’une douzaine de soldats chacune, ont sécurisé la plupart d’Haïti au-delà de Port-au-Prince et de Cap-Haïtien. Les gangs d’aujourd’hui sont plus capables et mieux enracinés, mais ils ne font toujours pas le poids face à des troupes occidentales bien équipées.
C’est sans aucun doute un effort politique considérable. Accaparés par la guerre en Ukraine et meurtris par l’Afghanistan, les électeurs américains pourraient ne pas être disposés à envisager de mettre des troupes en danger. Mais le bilan continu de la catastrophe haïtienne devrait être préoccupant. Détourner le regard laisserait une profonde tache morale sur notre pays, comparable à l’inaction pendant le génocide au Rwanda.
Mettre des troupes sur le terrain ne suffira pas. Nous devons également aider les Haïtiens à sécuriser leur pays. Heureusement, un nombre substantiel d’entre eux sont déjà impliqués dans la préservation de la sécurité publique. Outre les 9 000 membres de la police nationale haïtienne qui font encore leur travail, des dizaines de milliers de gardes de sécurité privés travaillent pour des organisations non gouvernementales soutenues à l’échelle internationale, et des groupes de vigilance et des volontaires de la communauté assurent déjà la surveillance de leurs villes.
Des programmes pilotes locaux visant à faciliter la coopération entre la police et les acteurs privés existent déjà. Ces efforts doivent être reproduits dans chacun des 10 départements administratifs d’Haïti et dans huit postes de police ou zones sécurisées différentes de Port-au-Prince. Le Bureau des affaires internationales des stupéfiants et de l’application de la loi du Département d’État devrait être prêt à réaffecter au moins 50 millions de dollars pour établir un partenariat plus professionnalisé entre les différents groupes haïtiens.
Il est important que ces efforts restent décentralisés. La culture politique d’Haïti a été façonnée par son expérience coloniale, la plupart des décisions politiques provenant de la capitale, favorisant ainsi et enracinant la corruption. En donnant du pouvoir aux communautés et en localisant l’application de la loi, ces programmes encourageront la société haïtienne à abandonner de vieilles habitudes tout en s’attaquant à d’autres réformes de gouvernance depuis longtemps nécessaires. La vieille garde corrompue de Port-au-Prince doit être écartée.
Enfin, nous devons fournir une aide humanitaire à la population en danger d’Haïti. L’un des plus grands obstacles à cela est ce qui reste du gouvernement haïtien, en particulier ses fonctionnaires des douanes obstructifs. Washington devrait exercer des pressions sur les autorités de Port-au-Prince pour qu’elles acceptent de laisser passer toute l’aide étrangère à travers ses frontières sans condition et sans délai.
Les besoins sont si grands que chaque voie disponible vers le pays doit être prête. L’aéroport de Cap-Haïtien pourrait servir de deuxième point d’ancrage humanitaire au-delà de Port-au-Prince, mais il a besoin de carburant d’avion. Le port des Cayes, reconstruit après le séisme de 2010, est prêt à être utilisé. De modestes améliorations dans d’autres aéroports permettraient à des avions plus gros d’atterrir et à l’aide vitale de circuler.
Enfin, la République dominicaine doit rouvrir sa frontière avec Haïti. La fermeture de la frontière il y a quelques semaines, à la suite d’un différend sur l’accès partagé à la rivière Massacre, aggrave la catastrophe humanitaire. La pression diplomatique devrait persuader les autorités de Santo Domingo de faire ce qu’il faut et de céder. Une solution durable aux droits d’accès à l’eau ne pourra être trouvée que lorsque Haïti sera en mesure d’établir un gouvernement légitime.
Les Haïtiens meurent en nombre sans précédent. Si nous agissons rapidement, nous pouvons sauver d’innombrables vies tout en jetant les bases d’un redressement à long terme d’Haïti. L’histoire exige que nous agissions maintenant.

