Mardi 25 juillet 2023 ((rezonodwes.com))–
L’éloge, tirant ses origines dans l’Antiquité, se définit généralement comme un discours proclamant « les mérites de la personne aimée ». Le plus souvent amoureux, et de tonalité lyrique, l’éloge tient à « célébrer publiquement l’être aimé ».
Il est important de rappeler que les traces de ce discours ( l’éloge amoureux) remontent à la Grèce. Romain Lancrey-Javal, dans le manuel didactique » Des textes à l’œuvre », français 2nde, a souligné que, dans les anciennes civilisations « l’éloge [a occupé] une place privilégiée dans les poèmes d’amour et [ c’était] une pratique courante[…] souvent liée aux cérémonies de mariage ».
« Épithalame » demeure le nom que l’ on a attribué particulièrement à l’éloge dans la société hellène antique. On retrouvait notamment l’épithalame ou éloge dans certains textes religieux, des œuvres théâtrales, dans la littérature parodique, etc. L’éloge amoureux, dans son objectif le plus complet, se résume à: » Célébrer publiquement l’être aimée », (le corps ou une partie du corps féminin). Cantique des Cantiques ou Chant de Salomon, Margha de René Philoctète, Les Yeux d’Elsa de Louis Aragon, Femme noire de Léopold Sédar Senghor, Marabout de mon cœur d’Emile Roumer et Choucoune de Charles Alexis Oswald Durand, dans une certaine mesure, peuvent être classées comme des œuvres où le discours amoureux évoluent à plein régime.
Il ne demeure pas moins qu’une palissade, en dépit de tout, l’éloge s’attache aussi à montrer les qualités d’une personne ou d’une situation. Sur un axe ou un angle paradigmatique, le discours élogieux, par ailleurs, peut évoquer des sentiments, épouser la forme d’une déclaration, recouvrir des interprétations symboliques et s’inscrire dans un contexte symbolique.
Ainsi, Enèji nou sanble, cette composition musicale du groupe Zafèm, peut être analysée tel un éloge et vécue comme l’expression du discours amoureux, si nous tenons à définir le texte comme une déclaration faite à l’autre, à la personne aimée. Les procédés de mise en œuvre du discours élogieux ( portrait/ genre descriptif), registres ou tonalités, vocabulaire appréciatif, verbes de jugement, modalisation, les procédés rhétoriques, en autres, seront évalués à l’échelle de cette chanson exécutée par la voix du maestro du groupe, Dener Céide.
Le terme de l' »Altérité » ici employé, trouve sa pertinence dans la représentation qu’il établit à l’autre. Nommer l’autre, argumenter l’autre ne fut jamais une partie de plaisir puisque ‘ le rapport à l’autre s’ exprime le plus souvent avec des mots qui reflètent le plus souvent […] parti-pris et […] à priori.
Concédons nommer l’Autre reste un choix résolument persuasif. C’est, au moins, même prématurément, élire ou arrêter une forme de jugement à propos de celui-ci !
Enèji nou sanble, dès le titre et l’incipit ( Mwen te konnen nou te soude…) établit une sorte de correspondance, ~ si nous devons le nommer ainsi~ un état de fusion, une certaine complicité entre les protagonistes de l’histoire : le chanteur/ narrateur et la personne aimée ( l’élue rencontrée).
Le texte de Zafèm recouvre dans les termes les plus vrais les propriétés de l’éloge. Les qualités ou vertus telles que la fidélité, la patience, la confiance, et ces états d’âme : le bonheur, l’assurance, la joie de l’être aimé (e) s’y trouvent célébrés. La place de l’autre demeure complémentaire dans la réussite du projet amoureux. Puisque » L’amour est un naufrage à deux ». La présence de l’ Autre fait sens à la vie, à l’amour. Sans quoi, l’existence roulera à vide ou « si mwen ta wè w nan bra yon lòt vivan / M konnen m ap malere », ( m bouke ale).
L’envie de vivre, d’aimer, de remonter le temps, l’enfance – le temps de l’innocence- traduit l’assurance, la volonté, l’attachement du narrateur/ compositeur à l’Autre, à sa bien-aimée (his beloved). Dans la chanson » Eneji nou sanble », l’Autre n’est plus ici cet (te) inconnu(e), l’ étranger ( e), le refus, l’absence, mais, par la réappropriation du projet amoureux, la complétude, l’unité, la complicité.
Les procédés d’expression de l’éloge dans « Enèji nou sanble »
Les procédés d’expression de l’éloge peuvent être grammaticaux ou rhétoriques. Le vocabulaire appréciatif ou mélioratif, les verbes de jugement, la phrase affirmative, les modalisateurs sont classés comme des procédés d’expression. Le superlatif et le comparatif, l’emphase, l’ exclamation, l’accumulation, la métaphore sont à ranger dans les procédés rhétoriques, ainsi que les registres laudatif /lyrique.
« Enèji nou sanble » célèbre la personne aimée ou les qualités de celle-ci et la paix retrouvée de la rencontre. Le texte met à nu la complicité entre les amoureux (nou pral pataje yon bagay serye). Le chanteur/ narrateur maîtrisant les difficultés de la quête veut chasser le doute, la peur, le refus chez la bien-aimée. Ce n’est pas sans raison aucune qu’il essaie de semer les grains de confiance. Cependant il ne manque pas de célébrer les vertus de celle-ci.
( La fidélité : Ou se egzateman pòtrè sila/
Ki fè m kwè m ka fidèl), cela sous-entend, selon le narrateur, que la bien-aimée est gage de fidélité, de sa fidélité.
(Le bonheur : si mwen ta wè w nan bra yon lòt vivan / M konnen m ap malere), implicitement l’être aimé est présenté comme le symbole de bonheur.
( La joie : Men m nan men w m ap danse/
Nanpwen pi bèl pase sa), une certaine assurance retrouvée, à travers ce comparatif, chez la complice du narrateur.
( La confiance : wete mwen nan lavi bay manti/ Mwen fè w konfyans).
( La patience et l’attente : (Ou pata kwè se ou m t ap tann/ m rete tann ou ak pasyans).
Les termes et expressions suivants ( nou pral pataje, bagay serye, nanm ki pare, fè kwè m ka fidèl, byenveni Felisite, rich an bonte vre, Lanmou, anvi rete kote w rete, kouri dèyè w pou nou jwe, kè m te swaf ou, kote lanmou voye m la m prale, konfyans, enèji nou sanble, etc) constituent un relevé non exhaustif du vocabulaire appréciatif dans le texte. L’emploi de la double négation attribue néanmoins une valeur affirmative à l’énoncé. Il révèle ici, un implicite ; ailleurs : un sous-entendu ou un présupposé. Tenons à ces illustrations :
» ou pa ta kwè se ou t ap tann » ( la certitude dans l’attente), se pa pawòl manti ( la vérité), m pat bezwen wè ( certitude), pa sezi yon jou ( ne sois pas surpris), mw pa vle kou rate ( la volonté d’aller droit au but ; point de détour), (m p ap eseye konprann).
Tous ces énoncés, à travers la double négation, fonctionnent comme des implicites ou des sous-entendus.
Les modalisateurs sont reconnus des « mots ou procédés grammaticaux par lesquels [l’ énonciateur ] exprime un jugement et des sentiments par rapport à [ce qu’il dit] » ( certitude, doute, enthousiasme, etc). Les verbes modaux ( w ka fè kèk move eksperyans ; si w ta mande m ;), ou à valeur modale ( pa sezi yon jou ; mwen pa vle fè kou rate ; m anvi nous ale a de pou n al revizite, etc ), les modes conditionnel( si w ta mande ; sa ki ban mwen konfyans sa ; tan an m ta rekomanse ; ou pa ta kwè) ; subjonctif ( li te klè ke nou pral pataje ; m te konnen nou oral anbake) ; indicatif ; adverbes ( egzateman , adjectifs qualificatifs ( pare, serye , fidèl, bèl, vre, malere, etc) jouent généralement le rôle de modalisateurs dans un énoncé.
Les emphatiques ( rich an bonte vre, ou se egzateman pòtrè sila, fè m kwè m ; wi, m fè lavi konfyans ; mwen vle ale, ale, m anvi nou ale a de).
Les exclamatifs ( oh, oh, oh non, non, on !; yeah, ayayayay ! )
Des comparatifs tels ( Mwen te konnen nou te soude/ menm lè n te etranje ; mwen pa t bezwen wè loraj gwonde…/ pou m te konnen ke nou pral anbake ; ou se egzateman pòtrè sila, Nanpwen pi bèl bagay ke sa).
Les tropes -telles que l’accumulation descendante ( li ( kè m) pran twòp dezè, pran twòp savann) et des figures métaphoriques ( pa t bezwen wè loraj gwonde ret tann siyal yon mesaje ; si mwen ta wè w nan bra yon lòt vivan m konnen m t ap malere), des personnifications ( kote lanmou voye mwen mwen prale, kè mwen te swaf ou), une comparaison ( enèji nou sanble), une antonomase~ le fait d’employer un nom commun comme un nom propre~ Felisite, des synecdoques ou métonymies ( je m ak je w kontre, anvan vyann te kouvri zo n)- peuvent être classées comme des procédés rhétoriques qui définissent l’éloge comme discours…
Le texte » Enèji nou sanble » est construit non seulement autour du registre laudatif mais aussi sur la tonalité lyrique. Le registre laudatif se définit comme la mise « en valeur l’objet du texte, en faire l’éloge, de façon à susciter chez le lecteur l’admiration. Il est souvent utilisé dans des descriptions ou des portraits ». En effet, le texte ici analysé met en valeur les qualités de la bien-aimée. Ces qualités ont été énumérées ci-dessus. Le chanteur / narrateur dans l’un des vers du texte affirme » Byenveni Felisite ».
Cet accueil favorable ici énoncé Dener Céide le proclame-t-il à une femme , à la bien-aimée ? Ou s’ adresse-t-il au bonheur, comme état de paix, de joie ? Le choix de la majuscule ( F) souligne l’ ambiguïté syntaxique du terme ! Notons le mot felisite ( félicité) a pour synonyme bonheur, mais la majuscule enterre toute ambiguïté que le critique littéraire pourrait y déceler. Il s’agit en fait d’une antonomase le terme ici utilisé.
« Enèji nou sanble » demeure par ailleurs un texte lyrique puisqu’il se fonde sur l’éloge de la bien-aimée et du bonheur retrouvé en celle-ci. Le thème » quête de l’amour, de la complicité en amour », l’emploi des pronoms personnels ( 1ère personne) « mwen, m » « nou, n », de la 2ème personne » ou, w », le choix du vocabulaire mélioratif et autres indices renforcent notre étude approfondie de la chanson de Zafèm.
« Enèji nou sanble » développe un discours fondé sur l’éloge de la personne aimée afin de susciter l’admiration de celle-ci, et par ricochet du public. Si le texte s’adresse à l’ élu (e) ou paraît destiner à quelqu’ un de précis ce que je nomme ici le microcosme il n’évolue pas moins vers un univers plus large, le macrocosme.
Le texte analysé figure sur l’ album LAS (Lalin ak Solèy) de la bande à Dener Céide et Réginald Cangé, récemment paru en mai 2023.
James Stanley Jean-Simon
Email : jeansimonjames@gmail.com
Notes :
AMON, Évelyne ; Français, Les fichiers Vuibert, Premières toutes séries, nouveau programme, Éditions Vuibert, Paris, 2002
LANCREY-JAVAL, Romain, (sous la direction de), Des textes à l’œuvre, Français 2nde, Hachette Livre, Paris, 2000

