15 janvier 2026
« Fas doub Lanmò » ou l’esthétique quête sémantique de la vie
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« Fas doub Lanmò » ou l’esthétique quête sémantique de la vie

Jeudi 13 avril 2023 ((rezonodwes.com))–

Tant qu’il vieillit tant le vin devient meilleur. Cette polichinelle si connue chez les vignobles et de fins connaisseurs de spiritueux pourrait être dupliquée et appliquée par une hypothétique démarche à  » Fas doub lanmò »(2000) de Bonel Auguste. Tant que l’œuvre prenne de l’ âge, tant que  s’ouvrent  les  perspectives de lecture et  d’analyse de ce texte. Le poète Bonel Auguste a été salué par l’ auteur de Bobomasouri, Franckétienne comme  » l’un des premiers poètes philosophes de la littérature créole haïtienne ». La diversité thématique et l’intensité des sujets qui tournent autour du destin de l’homme,  place Fas doub lanmò à un tournant : la conceptualisation des thèmes philosophiques, la pénétration de la psychanalyse dans le champ magnétique de la littérature créole. Tel un écho au surréalisme, dont l’hypnose ou le rêve occupa une place de choix dans le projet de André Breton, B. Auguste en a usé dans son premier recueil et ce qui souligne l’ originalité de cette démarche lyrique haïtienne.

Fas doub lanmò constitue un pied de nez à la mort. Celle-ci est opposée à la vie, la liberté. Bonel ne déclare-t-il pas d’ailleurs  » lanmò m gen de fas / yon fas fanm / yon fas dlo »(p.55). Ici la femme semble à travers une connotation multiple : synonyme de vie, d’amour et de liberté alors que l’eau ( dlo) paraît signifier « mort, enfermement ». Le poète fait corps à tous les sujets pour en tirer l’essence ou la substance, une certaine métaphysique des mots.  » La Fidélité », les prophéties, la Beauté, la Folie, etc, sont revisitées et interrogées pour en tirer le principe premier.

La dynamique du poète retrouve son élan, son excursion à travers le projet d’écriture qui fait de  » Fas doub lanmò », une œuvre qui interroge la mort dans sa dualité ( liberté/ hantise) pour porter la problématique au cœur même de la vie et du doute. Mais doit-on avoir peur d’affronter la mort ? Epicure, dans ses Lettres à Menecée, a souligné les limites humaines dans la tentative de comprendre le sujet  : Homme face à son destin (la Mort). Un clin d’œil à Erasme, philosophe hollandais et auteur de l’Éloge à la folie, un bref saut dans le champs de la psychanalyse chère à Freud fait du premier livre de poésie de Bonel un univers enrichi où le poème revient, après un long voyage comme Ulysse, vert d’espérance et de fluorescences vives.

Avec un œil assez inattendu, le poète proclame comme le démiurge son oracle ou sa prophétie en ces termes :

 » pwofesi m se patiray mouton

on liv istwa jepete klere

se dife nan grenn alimèt

se piwèt on eklips » ( p.6)

Ailleurs il oppose sa conception du terme  » Fidélité », à travers une image qui le définit  » Fidelite n ap blan sou tab lasèn » ( p.5). Le mot fidélité soutient une amitié sans tâche, immaculée, durable, objectée de géométrie variable. Dans un autre texte, le poète traduit-il sans doute le sentiment du temps qui passe ou jette-t-il un regard lucide sur le destin commun de l’être humain. En d’autres termes, le temps qui fuit conduit l’homme toujours vers le tombeau ( trennen lorizon nan pousyè) :

 » solèy la klere

anba zago chwal

k ap kouri ak yon bout kòd

K ap trennen lorizon nan pousyè » ( 7)

La folie dans Fas doub lanmò  

 » se la tout sa k ap kite souf yo…

rantre nan foli m » (p.49)

Généralement la folie est vécue comme un état de démence chez le sujet qui se trouve victime. Pourtant dans le recueil du poète, la folie non seulement occupe une place non négligeable. Elle semble vécue dans une démarche psychanalytique. Le concept « folie »  tranche avec la tonalité tragique dont elle paraît s’envelopper. Elle s’apparente même à la conceptualisation que fait Erasme du terme.  Le philosophe hollandais ne développe-t-il pas une  » Éloge de la folie » ? Chez Bonel Auguste, la folie est représentée à travers une terminologie du concept qui le définit et l’intègre dans une démarche tout à fait nouveau. Des images et des mots appartenant  au vocabulaire méliorative dessinent même les contours du concept folie :

 » foli pa m

pa foli bifèt

ni riyèl

foli m se riban

nan tèt timoun

jaden danfan » (p.10)

Une folie sans doute heureuse, puisqu’elle réfère à l’enfance, état d’insouciance et de félicité béante. Concédons que tous les enfants, à travers la vie et le monde, ne sont pas toujours heureux.

Ici une tentative de définir dans son essence la beauté ( Labote). La beauté se constitue-t-elle dans la « chose regardée » ou dans le regard ou la perception de l’admirateur ? Le dialogue de Socrate et d’ Hyppias Majeur remonte à la mémoire et laisse éclater sous la plume de Bonel ses écailles trop limineuses :

« Labote

s on zwazo benyen an san

ki frape kò l sou vit la

épi k rale on trèn zetwal

sot nan je m » (p.12)

L’image  » on trèn zetwal sot nan je m » traduit l’émerveillement de l’admirateur, la contemplation, la rencontre abrupte de l’œuvre et du spectateur, mais aussi la perception particulière et individuelle de l’œuvre.

Le sentiment du temps qui passe est vécu dans les mouvements de l’aiguile de l’horloge rendus par la main  » chak jès men ou / mete tout zegwi sou lenfini… chak batman kè ( tic-tac de l’horloge qui égraine les secondes) enfin  » men ou s on liy pechè lage nan lanmè » ( p.16).

Le poète fait un appel à la mémoire, dans une perspective rétrospective dans ces vers (« nan on lamwa ki klete sous anfans mwen » (p.18), ailleurs intropesctive ( « m te kwè m te ka réfère batèm mwen », (p.25) ;  « m limite wout mwen nan maleng mwen »(p.9). Sans doute, un appel au pied à la psychanalyse de Freud. Cet extrait ne dément pas l’approche intropesctive chère à la psychanalyse  » m plonje anndan m/

m toujou remonte an rêvé rèv mwen » (p.27).

Mais il jette à la face du monde :

 » Tout dyalòg se yon nofraj a de » ( p.46)

« Lanmò s on koulèv

nan bwat lamayòt » (p.24)

 » tout sa k rete

nan reyenkanasyon m

vid ki nan mitan de pye m lan

se la tout sa k ap soti nan mwen

pase pou ale » (p.49)

La mort comme thématique du recueil augustin est traitée dans une perspective philosophique. En effet, à travers ces vers  » Lanmò s on koulèv nan bwat lamayòt, » il circule une réalité multiple dimensionnée. La mort comme curieuse expérience collective. Le terme  » reyenkanasyon / réincarnation »   ne trouve son sens que dans  le passage obligé

à la mort. Le vide laissé par le décès, où tout part vers l’infini. Ce thème traverse le recueil dans l’évantail d’un champ lexical apparenté et usité tel :  vid, reyenkanasyon, simityè, file chagren, poudriye, m ap fè lanmou ak lanmò m, eskelèt, pot kadav mwen  ale, tout dlo je s on pye bwa k ap jete fèy ( jolie trouvaille pour de définir la tristesse), tonm, nofraj, etc.

 La mort peut-elle être une fête, un désir comme celle-ci est vécue chez les stoïciens. « m ap fè lanmou ak lanmò m » y paraît un clin d’œil appuyé. Célébrer les facettes de la mort comme le souligne le poème  » Fas doub Lanmò » c’est reconnaître à la grande faucheuse cette possibilité d’être un miroir multiple et cela dépend du bord ou du lieu où l’ on se tient. Bonel l ‘a reconnu  » Lanmò m gen de fas/ yon fas fanm/ yon fas dlo ». En fait, si Mourir était rentrer dans l’autre face de la vie. Qu’ elle soit bleue ou ombre. Mourir est moins que du chagrin qu’ une expérience -riche ou maigre, le doute demeure entier- dans la peau d’une nouvelle vie. La mort fait sens à la vie. Curieux !

James Stanley Jean-Simon
Écrivain et critique littéraire
Président du C.E.L.A.H ( Centre D’Études Littéraires et Artistiques Haïtiennes)

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