Charlie Hebdo – L’enfer des gangs en Haïti : les origines du fléau

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Alors qu’on croit toujours que ce petit pays caribéen a touché le fond, il s’enfonce encore un peu plus… Un an après le meurtre de son président, Jovenel Moïse, dans sa chambre à coucher (et dont l’enquête n’a pratiquement pas encore commencé), Haïti vient de connaître son pire bilan en matière de violence des gangs : entre le 8 et le 12 juillet dernier, au moins 234 personnes ont été tuées ou blessées. Dans l’indifférence de la communauté internationale.

Charlie Hebdo: « Ce qui désespère le plus les observateurs, c’est leurs liens (les gangs) avec les élites politiques et financières du pays »

Vendredi 5 aout 2022 ((rezonodwes.com))–

« Se sentir en sécurité, ça n’existe plus en Haïti », ­regrette dans un souffle Vélina Charlier, l’une des porte-­parole de l’association anticorruption Nou pap dòmi (« nous veillons », en créole haïtien). En l’espace de seulement deux ans, la jeune quadragénaire, qui vit dans l’un des beaux quartiers de Port-au-Prince (dont nous tairons le nom pour sa sécurité), a vu son quotidien bouleversé. « Avant, depuis chez nous, on n’entendait jamais les tirs, même lointains, assure-t-elle. Ça existait dans certains quartiers très pauvres, mais c’était vraiment un autre monde pour nous. Maintenant, on ne peut même plus être dans notre cour tellement ça tire. On y retrouve très régulièrement des balles perdues. Le quotidien des citoyens haïtiens, c’est la prison à domicile. On ne sort que pour aller au travail ou emmener les enfants à l’école, parce qu’il faut bien que la vie continue un minimum. Mais on ne sait jamais si on va revenir… si on ne va pas être kidnappé ou tué. »

Difficile d’être précis étant donné le sujet, mais on estime aujourd’hui qu’entre 100 et 200 gangs se partagent Haïti. Avec des noms tous plus exotiques les uns que les autres. 400 mawozo (« 400 bâtards ») ; G9 an fanmi e alye (« G9 famille et alliés »), dirigé par Barbecue (appelé ainsi pour sa propension à ­brûler les quartiers qui ne lui sont pas acquis), 5 secondes… Et des bilans particulièrement ­effrayants. Rien que pour les six premiers mois de 2022, l’ONU a recensé 934 meurtres, 684 blessés et 680 enlèvements dans la capitale. Sans compter les viols, devenus quasi systématiques, et toujours tabous dans cette société restée traditionnelle. Et encore ne s’agit-il que des crimes enregistrés officiellement.

Quant à Port-au-Prince, il est littéralement assiégé, coupé du reste du pays depuis des mois : les deux principaux axes de communication, qui mènent l’un au nord, l’autre au sud-ouest, étant aux mains de bandits redoutables. Les emprunter revient désormais à jouer à la roulette russe, « avec cinq balles dans le barillet », précise cet Haïtien de 28 ans qui préfère rester anonyme.

Si le phénomène des gangs n’est pas propre à Haïti, rares sont les pays à être tombés à ce point sous leur coupe. ­Comment expliquer une telle dégradation de la situation dans l’île ? « La violence a toujours fait partie de l’histoire d’Haïti, affirme Roberson Édouard, professeur de sociologie à l’université Laval, au Québec, créateur du premier Observatoire de la violence et de la criminalité en Haïti. Violence envers les premiers habitants du pays par les colons. Puis violence lors de la traite négrière et l’envoi des esclaves africains vers l’île pour travailler dans les plantations. Violence également pour se défaire de l’esclavagisme et de la colonisation. Évidemment, il n’existe pas de société sans violence, mais encore faut-il un certain cadre et une certaine maîtrise de l’État. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui en Haïti. »

Mais pour les spécialistes, l’explosion des gangs est assez récente. « Il y a toujours eu, ou presque, des bandes armées en Haïti, estime Djems Olivier, enseignant-chercheur à l’université, à Port-au-Prince. Mais elles avaient pour la plupart des visées politiques. Les dirigeants ont souvent monté et/ou organisé leurs propres milices politiques pour arriver ou se maintenir au pouvoir. Comme les « tontons macoutes » des Duvalier [dictateurs de père en fils entre 1957 et 1986, ndlr] ou encore les « chimères » du président Aristide, dans les ­années 1990 et au début des années 2000. » Mais ce n’est finalement qu’en 2004, après qu’Aristide a été chassé du pouvoir pour la seconde fois, que les gangs émergent réellement sur l’île« En partant, Aristide a laissé sa milice orpheline, explique le chercheur. Ils se sont retrouvés sans but. Mais avec des armes. Après avoir réclamé le retour de leur champion, par la terreur et la violence, en vain, ils se sont reconvertis dans le banditisme. C’est le début des gangs tels qu’on les connaît aujourd’hui. » Pendant un temps, les forces de police haïtiennes, aidées par la Mission des Nations unies pour la stabilisation en ­Haïti (Minustah), arrivée en 2004, réussissent à juguler le problème, arrêtant et emprisonnant des centaines de membres de gangs. Mais dans la confusion, après le séisme de 2010 (qui a fait plus de 200 000 morts, plus de 300 000 blessés et 1,5 million de sans-abri), ces bandits ont pu s’échapper de prison. Et profiter de la déliquescence de l’État pour prospérer.

« Après des années d’ingérence mili­taire dans le politique et un certain nombre de coups d’État, il a été décidé de dissoudre l’armée, explique Roberson Édouard. Le problème, c’est que la ­police a été infiltrée par les bandes armées. Et qu’en plus elle n’a quasiment pas de moyens. Quant à l’appareil judiciaire, il a rendu l’âme, lui aussi. C’est devenu le règne de l’impunité. Comme un symbole, le palais de justice de Port-au-Prince est tombé, il y a quelques semaines, entre les mains du gang de Village-de-Dieu. » Après plusieurs heures de tirs intenses, les magistrats, greffiers et avocats présents dans les locaux à ce moment-là ont réussi s’enfuir. Mais depuis, certains des plus grands criminels de l’île se pavanent dans le tribunal, vandalisant les bureaux, pillant les armoires, brûlant les pièces à conviction…

Ce qui désespère le plus les observateurs, c’est leurs liens avec les élites politiques et financières du pays

Au-delà de leurs actions toujours plus violentes, ce qui désespère le plus les observateurs, c’est leurs liens avec les élites politiques et financières du pays. « Si Haïti est le pays le plus pauvre des Amériques [avec plus de 60 % de la population sous le seuil de pauvreté, ndlr], c’est aussi l’un des plus inégalitaires au monde, poursuit Djems Olivier. Ceux qui détiennent les richesses et le pouvoir ne veulent surtout pas les partager. Et pour ça, ils sont prêts à s’allier avec les personnes les moins recommandables. » Et cela, quel que soit le bord politique. C’est ainsi que, au moment de manifestations anti gouvernement, des quartiers traditionnellement favorables à l’opposition subissent des « descentes » de gangs proches du pouvoir pour les dissuader d’aller manifester. Ou qu’à l’approche d’élections, les rues pro gouvernement sont terrorisées par les bandits acquis à l’autre camp, pour les empêcher d’accéder aux bureaux de vote. L’exécutif lui-même serait en lien étroit avec eux. D’après ses relevés téléphoniques, Ariel Henry, le Premier ministre qui assure la présidence par intérim, s’est entretenu, juste avant et juste après l’assassinat du président Jovenel Moïse, avec l’un des commanditaires présumés. Ledit président était, lui, accusé d’avoir détourné plusieurs dizaines de millions de dollars… et de frayer avec des trafiquants de drogue. Quant au ministre de l’Intérieur, Liszt Quitel, il a été mis en cause dans le rapt d’un pasteur. Mais aucun d’entre eux n’a été inquiété.

Aujourd’hui, dans ce pays exsangue à tout point de vue, l’économie criminelle est la seule qui fonctionne encore. Et elle est particulièrement lucrative« D’après l’ONU, il y a eu envi­ron 1 millier d’enlèvements en Haïti ces six derniers mois. ­Sachant qu’en moyenne une rançon se négocie à 100 000 dollars, ça fait 100 millions de dollars qui tombent… », calcule Roberson Édouard. « Comment les familles haïtiennes peuvent-elles payer ? Je n’en sais rien, reconnaît Vélina Charlier. On demande à la famille, aux amis, à la diaspora, on s’endette… Le kidnapping est devenu un vrai business. Il y a ceux qui ­enlèvent, ceux qui gardent les kidnappés, ceux qui jouent les intermédiaires… On se méfie de tout le monde. Si ça se trouve, notre voisin nous enlèvera demain pour quelques dollars. »

Dans un tel climat de misère et de terreur, faire partie d’un gang est l’un des seuls débouchés rentables pour la jeunesse. « Il faut se rendre compte du niveau de vie dans leur bidonville, explique Pierre Buteau, historien et ancien ministre haïtien de l’Éducation. Ils ont des maisons, des piscines, des bateaux… ils mènent la grande vie. Digne des films de gangsters américains ! Dans des quartiers qui n’ont ni l’eau courante, ni l’électricité, ni parfois de toits en dur. Où l’État n’assure plus aucun service public. Forcément, les petits jeunes les prennent pour modèles. » Pour autant, l’ex-ministre veut voir dans cette chute dans les abîmes une lueur d’espoir…

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