Sénat – Haïti : Discours de Joseph Lambert au 2e lundi de janvier 2022

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Lundi 10 janvier 2022 ((rezonodwes.com))–

–  Au nom du Bureau du Sénat de la République que j’ai l’honneur de présider , Je tiens d’abord à vous présenter des vœux de paix et de courage puisque nous sommes encore à la deuxième semaine du Nouvel an , une heureuse coïncidence amenée par notre constitution et qui me vaut de renouveler à chacune et à chacun de vous mes sentiments personnels . Les rites méritent le plus grand respect , mais cette cérémonie et l’occasion qu’elle donne , ont une portée qui, dans mon esprit , n’est pas simplement formelle.

– Depuis que le peuple haïtien a proclamé  la Constitution de 1987 pour adopter un régime démocratique , le Corps législatif, chaque deuxième lundi de Janvier , a le devoir de réunir le Sénat de la République et la Chambre des Députés en une seule Assemblée qui a le pouvoir d’ouvrir la session législative.  

– L’Assemblée nationale,  ainsi constituée , reçoit les principaux administrateurs de l’Etat qui doivent exposer la situation générale du Pays . Cette exigence constitutionnelle participe de la vie républicaine qui tient , d’une part , de la transparence nécessaire née des relations entre les mandataires et leurs mandants , et d’autre part ,  du principe cardinal de la Séparation des Pouvoirs qui viennent ensemble , en ce jour, en ces lieux , renouveler leur allégeance à la loi mère et réaffirmer leur conscience partagée de l’interdépendance .

Malheureusement, la situation globale de notre société politique dégradée ne favorise pas de brillants auspices à la cérémonie du jour. Voilà deux ans déjà que notre pays , dans une sorte d’incompréhension avérée, est sorti de l’ordre institutionnel et démocratique . De plus en plus, Haïti s’écarte des lois pour     épouser cette pente sauvage qui conduit sûrement à la barbarie . Le nouveau régime démocratique s’est heurté contre l’ordre ancien qui résiste de manière brutale .

– Aujourd’hui , la République d’Haïti est privée de sa chambre des Députés et son Sénat est réduit à un tiers de ses membres , ceux-ci exercent leur mandat qui expire au deuxième lundi de janvier2023. Nous sommes donc parvenus à manquer , à coté d’autres , un événement majeur qui aiguise la nostalgie des collègues. Car la rentrée parlementaire contient ces instants de haute intensité qui participent de la culture républicaine en renseignant sur la santé de la démocratie . Conscient de ce grand déficit, le bureau du Sénat se contente de marquer officiellement la reprise des travaux pour les dix élus , les seuls qui restent comme les grands témoins .

Les Haïtiennes et les Haïtiens  gardent de très mauvais souvenirs de l’année 2021 qui a été celle des grandes difficultés . Notre pays a connu des épreuves rudes qui ont été vécues selon des formes diverses et variées .Elles ont été nombreuses , les manifestations populaires trop souvent conduites par une littérature violente pour produire des revendications de tous ordres .

-La déraison qui règne a tout dérangé , des voix se réclamant de la mouvance démocratique ne se sont pas embarrassées de proposer tout ce qui est contraire aux normes et elles encouragent la révocation du mandat des élus . Cette démarche qui semble ignorer toute mesure porte un projet qui consiste à renverser les institutions qui constituent jusqu’ici les principaux acquis de ce régime démocratique que nous peinons à consolider .

 – C’est ainsi que depuis trois longues années, un banditisme calculé n’arrête pas de progresser dans certaines zones , à la périphérie de la Capitale où les professionnels de l’insécurité se sont mis à pied d’œuvre . Si Martissant suffit pour paralyser quatre départements , nous reconnaissons qu’ils sont nombreux les gangs qui opèrent à travers le pays . Les conséquences sont si graves sur l’économie nationale qui était déjà maigre . Et la population livrée à elle-même ramasse au quotidien son lot de cadavres lorsqu’elle n’est pas appelée à une collecte pour payer la rançon réclamée pour la libération d’un proche .  

-Toutefois , les autorités de l’Etat ont le devoir d’assumer l’héritage d’une mauvaise gestion selon le grand principe de la continuité qui n’admet pas de  séparation entre l’actif et le passif . Certaines revendications vont certainement revenir puisque les enseignants sont légitimes à réclamer leurs arriérés de salaires  , comme les policiers ou les autres employés de l’administration publique sont habiles à réclamer de meilleurs traitements . Outre ces besoins naturels , la  revendication principale de la population haïtienne est aujourd’hui la sécurité à rétablir .

 Mesdames , Messieurs ..

 -Je prends cette liberté de produire mon observation personnelle sur le problème haïtien , car l’homme d’Etat se doit d’exposer sa compréhension de la situation nationale sans aucune crainte de s’exposer lui-même. Aujourd’hui plus qu’hier , notre Pays a besoin d’un franc-parler , d’une parole vraie qui soit en rapport avec le fait social haïtien. Et nous nous attardons trop au conjoncturel dans un comportement de sapeur-pompier  qui n’a jamais su donner de résultats .

-Pendant trop longtemps , nous parlons d’une certaine Haïti dont les souvenirs mettent à mal les nostalgiques encore incapables d’admettre que notre Pays n’est pas seulement constitué de ses villes, de ses pseudo villes ou de ses bidonvilles . Haïti est aussi et certainement la somme ses sections communales écartées , sous-exploitées , négligées et humiliées .

– Le traumatisme de l’esclavage que nous trainons jusqu’à ces instants avec son cortège de préjugés nous empêche de nous constituer pour construire notre Pays et souvent nous cédons au manque d’imagination. Parmi nous , il y a certains qui font beaucoup trop dans ce qu’ils ne doivent pas faire et d’autres qui font beaucoup moins que ce qu’ils auraient du faire .

-Le résultat est bien clair . Sous nos yeux , sous nos pas , Notre Pays est entrain de se défaire .Il faut bien le dire , notre Pays , c’est la mauvaise gouvernance . C’est la pauvreté et la misère; c’est l’opulence et la corruption aussi ; c’est l’impunité certainement . Ce sont tous ces maux trop connus que nous sommes obligés de rappeler d’une année à l’autre et de déplorer .Nous avons le devoir d’agir maintenant , ensemble , vite et bien .

-Comme le disait si bien Aimé Césaire,  le poète ou l’homme politique, comme on voudra,   » Une civilisation qui est incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente « 

-Je suggère humblement mais fermement que l’année 2022 soit décrétée  » Année du dialogue haïtien  » . Le titre importe peu tel qu’il peut varier de la Conférence nationale , en passant par les Etats Généraux jusqu’au dialogue social ou politique . Je crois que notre société est grosse d’événements trop graves et qu’elle ne peut plus faire l’économie de cette rencontre . Il nous faut l’autorité d’un pouvoir de convocation capable d’obtenir la participation responsable et enthousiaste de tous les secteurs de la vie nationale .

-Les défis actuels devraient nous convaincre de la nécessité d’un effort de dépassement puisque nous vivons un vide . Aucun pouvoir constitué . Tout est devenu illégal et c’est la légitimité qu’il faut rechercher . En tout état de cause , 2022 sera une année électorale où les passions vont creuser davantage les fossés entre les partis , les plateformes ou entre les filles et les fils de la Patrie tout court .

-En principe , deux tiers du Sénat , la Chambre des Députés , les Collectivités et les Municipalités vont être renouvelés . Déjà des questions se posent sur la formation et les provisions légales du Conseil Electoral sans oublier les préoccupations qui se rapportent à la durée et au terme du mandat des élus . Il n’y a aucune certitude quant à la capacité de l’ONI à délivrer les cartes renouvelées , ni de nouvelles cartes à ceux qui viennent d’accéder à la majorité civile et politique . Leur validité aussi mérite une mise au point .

-La Police Nationale sera rudement éprouvée , puisque depuis dix-huit ans , c’est la première fois qu’elle va être seule , sans la MINUSTAH , pour couvrir tout le territoire avec les dizaines de milliers de centres et de bureaux  de vote disséminés jusqu’aux confins des sections communales . Il est utile de voir les groupes organisés du secteur démocratique tenir des réflexions sur ces questions car les conséquences de ces dérives conserveraient une Chambre basse non renouvelée , un Sénat finalement annulé, des Collectivités illégitimes , bref la déroute de la République démocratique .

Mes chers Collègues,

-Le tiers du Sénat doit mettre ensemble sa responsabilité et ses prérogatives pour épargner la République de cette catastrophe . Il a le devoir d’accorder l’urgence et le sérieux pour  mettre le Premier ministre de facto en demeure de ne pas faire obstacle au large consensus qui doit sortir enfin le pays de cette trop longue crise .

Cette démarche est d’une extrême sensibilité et elle mérite toute la finesse requise afin de mériter l’assentiment populaire dont nous sommes les porteurs immédiats et authentiques.

-Des critiques nombreuses, venues d’horizons divers , questionnent  le mode de fonctionnement de l’actuel Gouvernement qui ne s’est jamais fixé sur les questions d’intérêt général comme la sécurité et les élections . Nous devons veiller à redonner au peuple haïtien un peu d’espoir ,  lui indiquer dans quelle direction va notre pays et restituer à nos institutions une certaine crédibilité en y injectant la dose optimale d’équilibre et d’équité pour une justice sociale renforcée . 

Chers Collègues,

Mesdames, Messieurs,

– Le Senat , quoique réduit au tiers , a donc du pain sur la planche. C’est le moment de se serrer les coudes pour travailler ensemble et offrir une meilleure image de notre Corps qui a encaissé bien des  attaques.

– Je conseille que les Sénateurs soient solidaires du Bureau qu’ils auront élu , car , au bout du compte , le bilan sera celui de l’équipe . Je dis de la sorte parce que j’ai trop souffert de l’absence de mes collègues , parce que je suis convaincu que le Bureau aurait pu faire mieux si les collègues avaient su davantage payer de leur présence . Pour ma part , Sénateur ou Président , je reconnais mon devoir .

Mais nous ne saurions accepter que des démocrates qui se disent convaincus et conséquents mettent en question l’existence même du Sénat au sein d’un système de démocratie représentative et républicaine.

-J’ai pris plaisir à travailler avec vous durant une année à la présidence du Bureau . Je suis bien loin des objectifs que je m’étais fixés car les trop nombreux faits de conjoncture m’ont absorbé. Il y avait tant à faire et je me suis souvent trouvé dans l’obligation de défendre les institutions qui fondent la République . Je reconnais avoir raté la quantité , mais je me console à la qualité qui a donné des résultats quant à l’intérêt national .

-Je m’en voudrais de ne pas exprimer mes remerciements à mes  chers collègues Sénateurs qui ont souhaité que je garde cette année encore le fauteuil de la présidence . Je suis sensible à cette marque de confiance . Honneur à la sagesse ,  Je souscris à l’alternance en restant disponible pour le nouveau bureau chaque fois qu’il aura été nécessaire .   

-C’est sur ces mots que je termine en demandant à notre Créateur de nous donner , à nous tous , l’influx nécessaire pour l’accomplissement de notre mission . Puissions-nous agir pour rendre possible un dialogue national dans la perspective de nous installer solidairement dans la consolidation de la paix , de la stabilité et de la sécurité de notre Pays , pour un développement concerté et durable !

-Je sais compter sur l’engagement et le patriotisme des uns et des autres , pour que l’intérêt général soit , en définitive , notre boussole commune .

Bonne et fructueuse année à vous tous !

Je vous remercie.

Joseph Lambert
Sénateur

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