Haiti-Observateur|4 millions $ détournés du fonds des passeports. Quelles sont les responsabilités de Claude Joseph ?

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Youri Latortue pourrait ouvrir une boite de pandore. Il révèle que le consulat de Miami «  a envoyé des formulaires de demande pour la somme de 700 000 dollars. Il a envoyé les formulaires sans avoir expédié l’argent… »

L’Unité des passeports a le potentiel de générer USD 10 millions $ par an

New York, mercredi 29 décembre 2021 ((rezonodwes.com))–Le citoyen qui se fait attribuer le titre « L’homme des dossiers », l’ex-sénateur Youri Latortue, vient de lancer une nouvelle alerte : USD 4 millions $ ont été dé tournés du fonds des passeports, à l’ambassade d’Haïti, à Washington. La corruption qu’il dénonce, battant son plein dans la diplomatie haïtienne, fait obligation d’ouvrir une enquête approfondie sur la gestion de Claude Joseph. Car la vaste opération d’escroquerie ayant favorisé les faits dénoncés par le dirigeant d’ Ayiti Ann Aksyon (AAA) s’était déroulée sous l’administration de ce dernier.

En effet, M. Latortue attire l’attention sur le procédé utilisé pour mener cette vaste opération de détournement du fonds des passeports, au niveau des différents consulats de la République. Ces derniers reçoivent des formulaires de demande de passeport, qui sont dûment remplis et les documents de voyages payés d’avance, sans toutefois acheminer les fonds y relatifs à l’ambassade d’Haïti, à Washington.

Pour étayer ses accusations, l’ex-sénateur offre en exemple le consulat de Miami. Dirigé par le consul Stéphane Gilles, soutient le dirigeant de AAA, le consulat de Miami « a envoyé des formulaires de demande pour la somme de 700 000 dollars. Il a envoyé les formulaires sans avoir expédié l’argent… »

Le consulat de Miami n’est pas le seul qui pratique cette politique de « rétention de fonds » dans les cas de demande de passeports. Pratiquement tous les consulats d’Haïti suivent ce modèle, surtout quand la corruption des titulaires de ces institutions est tolérée par leurs supérieurs aidant au détournement du fonds des passeports, « à la source », c’est à dire au consulat même, avant même que les documents soient expédiés à l’ambassade. Ce détournement de fonds dénoncé par Youri Latortue s’effectue au niveau de l’ambassade, aussi bien qu’à partir des consulats.

Le scandale de corruption dénoncé par l’ex-sénateur Latortue avait originalement éclaté, début août, sous l’administration de Claude Joseph, à la Chancellerie. À l’époque le Federal Bureau of Investigation (FBI), était intervenu pour alerter les autorités haïtiennes qu’il existait un problème au niveau du consulat à l’ambassade chargé de l’unité des passeports. En effet, des demandes de passeports étaient faites auprès des agents basés dans des résidences privées où des montants y relatives étaient versées, et les documents de voyage récupérés ensuite chez des agents travaillant pour des représentants consulaires.

Claude Joseph, alors ministre des Affaires étrangères, avait vite révoqué Gélorme Juste, son cousin, qui pilotait cette opération, à l’ambassade d’Haïti. Le chancelier tentait de le faire transférer à un autre consulat, comme à Santo Domingo, par exemple, mais il s’était trouvé confronté à la résistance au sein du ministère. M. Juste faisait partie d’une équipe d’employés casés dans les ambassades et consulats par Claude Joseph. Les documents de voyage émis par l’ambassade, alors que l’argent versé en paiements n’aboutissent pas à destination, mais plutôt à des agents parallèles contrôlés par Gélorme Juste, sont livrés par courrier DHL à des résidences privées.

Avec Gélorme Juste rappelé, l’enquête du FBI sur cette opération est restée sans suite. Ce n’est pas Claude Joseph qui allait lancer une enquête sur son cousin, le « Kase fèy kouvri sa », comme on dit en créole, étant la norme à la Chancellerie, sous l’administration de ce dernier. La corruption s’est progressivement installée à l’ambassade d’Haïti à Washington.

La situation de corruption présentement constatée, dans la gestion du fonds des passeports, à l’ambassade d’Haïti, à Washington, s’est développée progressivement, après que les finances aient été assainies à partir de 2004. Signalons que, depuis l’exil du président Jean Bertrand Aristide, à Washington, en 1992, l’émission des passeports pour les citoyens haïtiens à l’étranger, y compris ceux en République dominicaine, se faisait à partir de Washington et que le président reconnu par les Américains et autres avait le contrôle des fonds versés à l’occasion. La section consulaire s’occupait de tout et rendait compte au président, en exil doré, qui en disposait à volonté, même pour payer ses gardes du corps américains.

À l’arrivée de Raymond A. Joseph, à Washington, comme chef de la Mission diplomatique d’Haïti, début avril 2004, la section des passeports expédiait USD 60 000 au ministère de l’Intérieur, son organisme de tutelle. Deux mois après avoir pris charge, l’ambassadeur Joseph ordonna que USD 250 000 soient expédiés au ministère des Finances et des Affaires économiques, pour le compte du ministère de l’Intérieur. Huit mois plus tard, les transferts totalisaient plus de USD 2 millions. Pour la dernière année complète de sa gestion, soit 2009, car ayant démissionné le 31 août 2010, l’ambassadeur Joseph avait fait expédier USD 5 millions $ au ministère des Finances.

Entité autonome, de 2004 à 2010, le Consulat d’Haïti, qui contrôlait les rentrées du fonds des passeports, était en mesure d’ effectuer des transferts mensuels au Trésor national, via un compte à la Citibank, jusqu’à ce que les autorités aient renoué, en 2011, avec le régime de corruption, qui permettait de faire des paiements de fortes sommes d’argent aux proches du pouvoir, y compris à des politiciens pour financer leurs élections.

Il semble que la dénonciation de l’ambassade d’Haïti, à Washington, en proie à la corruption, faite par M. Latortue, blesse des susceptibilités. En tout cas, quoique certains puissent dire ou faire, à ce sujet, en réalité les acteurs, à la Mission diplomatique d’Haïti ne peuvent pas se dérober aux responsabilités liées aux décisions qu’ils ont prises en matière de fonds décaissés. Car depuis quelque temps, a été lancé le processus de dépouillement du fonds des passeports de son autonomie. Des sources proches de l’ambassade d’Haïti ont révélé quelque temps, les formulaires de demande de passeport étaient livrés à des adresses autre que celle de l’ambassade, par DHL, accompagnés de cash en guise de paiement. On s’était arrangé pour acheminer les formulaires à l’Unité des passeports, tout en gardant l’argent.

Depuis le scandale du mois d’août, la section des passeports reçoit les formulaires, mais les montants, soit en chèque ou en cash, sont déposés à un compte sur lequel cette dernière n’ a plus de contrôle, ayant été dépouillée de son autonomie. Selon ces mêmes sources, au rythme des demandes de passeport, en diaspora, et la hausse du coût d’obtention du document de voyage, l’Unité des passeports a le potentiel de générer USD 10 millions $ par an.

Dans le passé, notamment, avant la chute de la dictature, le personnel de l’ambassade n’était pas autorisé à effectuer des décaissements, à partir du fonds des passeports. Il fallait l’aval d’un supérieur, jusqu’à celui du président de la République, dans certains cas. Il faut signaler que nommé en charge de l’ambassade, en avril 2004, Ray Joseph s’est mis immédiatement à nettoyer les écuries d’Augias. Car, à l’époque, des retraits étaient effectués, en veux-tu en voilà, au détriment du fonds des passeports, chaque fois qu’un ayant-droit fait une demande d’argent. D’ailleurs, les hauts fonctionnaires proches du pouvoir, surtout les parlementaires, ne rataient jamais l’occasion de solliciter des fonds de l’ambassadeur, quand ils sont en voyage aux États-Unis, histoire de s’approprier de l’« argent de poche », en sus du montant du « per diem » auquel ils ont légalement droit.

La dégringolade fut totale après le départ de l’ambassadeur Paul G. Altidor. D’ailleurs, depuis le départ de l’ambassadeur Hervé Denis, en 2020, aucun rapport sur le fonds des passeports n’est adressé à l’institution de tutelle. Tel qu’indiqué préalablement, c’est à l’avènement de Michel Martelly, que l’ambassade avait renoué, timidement, avec les anciennes habitudes que le Chargé d’Affaires Joseph avait éliminées dès son arrivée.

Tout compte fait, Youri Latortue risque d’avoir ouvert une boîte de Pandore. Car entre le fonds des passeports et les frais liés aux services des Archives, collectés par les consulats d’Haïti, le manque à gagner que connaît l’État haïtien, par le truchement de son ambassade, à Washington, pourrait s’élever à des millions de dollars.

De toute évidence, des réformes drastiques s’imposent dans la diplomatie haïtienne, en vue d’assainir les finances du système. Cela suppose un audit en règle de toutes les missions à l’étranger, doublé d’une enquête approfondie sur les acteurs qu’il faut, en premier lieu, mettre en disponibilité. Car, il y a fort à parier que, toujours en poste, ils ne diront jamais toute la vérité aux enquêteurs. Un immense service serait rendu à Haïti par une enquête sur la gestion de Claude Joseph, à la Chancellerie. Y compris sur celle de ceux qui ont occupé cette fonction, au cours des douze dernières années.

Haiti-Observateur
Edition du mercredi 29 déc. 2021 au 4 janvier 2022

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