Le coût massif, mais invisible, de la fermeture des écoles

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Dimanche 5 septembre 2021 ((rezonodwes.com))– L’impact de la fermeture des établissements scolaires sur les enfants et les jeunes du monde entier est colossal. Depuis mars 2020, la fermeture prolongée des écoles en raison de la pandémie de COVID-19 a entraîné la plus grave crise de l’éducation de ces dernières 100 années.

Comme l’a dit le ministre chilien de l’éducation, Raul Figueroa, lorsqu’il a expliqué les efforts de son gouvernement pour rétablir l’apprentissage, « nous avons eu un tremblement de terre dans l’éducation ». Mon collègue de la Banque mondiale, Indermit Gill, compare avec justesse l’impact de la fermeture des écoles sur l’éducation à une bombe qui ne détruit qu’un seul capital, c’est-à-dire, le capital humain. 

Je me demande si les sociétés et les gouvernements ont intériorisé l’ampleur de la crise. Dans les pays où les fermetures desécoles sont nombreuses comme en Asie du Sud, au Moyen-Orient et en Amérique latine, le nombre de jours d’école perdus atteint 200. Cet immense crise de l’ apprentissage s’apparente à un feu de forêt qui fait rage et qu’il faut éteindre. La Banque mondiale, l’UNESCO et l’UNICEF ont conçu « la Mission : Rétablir l’éducation en 2021 », comme une tâche urgente pour cette année. 

Si les gouvernements et les sociétés veulent « joindre le geste à la parole » et démontrer que le bien-être des enfants et des jeunes est effectivement une priorité politique, il faut mettre en place des mesures urgentes et décisives pour ouvrir les écoles en toute sécurité là où elles restent fermées et donner la priorité aux politiques visant à rattraper les retards d’apprentissage.   

La fermeture des écoles contribue-t-elle à la lutte contre la pandémie ?  

Depuis le début de la pandémie, la fermeture des établissements scolaires était presque universellement considérée comme un mécanisme de prévention de la propagation . Cette idée était fondée sur des suppositions plutôt que sur des preuves. Aux premiers stades de la pandémie, les gouvernements naviguaient craintivement dans une mer d’ignorance. Même si les enfants n’étaient pas susceptibles de tomber gravement malades, on supposait qu’ils pouvaient transmettre le virus efficacement.  Pour certains pays, dont la Suède, ces suppositions n’étaient pas suffisantes, et les écoles sont restées ouvertes. Mais il s’agissait d’exceptions.

Aujourd’hui, nous disposons de preuves suggérant que ces suppositions étaient erronées. Une synthèse des enquêtes épidémiologiques et des analyses au niveau des ménages indique que les enfants transmettent le virus moins efficacement que les adultes. Les résultats des initiatives de réouverture des écoles suggèrent qu’avec des précautions et des stratégies visant à minimiser la transmission, les écoles ne sont pas une source majeure de transmission, ni un environnement à haut risque pour le personnel. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies a conclu que, pour les adultes, le risque d’infection en milieu scolaire n’est pas plus élevé qu’à la maison ou dans la communauté, et aussi que, malgré les nouvelles variantes du virus, les effets négatifs de la fermeture proactive des écoles l’emportent sur les avantages, de sorte qu’elles ne devraient être utilisées qu’en dernier recours. Des études menées en Allemagne et aux États-Unis ainsi que l’expérience des pays où les écoles ont rouvert entre la première et la deuxième vague suggèrent qu’avec des stratégies d’atténuation appropriées, la réouverture n’a pas entraîné une augmentation des infections parmi les élèves, les enseignants ou dans la communauté, même avant le début du processus de la vaccination.

L’essentiel est qu’il n’existe aucune preuve scientifique permettant de présumer que les écoles sont plus à risque que d’autres environnements professionnels ou récréatifs de densité similaire. Rien ne peut justifier que les écoles restent fermées alors qu’au même moment, les restaurants, les bars ou les centres commerciaux rouvrent leurs portes. La fermeture prolongée des écoles était censée protéger les adultes qui risquent davantage de tomber gravement malades – peut-être en vain. En plus, compte tenu des expériences de réouverture en toute sécurité dans des pays avant le développement des vaccins, les systèmes éducatifs n’ont pas besoin d’attendre une vaccination communautaire généralisée pour rouvrir.  

Quel a été le coût de la fermeture des écoles ?

Il n’existe pas d’estimation des avantages de la fermeture des établissement scolaires. En revanche, le coût de la fermature en termes d’apprentissage, de santé mentale et de développement socio-émotionnel des enfants est exorbitant. Malgré les efforts louables et indispensables des pays pour assurer l’enseignement à distance, qui ont impliqué des ajustements rapides, de nombreux pays sont conscients que l’enseignement à distance a été une compensation faible, inégale et très partielle de l’enseignement en face à face. Les preuves en sont de plus en plus nombreuses.

Les simulations de la Banque mondiale à la fin de 2020 ont montré que l’indicateur de la pauvreté des apprentissage  – le pourcentage d’enfants de dix ans qui ne peuvent pas lire et comprendre un texte simple – passerait probablement de 53 % avant la pandémie à 63 %. Ce chiffre est peut-être sous-estimé, car les calculs étaient basés sur une durée de fermeture des écoles qui a été largement dépassée dans plusieurs pays. Nous disposons désormais de données sur les énormes pertes d’apprentissage réelles qui apparaissent dans les pays développés et en développement. Des données provenant des Pays-Bas, de la Belgique et du Royaume-Uni, pays qui ont pu mesurer l’apprentissage lorsque les élèves sont retournés en classe après la première vague de la pandémie, montrent que, malgré de courtes fermetures des écoles et une forte pénétration d’Internet, les pertes d’apprentissage ont été importantes. Plus récemment, une étude menée à Sao Paulo, où les données ont été recueillies au début et à la fin de l’année 2020, montre que les élèves ont appris 27,5 % de ce qu’ils auraient appris si les cours en face à face avaient continué. En Afrique du Sud, où les élèves de première année ont manqué en moyenne 60 % des jours de classe en 2020, les élèves de deuxième année ont subi des pertes d’apprentissage équivalentes à 57-70 % d’une année d’apprentissage. Au Chili, les premières évaluations montrent qu’en 2020, de la 6e à la 12e année, malgré une réouverture partielle, les élèves ne maîtriseront que 60 % du contenu du programme en lecture et entre 47 et 27 % en mathématiques.

Perdre l’outil le plus important pour l’égalité des chances

En outre, la fermeture des écoles a entraîné la perte du principal outil d’égalisation des chances.  Toutes les études disponibles montrent que plus les pertes  sont importantes plus le statut socio-économique est bas. L’école, malgré ses limites dans les pays pauvres et à revenu intermédiaire, est le principal mécanisme d’égalisation des chances. Pour d’innombrables enfants et jeunes gens, l’école est le seul espace sûr de stimulation, de socialisation et d’apprentissage significatif. Cet espace a disparu pour trop d’entre eux et pendant trop longtemps. Pendant que les écoles étaient fermées, les possibilités de stimulation éducative des enfants étaient définies par les conditions de vie à la maison. Pour les plus chanceux, ces conditions comprenaient une connexion Internet, l’accès à des livres, un espace pour travailler et des parents pour les guider. Dans de telles conditions, on peut fournir un certain niveau d’apprentissage. D’autres n’avaient pas ces conditions préalables à l’apprentissage et ont donc perdu toute expérience d’apprentissage. Les différences marquées entre les environnements d’apprentissage à domicile des enfants pendant la pandémie illustrent l’inégalité des chances.

Qu’est-ce qui préoccupe le plus les systèmes éducatifs lors du rattrapage de l’apprentissage ?

Tout d’abord, nous constatons qu’’on se préoccupe des pertes d’apprentissage des élèves. Il est essentiel de disposer d’informations sur l’ampleur des pertes d’apprentissage aux niveaux national et local. Si les systèmes éducatifs ne mesurent pas l’apprentissage, ils marchent à l’aveuglette. Choisir de mesurer les niveaux d’apprentissage actuels n’est pas une décision facile, car dans de nombreux cas, la mesure de l’apprentissage apportera de mauvaises nouvelles. Cependant, il est essentiel de saisir la réalité et de comprendre l’ampleur de la perte d’apprentissage pour concevoir des politiques de rattrapage et d’accélération appropriées dans tout le pays.

Deuxièmement, nous observons des efforts judicieux pour rouvrir les écoles en toute sécurité. Le processus de réouverture doit être une décision fondée sur des preuves. La principale recommandation est donc de s’assurer que les écoles ont mis en place plusieurs stratégies de prévention pour minimiser la propagation de la COVID-19. Ces stratégies comprennent l’éloignement physique, le port de masques, les tests, le lavage fréquent des mains et l’amélioration de la ventilation. Un autre élément clé est le système d’alerte précoce et les campagnes de communication visant à faire revenir les élèves qui se sont désengagés du système éducatif. La sécurité sera encore plus grande si la vaccination des enseignants sera une priorité ; selon le Global Education Recovery Tracker, de Johns Hopkins, de l’UNICEF et de la Banque mondiale, un peu plus de la moitié des pays ont donné la priorité aux enseignants dans les stratégies nationales de vaccination. Enfin, il est conseillé de commencer par les écoles primaires, car il est prouvé que le risque de transmission est plus faible chez les jeunes enfants. Il est également plus difficile de compenser l’enseignement en face à face par un enseignement à distance avec de jeunes enfants.

Troisièmement, on note une flexibilité pour s’adapter et répondre aux besoins actuels de chaque enfant afin de récupérer les pertes d’apprentissage. Les calendriers scolaires doivent être ajustés pour rattraper le temps perdu et le programme doit être adapté pour donner la priorité à l’apprentissage fondamental, avec une flexibilité au niveau local en fonction des besoins des élèves.  

La flexibilité peut impliquer un retour échelonné à l’école, des heures d’arrivée décalées, avec des élèves en alternance pour réduire le nombre d’élèves par classe. Pour faciliter ce retour, les enseignants doivent disposer d’outils permettant d’évaluer le niveau d’apprentissage de chaque élève, tant d’un point de vue scolaire que socio-émotionnel. Chaque enfant est différent et l’expérience qu’il a vécue pendant la pandémie peut être différente ; même au sein d’une même classe, un enfant peut avoir été dans une maison avec des livres, un accès à l’Internet, un espace pour travailler et des parents qui le stimulaient, alors que son camarade peut avoir été complètement déconnecté du processus d’apprentissage. Il en résulte un processus de récupération complexe qui nécessitera des stratégies de rattrapage sur l’apprentissage de base, un soutien socio-émotionnel aux élèves, ainsi que des programmes de soutien et de formation intensifs pour les enseignants.


L’ouverture des écoles doit être sûre, flexible et volontaire. Mais j’ajouterais une caractéristique supplémentaire : elle doit aussi être urgente.  Le retour à l’apprentissage en face à face est urgent. Les décisions relatives à l’ouverture des écoles ainsi que les actions politiques en faveur de l’apprentissage accéléré doivent être étayées par les preuves disponibles, et non être influencées par des considérations politiques. 

Nous devons tous reconnaître que les tâches pédagogiques, administratives et logistiques liées au processus de réouverture sont extrêmement difficiles.  Mais nous devons aussi nous rappeler que même si nous faisons tous les efforts possibles pour récupérer l’apprentissage, nous ne pouvons pas remonter le temps, et que l’apprentissage perdu, le jeu perdu et la stimulation perdue pendant l’enfance et l’adolescence sont difficiles à récupérer.  Personne n’aura plus 6 ou 7 ans.  

Protéger et récupérer l’apprentissage pour cette génération d’enfants et de jeunes est un impératif moral, comme désamorcer une bombe à retardement qui menace d’évaporer le capital humain dont les pays et leurs économies ont besoin pour garantir des sociétés plus équitables et prospères à l’avenir. Chaque jour compte, c’est pourquoi nous devons agir maintenant pour protéger l’avenir de nos enfants. 

JAIME SAAVEDRA

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