par Ruolz Ariste
Adjunct Professor, School of Public Policy and Administration, Carleton University
Le Congrès Patriotique pour le Sauvetage National d’Haïti, lancé par la communauté académique et des organisations de la société civile, a récemment tenu une période de consultations d’environ un mois à travers Haïti et sa diaspora, portant sur la crise qui s’aggrave dans cette nation caribéenne.
Les travaux se sont conclus le 27 juin avec 25 propositions articulées autour de trois points : 19 sur la crise sécuritaire et six sur les réformes de la gouvernance publique et les transitions politiques interminables.
Bien que ces trois points soient essentiels au sauvetage national et étroitement liés, ils ne sont pas de même importance. Au vu du nombre de propositions, la crise sécuritaire est prioritaire sur les réformes de gouvernance et les transitions de pouvoir sans fin.
En tant qu’expert en politiques publiques et en administration, j’estime que les réformes de gouvernance sont cruciales, car l’insécurité, le non-respect de la loi et les transitions politiques constantes que connaît Haïti trouvent leurs racines dans la mauvaise gouvernance et la corruption.
La corruption au cœur du problème
La corruption excessive est le cancer qui ronge Haïti. Elle freine l’investissement privé, ralentit la production de biens et de services, et provoque des troubles sociaux, des activités criminelles et la pauvreté. C’est la cause profonde de la crise haïtienne, non un simple symptôme.
Dans son ouvrage La Grande Évasion : Santé, richesse et origines des inégalités, l’économiste britannico-américain et lauréat du prix Nobel Angus Deaton soutient qu’un gouvernement national bien fonctionnel est ce qui permet aux populations d’échapper à la misère.
Ses vues rejoignent une étude de chercheurs du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale, qui ont conclu qu’une hausse de la corruption réduit considérablement la croissance des revenus des populations appauvries.
Ces travaux démontrent clairement que ce n’est pas la pauvreté qui engendre la corruption, mais bien l’inverse. Autrement dit, pour véritablement lutter contre la pauvreté, il faut remonter à la source du problème et combattre la corruption.
J’ai défendu le même argument dans mon ouvrage auto-publié Événements contemporains liés à l’équité et à l’inclusion : Un regard sur les Noirs, la diaspora haïtienne et les populations locales.
Il est donc évident que la majorité des recommandations du Congrès Patriotique devrait porter sur la mauvaise gouvernance et la corruption.
La corruption haïtienne vue de près
La corruption est la norme en Haïti, non l’exception. Elle est ancrée dans les institutions du pays et demeure systémique. Le scandale PetroCaribe, d’une valeur de deux milliards de dollars américains, en est un exemple frappant.
Des investisseurs bien intentionnés qui cherchent à faire des affaires en Haïti se heurtent souvent à une multitude de fonctionnaires corrompus. J’en ai personnellement fait l’expérience.
J’ai fondé une entreprise en Haïti, Biogaz pour une Solution Intégrée, avec des collègues et anciens camarades de classe spécialisés dans la gestion des sols et la production agricole.
Lors de la création et de la direction de cette entreprise, nous espérions une stabilité politique grâce à l’élection du président Jovenel Moïse en 2017.
Au lieu de cela, nous avons été confrontés à des offres sans scrupules, y compris de la part d’un ancien camarade de promotion devenu membre haut placé du gouvernement. La corruption flagrante, sous forme de pots-de-vin substantiels exigés par des élus ou des fonctionnaires, était omniprésente. L’entreprise n’a pas survécu à cet environnement hostile.
Ce que je veux souligner ici, c’est que certaines personnes en Haïti adoptent des comportements corrompus sans aucune gêne, voire peut-être sans même s’en rendre compte.
Moïse, quant à lui, a été assassiné quatre ans plus tard. Plusieurs suspects ont été mis en examen dans le cadre de son meurtre, dont son épouse Martine, l’ancien premier ministre par intérim Claude Joseph et l’ex-chef de la police Léon Charles.
La douloureuse descente d’Haïti
Trois conditions spécifiques sont nécessaires pour attirer des investissements privés dans un pays : la stabilité politique, la bonne gouvernance et des mesures anticorruption. Sans bonne gouvernance et avec une corruption systémique, la stabilité politique devient inaccessible. Cela souligne à nouveau l’importance de se concentrer sur l’amélioration de la gouvernance pour vaincre la corruption systémique et sortir Haïti de sa misère actuelle et de longue date.
En tant que première nation noire indépendante, qui a jadis soutenu de nombreux autres pays caribéens et latino-américains dans leur propre quête d’indépendance, il est troublant qu’Haïti connaisse une situation aussi désastreuse.
Le pays est le plus pauvre de l’hémisphère occidental, avec un PIB par habitant qui a diminué de deux pour cent par an de 2014 à 2024.
La situation appelle à une action urgente. Mais cela ne sera pas simple.
Les entités nationales doivent regarder en face la réalité de la corruption systémique et cesser de chercher des boucs émissaires. Elles doivent réformer leurs institutions, accepter de rendre des comptes sur la gestion des fonds publics et éradiquer la corruption. Les alliés et organisations internationaux doivent intervenir, non pas avec des soldats sur le terrain, mais par des réformes institutionnelles, principalement au sein du système judiciaire.
Plus précisément, le mandat de la Cour Pénale Internationale devrait être élargi pour faire du vol massif d’argent public et du détournement de fonds un crime financier international poursuivable, au même rang que le génocide.
Éduquer les citoyens sur la corruption
Cela ne se réalisera qu’avec la mobilisation de la société civile pour forcer des changements dans les institutions nationales et internationales. Une vaste campagne d’éducation est également nécessaire auprès de la population haïtienne, de l’école primaire jusqu’à l’université, afin de sensibiliser et former les citoyens sur ce que constitue la corruption et quelles en sont les conséquences désastreuses.
Les mesures visant à éradiquer la corruption systémique permettront également de résoudre la crise sécuritaire haïtienne et les transitions de pouvoir interminables, tant ces phénomènes sont étroitement liés.
Haïti doit s’appuyer sur sa glorieuse histoire de résilience et de résistance pour relever ce défi, renverser la tendance et offrir à ses citoyens une vie prospère et paisible, ainsi qu’un avenir bien plus radieux.

Ruolz Ariste
Adjunct Professor, School of Public Policy and Administration, Carleton University
Source : The Conversation
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