2 avril 2026
Robert Lodimus : Il faut sauver Carthage (Chapitre I )
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Robert Lodimus : Il faut sauver Carthage (Chapitre I )

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Il faut sauver Carthage

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Avant-propos

Luttons ou mourons

     Les historiens, dans bien des cas, n’insistent pas assez sur les éléments de  « complot international », lorsqu’ils tentent de cerner les causes et les effets de la « décadence » de la République d’Haïti. Il s’agit d’un état situationnel provoqué par les anciens  maîtres  de cette colonie jadis juteuse et prospère. C’est cet angle de traitement que ceux qui se donnent pour mission de rédiger l’histoire doivent prioriser pour éviter que l’autoculpabilisation ne déroute l’énergie et la conscience de la lutte. Depuis les événements politiques qui ont conduit à la naissance de la patrie haïtienne, les pays comme les États-Unis, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, le Canada etc., n’ont-ils pas tout tenté pour prouver que les anciens esclaves ont échoué dans leur projet de construire et de vivre dans une société libre, un État indépendant et un pays prospère ? Jusqu’à présent, pourrait-on dire, ils ont réussi. Ce peuple de la Caraïbe vit actuellement dans une réserve miséreuse, sans faune et sans végétation, comme des animaux de l’âge préhistorique, dont ils semblent hériter le tragique destin. 

     La route qui doit faire lever le soleil sur les ajoupas des pauvres, y compris ceux de la République d’Haïti, passera inévitablement par une lutte révolutionnaire. Jean-François Revel a utilisé de son côté la locution conceptuelle de « socialisme planétaire » dans son ouvrage « La tentation totalitaire », publié en 1976 chez Robert Laffont. Nous parlons nous-même de « Révolution mondiale » dans nos ouvrages : Les tigres sont encore lâchés, Pauvreté en Haïti et dans le reste du monde : Hara-kiri ou Révolution, L’inconnu de Mer Frappée, Le Grand Combat contre le CapitalIdées pour une Révolution mondiale… 

     Le prolétariat mondial, – nous ne le dirons jamais assez –, souffre de l’injustice des oligarques qui dévalisent depuis des millénaires les banques des richesses communes. Les citoyens responsables peuvent-ils se croiser les bras devant une telle situation de détresse et se laisser gagner par la peur d’affronter les fossoyeurs de l’existence humaine : ceux-là qui s’adonnent à ce jeu de « massacre spirituel et matériel » contre les collectivités affaiblies et aliénées? Et cela n’est même pas suffisant. Les leaders conséquents, avant-gardistes, – qui se rangent aux côtés des misérables – doivent penser, réfléchir sur les moyens efficaces à utiliser dans ce combat difficile pour la défense des êtres faibles, pour la protection de tous les individus vulnérables des sociétés bourgeoises.

     Il faut Lutter ou Mourir!

Robert Lodimus

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« Que pouvons-nous faire devant cette vague d’injustice qui submerge les individus les plus faibles des sociétés mondiales? Pleurer, certes…! Et quand on aura fini de pleurer? »

                       (Robert Lodimus)

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Première partie

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« Delenda Carthago »

« Celui qui ne sait pas est un ignorant. Celui qui sait et qui se tait est un criminel

         (Bertolt Brecht) 

     Cette expression latine est attribuée au Consul romain, Caton l’Ancien, qui a vécu jusqu’en l’an 149 av. J.-C. Selon les historiens de l’antiquité, celui-ci terminait toujours ses envolées oratoires au Sénat de Rome avec la phrase déclarative lapidaire, inflammable et haineuse qui a résisté aux usures du temps : « Delenda Carthago est ». Caton, de son vrai nom  Marcus Porcius Cato, fut reconnu à son époque comme un orateur convaincant, à l’instar  de toutes les personnalités importantes qui ont marqué le tribunat de la plèbe. Jusqu’à la provocation des événements apocalyptiques attribués à Scipion Émilien – et qui occupent encore la mémoire de l’humanité – le célèbre tribun n’avait pas arrêté de clamer que l’avenir glorieux de Rome dépendait de l’écrasement total du peuple carthaginois. Et ce que le prophète de malheur eût souhaité fut effectivement arrivé. Une fois de plus, – contrairement à l’adage –, la puissance infernale de l’empire orgueilleux et vaniteux avait pu « proposer » et « disposer » à la fois. Ne dit-on pas de préférence, en de pareilles circonstances, que « L’homme propose, Dieu dispose »? Et ce n’était pas fini! La folie des impérialistes, destructeurs des vies et des biens des populations méprisées, s’est poursuivie. Souvenez-vous-en : des milliers d’années après, il y aura Hiroshima et Nagasaki les 6 août et 9 août 1945 ! Mi Laï le 16 mars 1968! Timor Oriental le 7 juin 1975! Irak le 20 mars 2003. Lybie le 20 octobre 2011. Nous avons cité seulement ces cinq « crimes de guerre » impunis, versés au compte des États néocolonialistes au cours de la première et de la deuxième moitié du 20ème siècle. Il n’y a pas eu de Nuremberg pour les vainqueurs de l’axe du bien. Nous aurions pu citer aussi la République d’Haïti dont la capitale Port-au-Prince fut presque détruite le 12 janvier 2010 par un tremblement de terre meurtrier. Sans avoir réussi jusqu’à présent à le démontrer, certains chefs d’État de pays véritablement « amis du peuple haïtien », comme Hugo Chavez au Venezuela, parlait de « séisme provoqué » par la première puissance de l’Amérique. Les forces armées russes auraient réalisé une étude qui avait amené à cette épouvantable et surprenante conclusion. Le commandant Chavez, soutenu par ses homologues de la Bolivie et du Nicaragua, Evo Morales et Daniel Ortega, aurait même demandé au Conseil de sécurité des Nations unies d’examiner la situation de près, en tenant compte des données qui avaient servi à la conclusion de l’enquête [1]. Sur le site du «  Journal du Dimanche », nous pouvons  lire un texte « proimpérialiste » faisant allusion aux déclarations du défunt président vénézuélien, intitulé : Haïti : Les divagations de Chavez. L’Occident n’a pas non plus réagi à ces accusations étonnantes. Hiroshima et Nagasaki sont considérés – nous le soulignons en passant comme les Carthages  de notre ère.  

Détruire  Carthage, anéantir ses habitants 

     Nous pensons qu’il serait important, – surtout pour nous qui sommes originaires d’un pays persécuté, éprouvé, oppressé et humilié – de chercher à comprendre, de tenter d’appréhender les symboles mystérieux qui encodent le destin funeste de Carthage. En revisitant l’histoire tumultueuse, houleuse, mouvementée de ce peuple intelligent, dynamique, belliqueux et héroïque – même s’il succomba finalement sous l’orgueil, le cynisme, la sadicité, la haine de Rome – ne serions-nous pas parvenus à décoder les quipus des colons et de leurs descendants : ceux-là qui présagent les malheurs de la patrie dessalinienne, qui conjecturent  le dépérissement de l’État haïtien? Et à y remédier, si possible? Tout, peut-être, n’est pas encore perdu. Pour faire un clin d’œil à Cicéron : « Dum spiro, spero… » (Tant que je respire, j’espère). L’équivalent français donnerait : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. »

     Sans être l’Apôtre Jean, les signes d’une apocalypse prochaine, en ce qui concerne Haïti, apparaissent déjà à l’horizon socioéconomique et politique. Dans cette atmosphère de division abyssale, d’intérêts groupusculaires, singuliers, mesquins que l’on observe à Port-au-Prince,  il faut que les Haïtiens commencent à ressentir la nécessité d’unir leurs forces, de conjuguer leurs efforts, dans l’espoir d’arriver à détourner de leur chemin les démons de la fatalité historique. Sinon, ce sera la fin des 11 millions d’individus qui cohabitent dans des conditions lamentables sur un territoire abîmé, détérioré par  les dures variations résultant des changements climatiques.

     À l’instar des spécialistes des trois guerres puniques, nous avons tenté de cerner selon notre compréhension des faits,  les raisons qui seraient à la base de la destruction de la ville de Carthage. 

Au prime abord

     La montée de la cité fondée en 814 av. J.-C., par la princesse tyrienne, Elissa, dont on disait belle, rusée et intelligente, inquiétait outre mesure les Romains. Son nom signifie « ville nouvelle, nouvelle capitale ». Rapidement, Carthage fut reconnue et classée comme une puissance de l’univers. Cet État parvint à étendre son hégémonie jusqu’en Afrique. Il conquit aussi une grande partie de l’Italie. Bien que les portes lui fussent grandement ouvertes après la bataille de Cannes, où l’armée romaine perdit plus de 50 000 soldats, le général Hannibal refusa d’entrée à Rome, comme le lui conseilla l’un de ses bras droits. Carthage paiera cher les conséquences de la décision légère de son chef qui voulait de préférence forcer les autorités romaines à signer un acte de reddition. Mais Rome, prétentieuse, dédaigneuse, infatuée d’elle-même, ne le fit pas. Elle profita plutôt de ce temps d’hésitation pour reconstituer son armée et déclencher la troisième guerre punique. Carthage sera donc victime en l’an 146 av. J.- C. de cette option militaro-politique néfaste, suicidaire pour son peuple… Si vous hésitez à détruire vos ennemis, eux-mêmes vous détruiront. C’est la leçon qu’il faut tirer du machiavélisme, du trotskysme, du stalinisme, du maoïsme, du castrisme, du guévarisme… Et même des Saintes Écritures, avec le récit émouvant de David contre Goliath. Sans oublier le « françoisisme macoutique » de 1957 qui a assassiné des milliers d’opposants et de victimes innocentes qui n’avaient rien à voir avec les activités politiques antigouvernementales!

     Les consuls de Rome, les sénateurs, tour à tour, faisaient valoir l’impératif de rayer la ville d’Elissa de la carte géographique mondiale. Selon eux, Rome ne pourra jamais s’abandonner,  se reposer dans les bras de Morphée, l’enfant de Nyx et d’Hypnos, avant d’être certaine d’avoir éliminé Carthage de la surface de la terre. « Delenda Carthago est. » On ne dort pas les yeux fermés en pensant à ses ennemis qui se tapissent quelque part dans la forêt touffue, ombrageuse, et qui guettent le moment de nous surprendre. 

Hannibal Barca

     Après la défaite cuisante de l’armée carthaginoise, Hannibal suivit les conseils de son second et s’exila dans un premier temps sur le territoire de la Syrie, auprès du roi Antiochus. Ensuite, en Bythinie, sous le règne de Prusias. Les romains ne connurent point de paix. « Tant qu’il respire, il représente un grave danger pour Rome », déclarèrent les sénateurs. Ils le firent chercher pendant 19 longues années. Et finirent par découvrir sa cachette. Le sénat envoya des ambassadeurs, parmi lesquels Flamininus,  pour convaincre le roi Prusias de se débarrasser mortellement de cet ennemi dangereux pour la paix de Rome. Le souverain collabora. Mais refusa d’exécuter la basse besogne. « Prenez-le si vous le pouvez, dit-il aux ambassadeurs ; vous trouverez aisément le lieu de sa retraite.»  Alors que les soldats romains étaient arrivés sur place et encerclaient le château, l’ancien général se suicida par le poison, pour ne pas tomber vivant entre les mains de ses bourreaux. Ainsi périt et disparut Hannibal Barca, ou Hannibal l’Éclair : l’un des plus grands génies militaires qui  eût foulé le sol de notre planète!    

En second lieu

     Cette considération est de l’ordre économique et financier. Elle rejoint sur certains points les spécialistes des civilisations anciennes et contemporaines, en y incluant les périodes de la Préhistoire qui remontent au IV millénaire, soit en l’an 3 500 av. J.-C. Les Carthaginois pratiquaient des activités commerciales lucratives. À cause des luttes internes, fratricides,  les cités grecques se déclinaient les unes après les autres. Les citoyens de Carthage en profitèrent pour élargir l’étendue de leurs relations commerciales en Orient et en Afrique. Cette situation de prospérité exponentielle était interprétée par les Romains comme une menace réelle pour eux. Après que les soldats dirigés par Hannibal eurent conquis l’Espagne, Rome précipita ses légions dans le deuxième conflit armé punique qui dura de 219 à 201. 

     Le « casus belli » relevait de la phobie de l’hégémonie carthaginoise ascendante. Les troupes romaines furent écrasées à Trasimène et à Cannes. La cité de Romulus et de Rémus essuya des pertes considérables en vies humaines. Une écrasante victoire pour Hannibal et son peuple. Comme dit le proverbe en langue wolof qui est traduit dans ce texte en français : « Deux taureaux adultes ne peuvent pas se retrouver à un même abreuvoir. »   Le sénat de Rome avait décidé « qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul coq dans la basse-cour », toujours selon un autre proverbe en cours dans les pays qui utilisent le wolof : Sénégal, Mauritanie, Gambie… « Delenda Carthago est. » 

Scipion l’Africain

Et encore

Le mobile est stratégique. Il s’agissait de freiner l’élan de Carthage qui n’avait pas arrêté de multiplier ses conquêtes et de nouer des relations avec des pays hostiles à Rome. Carthage nourrissait donc la prétention de devenir la première puissance mondiale. En ce sens, elle marchait sur les plates-bandes de son grand ennemi traditionnel. L’une de ces deux villes était condamnée à disparaître. Et ce fut Carthage qui avait tiré la mauvaise carte. La carte malchanceuse. Après sa disparition, Rome était tout à fait à l’aise de partir à la conquête du monde. Plus rien ne contraria son ascension vertigineuse. Enfin, jusqu’à la décadence, jusqu’au déclin de l’empire. 

Haïti, la Carthage du 19ème siècle

     Sans avoir la prétention d’être Sophonisbe, la nièce d’Hannibal, une femme belle et très instruite, qui faisait chaque nuit des cauchemars annonciateurs de la destruction de la ville de Carthage par le feu, nous avons passé une bonne partie de notre vie à sonner le tocsin sur le danger qui menace le peuple haïtien, en rapport à son instabilité politique permanente, sa fragilité économique chronique, sa mobilité sociale continuellement descendante… Cette dégringolade complexe et criminogène, contrairement à ce que l’on imagine, n’est pas le fruit du hasard. Les déboires de ce pays, pourtant promu à un avenir prospère, ne sauraient être fortuits. Accidentels. Les génies du mal qui ont centuplé les richesses des métropoles européennes sont à l’œuvre depuis le 1er janvier 1804. Aujourd’hui, le nombre de détracteurs de la République a augmenté. Parmi eux, il faut toujours compter les États-Unis, le Canada, le Japon, la France et d’autres pays à connotation idéologique ancrée dans le giron du néolibéralisme. Ils participent tous à ce complot pour le dépérissement graduel de l’État haïtien. Comme Massinissa, le roi berbère de la Numidie unifiée, allié de Scipion, le fit contre Carthage. Ces pays ennemis veulent une nouvelle Haïti. Mais sans les Haïtiens. Alors, ce sont les indigènes qu’ils sont en train de détruire. Où sont passés les autochtones de l’Amérique du Nord? Combien en reste-il? Comment vivent-ils dans les territoires  misérabilisés?

     Il existe des éléments analogiques entre Carthage et Haïti. Leur histoire, à bien des égards, se rencontre quelque part sur un axe eschatologique. 

     Malgré tout, loin de nous l’idée de nous assujettir, –  comme Tite-Live l’a fait dans Vies parallèles, entre Hannibal et Scipion –, à un exercice de parallélisme alambiqué, incluant Carthage et Haïti. Les deux entités, vous l’admettrez aussi, n’ont pas une dimension historique proportionnelle. Elles sont différenciées dans les faits. Distancées dans le temps. Et dépareillées dans la géosphère.

Un peuple piégé, un territoire miné

     Comme les rares citoyens qui gardent un esprit alerte, nous avons fait un constat pertinent : la République d’Haïti suit la route que lui ont tracée les États coloniaux et post coloniaux, après la défaite de l’armée française à Vertières : celle d’une autodestruction programmée. Elle a déjà parcouru une distance considérable, insurpassable même, sur le chemin impraticable et dangereux qui la rapproche à grandes enjambées des portes de la « fatidicité ». Pour notre part, nous ne voyons pas encore comment la  population dessalinienne parviendra à changer le cours du destin que les dieux de l’impérialisme lui ont forgé. Sommes-nous fataliste, apathique, pusillanime pour autant? Respirer, c’est la vie. Pour paraphraser Pierre Rabhi, le fondateur du mouvement « Colibri ». Et nous ajoutons : Vivre, c’est Réfléchir. Réfléchir, c’est acquérir la compétence et la capacité de changer… S’il existe un sentier d’espoir pour la République d’Haïti, il est très étroit. Mais le « génie » de l’être humain n’est-il pas parfois imprévisible?

     Certes, beaucoup d’historiens se sont penchés sur les causes profondes et les effets ravageurs du naufrage du bateau de la révolution de 1804. Après la décolonisation du territoire, l’économie, qui reposait sur la production agricole, entra dans une phase de flétrissement. Les facteurs liés au développement de cette situation de dégradation économique et financière renvoient à une multiplicité d’approches explicatives et analytiques. Il s’agit encore, dans ce cas précis, de « raisonnement par induction » : pour emprunter le langage hermétique en cours dans le domaine de l’épistémologie. Aucune science, avons-nous appris, ne détient le pouvoir des certitudes absolues. Leurs prétentions ne se limitent qu’à des probabilités. La pensée maîtresse véhiculée dans le livre « La Structure des révolutions scientifiques » appartient à l’univers intellectuel de Thomas Samuel Kuhn. L’historien des sciences aurait peut-être inscrit lui-même sa démarche dans le cadre de l’observation faite par Sextus Empiricus qui prétend de bonne foi que « tout ce qui peut être, peut ne pas être ».  

      Des écrivains étrangers et haïtiens ont manifesté, développé une tendance à dédouaner les États impérialistes, lorsqu’ils abordent les problématiques liées à l’étiologie de l’existence misérable des masses populaires haïtiennes. Ces prédicateurs de l’évangile impérial soutiennent la thèse saugrenue, l’idée déraisonnable selon laquelle les esclaves des plantations de Saint-Domingue ne pouvaient pas assumer les exigences de leur rupture avec les sociétés colonisatrices, en vue de parer aux conséquences ruineuses, désastreuses et néfastes qu’occasionnerait leur nouveau choix de vie. Ils attribuent la responsabilité de la situation sociale, politique et économique actuelle du pays à la fainéantise et à l’oisiveté des premiers habitants postcoloniaux. Les jeunes esclaves adultes, devenus libres, auraient refusé de mettre en valeur, de travailler les terres abandonnées par les anciens colons, étatisées et redistribuées à des familles privilégiées. Nous ne rejetons pas la thèse du revers de la main. Cependant, en ces jours et ces nuits de profonds désarrois, d’intenses catastrophes pour nos compatriotes,  il paraît de plus en plus évident que l’État haïtien, dont les organes vitaux sont enchevêtrés dans les broussailles d’une misérabilité chronique, est victime de la cruauté, de l’inexorabilité de la France, des États-Unis, de l’Angleterre, de l’Allemagne, du Japon, et du reste de la bande des vautours du néolibéralisme contondant. C’est notre point  de  vue. Et nous l’assumons. 

     Lorsque nous évoquons les malheurs des Haïtiens, nous n’utilisons pas des expressions allégoriques qui sont plutôt réservées au domaine de la poésie et du roman. La faim, la pauvreté, la misère, tout cela n’a rien d’abstrait. Ceux qui en souffrent et en  meurent sont tangibles. Ils ont un visage, un nom et un prénom. Il en est de même  pour les instigateurs potentiels. La République d’Haïti partagera-t-elle le sort de Carthage? Ou pire encore : dans quelle mesure n’était-il pas écrit que les Carthaginois  et les Haïtiens se seraient rencontrés à la croisée de la fatalité?   

Napoléon Bonaparte

Considération psychologique 

     Le lendemain de la victoire des anciens esclaves, des affranchis et des mulâtres le 18 novembre 1803, La France se vit acculée à signer sa reddition. Ce que Rome refusa de faire après sa défaite durant la deuxième guerre punique. L’empire se sentait humilié et avili d’avoir été vaincu par une armée composée en grande partie d’esclaves haillonneux, analphabètes, et d’avoir perdu la plus florissante de ses colonies. Comme les sénateurs romains digérèrent mal leur débâcle à Trasimène et à Cannes par les Carthaginois.  Napoléon Bonaparte jura de reprendre le territoire ou de le détruire. Par n’importe quels moyens. Des historiens lui prêtaient cette déclaration qu’il aurait faite aux Anglais : « Ma décision de détruire l’autorité des Noirs à Saint-Domingue (Haïti) est non pas fondée sur des considérations de commerce et d’argent, que sur la nécessité de bloquer à jamais la marche des Noirs dans le monde. » Et pourtant, l’« esclavagophiliste » éhonté, que toutes les pages de l’histoire universelle vomissent, nia dans ses derniers moments de captivité sur l’île Sainte-Hélène qu’il avait ordonné à l’armée expéditionnaire de remettre les chaînes aux pieds des Africains de Saint-Domingue, et d’exterminer les rebelles qui ne voulaient pas obtempérer à la loi criminelle du 20 mai 1802, qui abrogea celle du 4 février 1794, qui avait aboli elle-même l’esclavage dans certaines colonies françaises. Félix Carteau, l’auteur des « Soirées bermudiennes », pamphlet monstrueux paru en 1802, plaidait pour le retour des Noirs à leurs anciennes conditions de vie dans les plantations. Il prétendait que « les Nègres ne recevaient la vie qu’à condition d’être asservis. » Peu avant de mourir de la fièvre jaune, Victoire Leclerc fit preuve d’un négrophobisme extrême. Pourtant, n’avait-il pas hésité à obéir aux ordres de Napoléon Bonaparte qui lui avait demandé de mettre fin à la liberté des Noirs et de les renvoyer dans les champs sous les fers? Le général mourant, atteint de la fièvre jaune, suggéra à Napoléon Bonaparte de « mener une guerre d’extermination contre les Noirs de Saint-Domingue ». Il écrivit : « Il faut détruire tous les nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants de douze ans, détruire la moitié de ceux de la plaine et ne pas laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette. Sans cela, la colonie ne sera jamais tranquille. » Pour Félix Carteau, et pour les autres supporteurs de la cause de l’injustice sociale, « l’esclavage était nécessaire à la prospérité des colonies. »     

     Beaucoup d’historiens fanatiques, pour minimiser la victoire des  indigènes et les événements de la fondation de cette patrie libre et souveraine dans la Caraïbe, rétorquent que la perte de Saint-Domingue ne préoccupait pas au premier degré l’instigateur et le grand bénéficiaire du coup d’état du 18 brumaire, après la révolution de 1789. Et pourtant, ces intellectuels sans conscience, pour retrouver l’esprit rabelaisien, savent très bien ce que Saint-Domingue représentait à l’époque pour la France. Cette colonie à elle seule remplissait les demandes en café de la moitié des pays de la planète durant le 18ème siècle. Sans mentionner le coton, le cacao, l’indigo, le sucre, le clairin… Thierry Lentz [2] écrit dans la revue d’histoire, OUTRE-MERS : « Les Antilles étaient le fleuron des colonies françaises. On y comptait environ 600 000 esclaves originaires d’Afrique et 30 000 hommes de couleur libres, pour 55 000 blancs, en 1788. Les exploitations minières et les plantations y étaient concentrées et florissantes. Là, l’état d’esprit des colons était de faire fortune avant de rentrer au pays. » 

Des esclaves africains dans les plantations de Saint-Domingue

     Napoléon Bonaparte fut un général orgueilleux, dédaigneux, arrogant, cruel et vaniteux comme Scipion l’Africain. Il sacrifia beaucoup de soldats français dans les campagnes d’Italie, de Russie, d’Angleterre, rien que pour se couvrir d’honneur et de gloire. Seuls comptaient pour le belligérant ses guerres, ses triomphes et les pillages des richesses des populations victimes de ses ambitions politiques de profondeur incommensurable. Dès son enfance, le petit Ajaccien rêvait déjà d’être un grand général et de diriger les Français pour tout ce qu’ils avaient fait à la Corse, sa terre natale. La vie humaine n’avait aucune valeur pour ce militaire hautain, insensible, méchant, disgracieux. On peut retenir la facilité avec laquelle il faisait fusiller ses prisonniers de guerre. Et même ses propres soldats. 

     Le 1er décembre 2005, Claude Ribbe, journaliste et historien français d’origine antillaise, a publié un magnifique ouvrage intitulé « Le Crime de Napoléon Bonaparte »,– naturellement critiqué et rejeté par des supporteurs de la France esclavagiste –, dans lequel il relate les massacres de Guadeloupe et de Saint-Domingue en 1802 perpétrés par l’empereur, en vue de rétablir et de maintenir l’esclavage qui fut aboli dans un premier temps par les intellectuels de la révolution de 1789, parmi lesquels, Robespierre, Condorcet… 

     Pour notre part, de nombreux autres motifs auraient dissuadé Napoléon Bonaparte de relancer ses chiens galeux aux trousses des valeureux vainqueurs de Leclerc et de Rochambeau à Vertières. Nous retiendrons pour la cause: 

  • Dessalines abolit immédiatement l’ancienne colonie et la remplaça par un État antiesclavagiste rebaptisé Haïti, et qui prônait la liberté générale de tous les habitants de l’île. Donc, dès la cérémonie du 1er janvier 1804 sur la Place d’Armes de la ville des Gonaïves, Saint-Domingue appartenait au passé colonial de l’île.
  • Les survivants du massacre des colons blancs, qui s’étaient réfugiés à l’étranger, demeuraient traumatisés par les événements violents. Plusieurs d’entre eux n’étaient pas disposés à revivre les mêmes scènes d’horreur. 
  • La crainte de la fièvre jaune constituait également un élément dissuasif. Il ne faut pas non plus oublier une autre contrainte tout à fait déterminante : dès le mois de mai 1803, la France retourna en guerre contre l’Angleterre. Elle avait donc d’autres préoccupations majeures. Le 18 novembre 1803, la métropole était confrontée aux difficultés de renforcer le corps expéditionnaire qui combattait les rebelles africains.
  • Napoléon Bonaparte connaissait les sentiments des indigènes à l’égard des colons français. Les terres de Saint-Domingue, qu’auraient-elles valu sans le rétablissement de l’esclavage dans les plantations infernales? La devise des nouveaux libres et des mulâtres était de « vivre libres ou de mourir ». Et nos valeureux ancêtres étaient tous disposés à mourir pour conserver ce « bien onéreux » que l’on appelle « Liberté », et qu’ils avaient acquis au prix du sang. L’exhortation de Dessalines ne laissait aucun doute : « Marchons sur d’autres traces; imitons ces peuples qui, portant leurs sollicitudes jusques sur l’avenir, et appréhendant de laisser à la postérité l’exemple de la lâcheté, ont préféré être exterminés que rayés du nombre des peuples libres [3]. » 
  • Rien ne garantissait la victoire des soldats de France, au cas où le cynique empereur aurait pris la décision d’envahir l’île pour reprendre possession du territoire. Au contraire, l’idée de retourner en esclavage n’aurait fait qu’aguerrir les femmes et les hommes de Jean-Jacques Dessalines. Une pareille folie aurait pu même enliser davantage la France et l’acculer à l’extrémité d’une capitulation encore plus humiliante. Car les Africains auraient combattu avec « l’énergie du désespoir et la force de l’espérance », comme le dit le philosophe Étienne Balibar [4], dans une autre circonstance. Autrement, l’histoire aurait mentionné les  Spartacus de l’Amérique et signalé l’existence d’une Via Appia dans les Antilles. 
  • Les guerriers haïtiens, même vaincus, n’auraient jamais accepté d’être revendus, comme les 50 000 Carthaginois qui survécurent au massacre des Romains, au marché des esclaves. À cause de cette mésaventure politique et militaire, la France porte l’étoile de l’ignominie sur son front. Son tricolore conserve les stigmates des affronts que ses généraux formés à la prestigieuse École militaire de Brienne ont essuyés sur les terres de Saint-Domingue : même si elle fait tout pour occulter de ses manuels scolaires cette page historique dégradante pour elle. Tout autant que ce pays continuera d’exister, la France et ses alliés ne dormiront jamais en paix. Comme Rome, devant la montée en puissance de Carthage.

     Aujourd’hui encore, en Europe et en Amérique, on trouve des équivalents de Caton l’Ancien qui multiplient des manœuvres subreptices, dans le but de provoquer et de précipiter la destruction de la patrie des héros de la guerre de l’indépendance, la disparition du peuple haïtien. Les puissances impériales disent comme le sénat de Rome pour Carthage, à l’époque des guerres puniques: « Il faut détruire l’État haïtien. »

Robert Lodimus

IL FAUT SAUVER CARTHAGE

(Prochain extrait : Deuxième partie : La France n’a jamais oublié sa défaite à Vertières)

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Notes et références

[1] Alter Info, Selon les armées russes, les États-Unis ont provoqué le tremblement de terre à Haïti, 22 janvier 2010.

[2] Thierry Lentz, Bonaparte, Haïti et l’échec colonial du régime consulaire, OUTRE-MERS, revue d’histoire, année 2003.

[3] Empereur Jean-Jacques Dessalines, Discours du 1er janvier 1804, jour de la proclamation de l’indépendance d’Haïti sur la Place d’Armes des Gonaïves.

[4] Étienne Balibar, Entrevue accordée à Regards.fr, le 13 novembre 2012, à propos de la grève lancée par des syndicats à l’échelle de l’Europe.

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