8 avril 2026
L’irresponsabilité post-1986 : chronique d’un État qui ne répond plus de rien
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L’irresponsabilité post-1986 : chronique d’un État qui ne répond plus de rien

Par Reynoldson Mompoint

Port-au-Prince, le 07 avril 2026

Une date charnière, une rupture brutale, une promesse immense. La chute de Jean-Claude Duvalier devait ouvrir l’ère de la responsabilité, de la transparence, de la justice. Elle a, au contraire, enfanté un système où personne ne répond de rien. Un État sans mémoire, sans sanction, sans colonne vertébrale.

Depuis lors, Haïti ne souffre pas seulement de crises politiques. Elle est rongée par un mal plus profond, plus insidieux : l’irresponsabilité institutionnalisée.

1986 : la liberté sans discipline, la rupture sans fondation

La fin du duvaliérisme a libéré les forces politiques, mais elle n’a pas structuré l’État. On a détruit un ordre sans construire une architecture de responsabilité. La Constitution de 1987, saluée comme un rempart démocratique, est rapidement devenue un texte incantatoire, invoqué mais rarement respecté. Le problème n’était pas l’absence de lois. Le problème était — et demeure — l’absence de volonté de les appliquer.

Depuis 1986, chaque pouvoir s’est arrogé le droit d’interpréter, de contourner ou d’ignorer les règles. Et à chaque violation, le silence. À chaque dérive, l’oubli. L’État haïtien n’a pas appris à se corriger ; il a appris à se justifier.

Gouverner sans rendre compte : la règle non écrite

Dans toute démocratie fonctionnelle, le pouvoir implique une contrepartie : rendre compte. En Haïti, cette équation est rompue. Gouverner est devenu un exercice sans audit, sans bilan, sans sanction. Des millions disparaissent ? Aucun procès. Des institutions s’effondrent ? Aucun responsable. Des politiques publiques échouent ? Aucun mea culpa. L’irresponsabilité n’est plus un accident. Elle est devenue une méthode de gestion.

Et cette méthode repose sur un principe simple : le temps efface tout. Il suffit de durer, de manœuvrer, de détourner l’attention. Le scandale d’hier est remplacé par celui d’aujourd’hui, puis oublié demain. L’État fonctionne par amnésie organisée.

Une élite politique dans la fuite permanente

Depuis la transition, une constante s’impose : l’incapacité — ou le refus — des dirigeants à assumer leurs actes. De Jean-Bertrand Aristide à Michel Martelly, en passant par René Préval et Jovenel Moïse, les cycles se répètent : promesses massives, gouvernance opaque, crises aiguës, départ sans reddition. Il ne s’agit pas ici de distribuer des blâmes individuels, mais de constater une logique systémique : aucun pouvoir, quel qu’il soit, n’a institué la responsabilité comme norme contraignante. Pourquoi ? Parce que rendre des comptes, c’est ouvrir la porte à sa propre mise en cause.

Et dans un système où chacun a quelque chose à se reprocher, le silence devient un pacte de survie.

L’impunité comme ciment du système

L’impunité n’est pas seulement tolérée, elle est nécessaire au fonctionnement du système. Elle protège les alliances, sécurise les réseaux, garantit la continuité des pratiques. C’est un cercle vicieux parfaitement rodé : L’absence de sanctions encourage les abus ; Les abus généralisés rendent les sanctions politiquement risquées ; L’absence de sanctions devient donc la norme.

Ainsi, l’État haïtien n’est pas seulement faible. Il est complice de sa propre déliquescence.

La capture de l’État : quand l’intérêt privé remplace l’intérêt général

Dans ce vide de responsabilité, d’autres forces ont prospéré. L’État n’arbitre plus, il négocie. Il ne régule plus, il compose. Les frontières entre pouvoir politique et intérêts économiques se brouillent, jusqu’à disparaître. Ce n’est plus l’intérêt général qui guide l’action publique, mais un équilibre fragile entre groupes d’influence. Et dans cet équilibre, la transparence est une menace, la reddition de comptes un danger.

Car rendre des comptes, c’est révéler les connexions. C’est exposer les complicités. C’est briser les arrangements.

Alors on évite.

Une société condamnée à la défiance

Le résultat est implacable : une population qui ne croit plus en rien. Ni en la justice, ni en les institutions, ni en la parole publique. La défiance est devenue un réflexe, presque une protection.

Pourquoi respecter la loi quand ceux qui la font ne la respectent pas ? Pourquoi croire en l’État quand il ne répond jamais de ses actes ?

Cette fracture entre gouvernants et gouvernés est le produit direct de l’irresponsabilité. Elle alimente l’instabilité, légitime la désobéissance et ouvre la voie à toutes les formes de contestation, y compris les plus radicales.

L’urgence d’un basculement : imposer la responsabilité

Il ne suffira pas de changer d’hommes. Le problème est plus profond. Il faut changer la logique. Imposer la responsabilité, c’est :

Rendre obligatoire et publique la reddition de comptes ; Activer des mécanismes de contrôle indépendants et effectifs ; Garantir que chaque décision publique puisse être auditée, évaluée, sanctionnée ; Faire de la justice non pas un instrument politique, mais une institution redoutée par ceux qui abusent.

Mais surtout, imposer la responsabilité, c’est rompre avec le confort de l’impunité.

Un pays sans responsabilité est un pays sans avenir

Depuis 1986, Haïti avance sans boussole, prisonnière d’un système où personne ne paie le prix de ses erreurs. Cette irresponsabilité chronique n’est pas une simple faiblesse de gouvernance. Elle est la racine de l’échec collectif.

Un État qui ne répond de rien finit par ne plus rien représenter. Le combat pour Haïti n’est donc pas seulement politique. Il est moral. Il est institutionnel. Il est existentiel. Car tant que l’irresponsabilité restera le socle invisible du pouvoir, chaque transition sera une illusion, chaque promesse un mensonge, chaque espoir une répétition.

Et le pays continuera de tourner en rond, non pas faute de solutions, mais faute de courage pour exiger des comptes.

Reynoldson Mompoint

mompointreynoldson@gmail.com

+50937186284

Avocat au Barreau de Mirebalais

Communicateur Social

Journaliste

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