2 avril 2026
L’Edito du Rezo – HAÏTI | Le dernier souper : et si, enfin, l’État se regardait en face ?
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L’Edito du Rezo – HAÏTI | Le dernier souper : et si, enfin, l’État se regardait en face ?

Le jeudi du dernier souper, dans la tradition chrétienne, dépasse le cadre d’un simple rituel liturgique. Il correspond à un moment de vérité, un face-à-face entre la conscience et la responsabilité. Autour de la table, le Christ partage le pain avec ceux qui doutent, ceux qui trahissent, ceux qui ne comprennent pas encore. La scène, chargée de symboles, précède le calvaire et interroge la loyauté, la justice ainsi que la nature du pouvoir.

Transposée au contexte haïtien, cette image dérange. Qui est aujourd’hui assis à la table du pouvoir ? Et surtout, à quel titre ? Dans un pays marqué par la précarité extrême, la faim structurelle et l’effondrement des institutions, la table publique semble occupée par des acteurs qui, juridiquement et moralement, devraient rendre compte avant de gouverner.

Une table occupée, un peuple exclu

L’écart apparaît saisissant. D’un côté, une minorité installée dans les sphères décisionnelles, évoluant dans une forme d’irresponsabilité institutionnalisée ; de l’autre, une majorité plongée dans l’insécurité alimentaire, contrainte de survivre sans accès aux services essentiels. La corruption et l’impunité ne sauraient être analysées comme de simples dérives ponctuelles : elles s’imposent progressivement comme un mode opératoire, presque une norme de gouvernance.

Dans ce contexte, la métaphore du dernier souper acquiert une dimension politique. Elle évoque un moment ultime où chacun devrait mesurer la portée de ses actes. Or, en Haïti, cette introspection collective fait défaut. Le pouvoir se déploie dans une forme d’amnésie institutionnelle, sans véritable reddition de comptes, au sein d’un système où le mensonge administratif et l’indifférence sociale coexistent.

La trahison comme système

Dans les Évangiles, la trahison de Judas ne se réduit pas à un épisode isolé ; elle révèle une faille humaine profonde. Appliquée à l’espace public haïtien, cette figure renvoie à une multiplicité de renoncements : renoncement à l’éthique, au droit, à la protection des citoyens. Le pacte social, déjà fragile, se trouve ainsi vidé de sa substance.

Les massacres, les déplacements forcés, l’impossibilité pour des milliers de familles de se nourrir ou de se loger traduisent un échec systémique. L’État, au sens juridique, peine à remplir ses obligations fondamentales : garantir la sécurité, assurer la dignité humaine, organiser la justice. L’absence de responsabilité engage ici non seulement des individus, mais l’architecture même du pouvoir.

Un dernier souper comme point de rupture ?

Une interrogation persiste : ce jeudi symbolique peut-il constituer un point de bascule ? Non comme simple commémoration, mais comme amorce d’une prise de conscience effective. Une reconfiguration du rapport au pouvoir, fondée sur la responsabilité, la transparence et le respect des normes.

L’hypothèse n’est pas théologique, elle est politique. Elle suppose que ceux qui occupent la table acceptent de se lever, de rendre des comptes, voire de céder leur place. Elle implique également une refondation institutionnelle, où la loi cesse d’être instrumentalisée pour redevenir un cadre contraignant.

Vers un nouveau 1er janvier 1804 ?

L’évocation d’un « recommencement » renvoie à la rupture fondatrice du 1er janvier 1804. Non comme répétition historique, mais comme exigence de souveraineté réelle et de dignité collective. Une telle perspective appelle une transformation profonde : sortir de l’économie politique de la prédation pour instaurer une gouvernance fondée sur le droit et la responsabilité.

À défaut, le dernier souper demeurera une image figée : celle d’une table où certains continuent de manger, tandis que la majorité observe, exclue, les signes d’un pouvoir qui refuse de se réformer.

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