Par Rhodner J. Orisma
À House of Challenge, à Lomé (Togo), le 27 mars 2026, la jeune Ariana Milagro Lafond, 19 ans, s’écriait sur le sol de l’Afrique de l’Ouest, terre de nos ancêtres :
« Un jour, il y aura la liberté en Haïti. Un jour, il y aura la paix en Haïti. Un jour, on vivra tranquillement en Haïti. Un jour, Haïti changera. Un jour, tout va changer pour Haïti. On a déjà prouvé que nous sommes riches de cœur. »
Oui, cela peut changer. Un peuple dont la devise est L’union fait la force, qui a remporté la bataille de Vertières contre les grandes armées colonialistes du XVIIIe siècle et mené la révolution de 1804 pour se libérer de l’esclavage, doit être en mesure de reproduire un tel changement social.
Le message d’Ariana est vibrant, car il est à la fois actuel et profondément ancré dans la réalité du pays, tout en étant porté par le contexte de l’événement durant lequel il est lancé. Ce contexte le rend particulièrement retentissant. House of Challenge n’est pas nécessairement un événement de grande envergure composé d’épreuves extraordinaires, mais il demeure hautement symbolique et constitue une véritable plateforme où les peuples africains ainsi que les Afro-descendants des Amériques peuvent se rencontrer et se solidariser.
Parfois, il n’est pas nécessaire de créer de grandes structures pour avancer, mais plutôt des événements, même symboliques, qui font appel à la conscience collective, au sentiment de similarité et à une conscience de classe. En très peu de gestes, c’est ce que montre bien House of Challenge, qui réunit, du 27 mars au 11 avril 2026, des millions de TikTokeurs venus de partout, y compris d’Haïti, autour de simples jeux de société.
La participation d’Haïti à House of Challenge n’est pas nécessairement de gagner, mais de participer et de s’inspirer d’une volonté de changement. Comme l’a dit le baron Pierre de Coubertin à l’ouverture des Jeux olympiques de 1908 à Londres : « L’important, c’est de participer. »
C’est dans cet esprit qu’Ariana, faisant partie d’une jeunesse dynamique et bénéficiant de tout notre soutien, est présente sur la terre d’Afrique, d’où nos ancêtres ont été arrachés de force avant d’être, au terme d’une traite inhumaine, transportés en Amérique et réduits en esclavage de 1503 à 1793 ou 1804. Une histoire de barbarie, profitablement orchestrée par des puissances occidentales, qui, même pardonnées, ne seront jamais oubliées pour ce crime contre l’humanité reconnu par l’UNESCO et l’ONU depuis le colloque de 1994 tenu à Ouidah sur la Route de l’esclave.
House of Challenge ne peut, à elle seule, offrir aux Haïtiens la paix ni les conditions socioéconomiques dont ils ont besoin. Toutefois, à travers le message d’Ariana, elle peut contribuer à les conscientiser et à les sensibiliser aux problèmes du pays, en vue de construire un objectif commun. En effet, les réseaux sociaux, après son intervention, sont saturés de critiques et de menaces envers les dirigeants du pays. De vives critiques sont également adressées à la bourgeoisie et à l’élite locale, afin de les ramener à la raison et au sens des responsabilités.
L’État représente la plus haute forme d’organisation des élites d’un pays pour impulser le changement. Cependant, l’État haïtien apparaît souvent comme l’un des principaux obstacles au bien-être du peuple. Il dilapide les fonds publics par le biais d’une violence structurelle, réduisant la population à une pauvreté extrême.
Au cours des trois dernières années, des gangs armés, avec le soutien de certains dirigeants, ont occupé près de 95 % de la zone métropolitaine, terrorisant et expropriant la population. Cela a entraîné environ 1,5 million de déplacés vivant sous des tentes, dans des conditions extrêmement précaires. « Un jour, il y aura la liberté en Haïti. Un jour, il y aura la paix en Haïti. » Voilà ce que rappelle le message d’Ariana, qui portait fièrement notre toile bicolore, « amarrée et serrée » autour de son ventre, lançant ainsi un cri de détresse et un appel à l’urgence.
Ainsi, la jeune femme de 19 ans, déterminée, semble implorer les autorités de débloquer les voies de circulation, de reprendre les quartiers aux bandits, de permettre aux citoyens de regagner leurs foyers et de rétablir les structures déplacées avec leurs services socioéconomiques. Elle appelle au retour de la sécurité et du calme.
Une prise de conscience doit s’imposer chez les dirigeants haïtiens. Le peuple est prêt à transformer la solidarité manifestée envers Ariana en un véritable levier politique pour changer le pays. « Oui, Haïti changera. Oui, tout va changer en Haïti », si l’on organise le peuple autour d’un objectif commun : la reconstruction d’un plan agricole et urbain.
En vertu de cela, les Haïtiens du pays ainsi que ceux de la diaspora peuvent contribuer, tant intellectuellement qu’économiquement, comme ils l’ont fait pour la construction du canal d’Ouanaminthe et pour soutenir Ariana. En effet, cette grande mobilisation a déjà démontré que nous sommes riches de cœur. Si les choses ne changent pas encore en Haïti, ce n’est pas par manque de solidarité populaire, mais par manque de gouvernance étatique et de participation effective de l’élite.
Pour changer le pays, il est admis que des politiques de réorganisation économique doivent être mises en œuvre par l’État et l’élite économique afin de réorienter leur vision de l’agriculture et de l’urbanisation. Ainsi, deux axes majeurs peuvent être envisagés :
- D’une part, la réorganisation du système de grandes plantations agricoles et de fermes de production animale par région ou département, afin de résoudre la crise de l’autosuffisance alimentaire, de développer une industrie agroalimentaire et d’offrir du travail à toutes et à tous.
- D’autre part, parallèlement à la relance agricole, la mise en place d’un programme d’urbanisation accélérée, axé sur la mixité urbaine et sociale, capable de reloger la population avec dignité.
Entre ces deux axes, à un niveau structurant, un changement réel est possible. Haïti peut envisager un avenir meilleur.
Succès à Ariana à House of Challenge. Gardons comme leçon notre sang-froid et nos convictions panafricanistes, malgré les complexités du jeu et les tricheries soupçonnées. Cette participation est déjà une victoire en soi et contribue à éveiller une conscience collective orientée vers le changement.
Il revient désormais aux dirigeants de savoir canaliser cette énergie. Espérons que cette dynamique de solidarité ne demeure pas une simple manifestation symbolique, mais qu’elle se transforme en actions concrètes en faveur du développement socioéconomique du pays.
Rhodner J. Orisma
Département de philosophie et science politique
IERAH-ISERSS
Université d’État d’Haïti

