HAÏTI — FLASHBACK : DUVALIER RECONNAÎT LES LIMITES DE SA « RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE »
PORT-AU-PRINCE, avril 1977 — À 25 ans, Jean-Claude Duvalier admet, dans un entretien exclsif accordé au journaliste Pierre Nadeau pour l’émission Le 60 de Radio-Canada, que la transformation économique annoncée à son arrivée au pouvoir demeure incomplète, dans un pays alors décrit comme appartenant au « cinquième monde ».
UN DIAGNOSTIC SANS CONTESTATION
Interrogé sur la situation économique d’Haïti, le journaliste souligne la perception internationale d’un pays en situation de pauvreté extrême :
« Votre pays est considéré comme étant un des quelques pays faisant partie du cinquième monde. C’est un pays très, très pauvre. »
À cette caractérisation, le chef de l’État n’oppose pas de démenti direct, préférant replacer le débat dans une dynamique de transformation progressive.
UNE « RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE » EN SUSPENS
À la question de savoir si la « révolution économique » promise en 1971 a été réalisée, Jean-Claude Duvalier répond :
« On ne peut pas dire que la révolution économique a été concrétisée à 100 %. Elle est en voie, car nous avons pas mal de problèmes à solutionner. »
Le président évoque notamment la nécessité de développer des infrastructures et d’attirer des investissements étrangers, présentés comme conditions préalables à toute amélioration durable.
UNE ÉCONOMIE FRAGILISÉE
L’entretien met en évidence plusieurs signaux de déséquilibre :
- recul de la production agricole, avec l’importation de produits auparavant exportés ;
- impact des sécheresses, notamment dans le Nord-Ouest ;
- persistance de techniques agricoles traditionnelles limitant les rendements.
Ces éléments traduisent une dépendance croissante vis-à-vis de l’extérieur, en contradiction avec l’objectif affiché d’autonomisation économique.
PAUVRETÉ ET INÉGALITÉS
Le journaliste insiste également sur les écarts de revenus au sein de la population. En réponse, le président mentionne une hausse du salaire minimum :
« Ils ne touchent plus un dollar mais un dollar soixante. »
Cette mesure, présentée comme un progrès, s’inscrit dans une approche centrée sur l’augmentation de la production, sans qu’un mécanisme global de redistribution ne soit détaillé.
ENVIRONNEMENT ET DÉFORESTATION
L’échange aborde par ailleurs la dégradation environnementale :
- érosion des sols ;
- déforestation accélérée ;
- utilisation du bois comme principale source d’énergie.
Le gouvernement affirme avoir engagé des campagnes de reboisement, avec un appui international, tout en explorant des alternatives énergétiques pour les populations rurales.
UNE STRATÉGIE DE DÉVELOPPEMENT EXOGÈNE
La vision économique exprimée repose sur un schéma récurrent :
- mise en place d’infrastructures ;
- appel aux investisseurs étrangers ;
- augmentation de la production comme moteur principal.
Toutefois, l’absence d’indicateurs précis et de calendrier laisse subsister une incertitude quant à la portée réelle de ces orientations.
UNE PAROLE ENTRE AVEU ET JUSTIFICATION
L’intérêt de cette archive réside dans la convergence de deux éléments :
- reconnaissance explicite d’un projet économique non achevé ;
- absence de contestation de la classification d’Haïti parmi les pays les plus pauvres.
Cette articulation révèle un discours oscillant entre admission partielle des difficultés et maintien d’un horizon de transformation différée.
REPÈRE
- 1971 : accession au pouvoir de Jean-Claude Duvalier
- 1975–1977 : phase d’ouverture contrôlée et d’entretiens avec la presse internationale
- Contexte : régime à parti unique, critiques internationales sur les droits humains et la gouvernance économique
ENTRETIEN — VERSION INTÉGRALE (TRANSCRIPTION)
Question — Monsieur le Président, est-ce que vous avez posé il y a environ deux ou trois semaines de libérer 104 prisonniers politiques, mais en même temps, je crois que vous n’êtes pas sans savoir qu’on a interprété cette décision comme étant une concession que vous faisiez aux États-Unis et puis plus particulièrement à l’ambassadeur Young qui vous avait rendu visite un peu plus tôt.
Réponse — Écoutez, Monsieur Nadeau, je dois vous dire en toute franchise qu’il n’a jamais été question pour nous de concéder quoi que ce soit au gouvernement américain. Nous avons tout simplement voulu démontrer au monde que le gouvernement haïtien est capable de comprendre et de pardonner certains individus qui, pour des raisons plutôt fantaisistes, ont voulu renverser ensemble le gouvernement haïtien.
Question — Mais il n’en reste pas moins qu’au cours des années, il y a des milliers de personnes, on a même déjà avancé le chiffre de 30 000 personnes qui ont été emprisonnées depuis 20 ans en particulier. Vous en avez libéré 104. Est-ce que, Président, vous affirmez qu’il ne reste plus de prisonniers politiques maintenant ici ?
Réponse — Je vous donne la garantie formelle qu’il n’y a plus un seul détenu politique en Haïti.
Question — Mais j’ai eu l’occasion de lire depuis que je suis ici, par exemple, des lettres de personnes, des lettres adressées aux journaux haïtiens, notamment la lettre d’une dame l’autre jour qui demandait au gouvernement de confirmer, par exemple, que son mari est mort puisque son mari ne faisait pas partie de ces 104 prisonniers que vous libérez aujourd’hui. Il y en a plusieurs comme ça, plusieurs Haïtiens qui se demandent un peu ce qu’est arrivé finalement de leurs parents qui ont été arrêtés au cours des années.
Réponse — Je pense que de ce côté-là, vous avez été pris de vitesse. Si la presse se plaît, je vous demanderais de vous référer aux récentes déclarations faites par le ministre de l’Intérieur.
Question — Oui, M. Jean Tisquati dit qu’il y aurait des certificats de décès qui seraient émis. Mais j’attendais à prendre. Et il n’est pas dans vos intentions dorénavant, donc, pour des délits d’opinion, d’emprisonner les gens. Vous voulez, et vous avez d’ailleurs dit, que ça amorce un retour à la démocratie.
Réponse — Exactement, une démocratie qui se fera progressivement.
Question — Pour en venir aux opposants à votre régime, vous savez qu’il y en a un certain nombre qui vivent aux États-Unis, au Canada, à Montréal même. Vous avez déjà, il y a quelques années, invité ces adversaires du duvaliérisme à rentrer dans le pays. Est-ce que vous pourriez réitérer cette invitation maintenant ? Et si vous le faites, quelles sortes de garanties, par exemple, pouvez-vous offrir à ces gens qu’ils ne seront pas molestés en arrivant ou incarcérés ?
Réponse — Je pense que cette invitation a été relancée à nouveau le 22 septembre 1977 au balcon du Palais national. Et je donne la garantie à ces Haïtiens qui veulent venir en Haïti, se mettre à la disposition du gouvernement, qu’ils pourront librement reprendre leurs activités comme par le passé.
Question — Mais, Président, est-ce que vous iriez jusqu’à décider, par exemple, que ces garanties pourraient être celles que présenterait la présence ici d’une commission internationale de contrôle pendant un certain temps ?
Réponse — Qu’est-ce que vous entendez par une commission de contrôle ?
Question — Je ne sais pas, Amnesty International ou alors un organisme international qui pourrait, par exemple, ici, voir à ce que pendant deux ans ou trois ans, suivant le retour de ces Haïtiens, il ne leur arrive rien.
Réponse — Monsieur, l’organisation peut s’adresser aux organisations concernées et on pourra par la suite étudier la question beaucoup plus en détail et en faire connaître l’opinion du gouvernement haïtien.
Question — Monsieur le président, le jour où vous avez libéré 104 détenus, il y en a de ces 104, 11 qui ont été expulsés du pays. Vous venez d’inviter les opposants au régime à rentrer. Comment peut-on, par exemple, traduire ou expliquer la logique finalement d’une expulsion de 11 personnes et d’une invitation à d’autres de revenir ?
Réponse — Nous avons pu constater, en ce qui a trait à ces 11 détenus qui ont été libérés, qu’on avait en face de soi plutôt des agitateurs irréductibles, des types qui n’avaient qu’un seul but, jeter le pays dans le chaos, en semant la panique, par exemple en utilisant des bombes et même en assassinant certains officiels du gouvernement. Donc c’est la raison principale qui nous a portés à demander à ces individus de laisser le territoire.
Question — Revenons-en maintenant à cette décision que vous affirmiez dernièrement de vouloir revenir à des institutions démocratiques. Comment peut-on concilier un retour à la démocratie et puis votre statut de président à vie ?
Réponse — Je ne suis pas, disons, le premier président à vie d’Haïti. Il y en a eu huit dans le passé. Il n’y a donc rien de nouveau.
Question — Est-ce qu’il n’est pas concevable un jour que le président Jean-Claude Duvalier soit candidat dans une élection ?
Réponse — Ce n’est pas impossible, mais je pense qu’il est encore trop tôt.
Question — Est-ce qu’il serait possible qu’il y ait différentes tendances politiques lors d’élections ?
Réponse — La démocratisation devra se faire progressivement. La multiplicité des partis a causé beaucoup de problèmes dans d’autres pays.
Question — On pense souvent aux Tontons Macoutes. Maintenant on parle des Léopards. Ont-ils remplacé ces forces ?
Réponse — Les Léopards constituent une force contre la guérilla. Leur rôle est dissuasif et non intimidant.
Question —Votre pays est considéré comme étant un des quelques pays faisant partie du cinquième monde. C’est un pays très, très pauvre. Moi je me souviens de vous avoir entendu dire […] que vous aviez l’intention de faire la révolution économique. Six années plus tard, est-ce que vous avez l’impression qu’elle est faite, cette révolution économique ?
Réponse — On ne peut pas dire que la révolution économique a été concrétisée à 100 %. Elle est en voie, car nous avons pas mal de problèmes à solutionner. Il fallait avant tout, par exemple, donner une infrastructure indispensable au pays dans le but de promouvoir l’économie et en même temps d’intéresser les investisseurs étrangers.
Question — Haïti importe aujourd’hui du sucre et du riz. Comment expliquer cela ?
Réponse — Le pouvoir d’achat a augmenté. Il y a aussi des sécheresses et des méthodes agricoles traditionnelles. Le problème qui s’est posé pour nous, c’est que […] nous avons des sécheresses terribles […] et également les procédés habituels que nos paysans utilisent jusqu’à présent.
Question — Le problème de la déforestation est grave. Que faites-vous ?
Réponse — Nous avons lancé des campagnes de reboisement, avec l’aide internationale, et explorons d’autres combustibles.
Question — L’écart entre riches et pauvres est important. Comment le réduire ?
Réponse — Nous avons augmenté le salaire minimum de 1 à 1,60 dollar et nous devons surtout produire davantage.
Question — Comment concilier votre mode de vie avec la pauvreté du pays ?
Réponse — Les gens ignorent les sacrifices que j’ai dû consentir. Les gouvernements précédents ont laissé le pays en difficulté.
Question — On dit que votre famille aurait des comptes à l’étranger. Êtes-vous riche ?
Réponse — Je ne pense pas. Nous pouvons vivre décemment, mais nous sommes loin d’être aussi riches que certains individus.

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