L’inconnu de Mer frappée
Robert Lodimus
Chapitre XVIII
LA NOUVELLE
Dans son premier livre des Essais, Michel de Montaigne, l’intellectuel français de la Renaissance, disait que « philosopher, c’est apprendre à mourir. » Montaigne calquait sa réflexion sur la structure épistémologique de Platon, qui, lui-même, l’avait formulée un peu différemment. Me Ludovic reprenait souvent les idées de Sénèque, le stoïcien de Corduba décédé à Rome, pour instruire ses étudiants du « caractère mortel de la vie », ou plus rigoureusement, de la finitude de l’existence. N’est-ce pas vrai que la vie se hâte, comme le paysan presse le pas sur la sente poussiéreuse qui le ramène dans sa chaumière, et que chaque seconde écoulée diminue le temps qui nous est imparti ? L’empereur Hadrien, le personnage de Marguerite Yourcenar, regardait sa fin avancer vers lui, avec une « lucidité exemplaire », sans chercher à se dérober de la fatalité eschatologique. L’autrice des « Mémoires d’Hadrien » tenait à rappeler à chacun de nous que la mort concerne effectivement tous les terriens, et qu’un jour ou l’autre, elle frappera aux portes de nos âmes.
Albert Camus, de son côté, n’avait-il pas trouvé le terme « absurde » pour qualifier ce phénomène bizarre observé dans le ciel instable de la Création ? Pourquoi donc « naître et dénaître » ? Pour la question que je creuse, le poète René Char évoquerait, sans nul doute, l’idée métaphysique des « deux faces d’un même éclair ». N’est-ce pas encore vrai « que la seule chose qui ne passe pas est ce qui passe sans cesse », et qui détient ce pouvoir mystique de « transformer l’être en souvenir dans la mémoire des vivants ?»
La mort se présente aux portes de nos âmes,
Comme un soir d’automne éteignant ses flammes.
Elle glisse une main sur le lin de nos jours,
Et dénoue, en silence, les derniers nœuds trop lourds.
On ne craint plus l’ombre au seuil du grand départ,
Quand l’infini se lit dans son dernier regard.
La porte se ferme, le temps n’est plus qu’un rêve,
Et l’âme, enfin libre, doucement se soulève.
Environ trois mois après la nouvelle de l’assassinat de l’inconnu, Me Ludovic Lapierre arrêtait doucement de respirer dans le grand lit qui correspondait à l’âge de son exil à Gonaïbo, la ville que les Indiens Taïnos fondèrent en 1422, et qui fut reconnue avant la période précolombienne comme une localité paradisiaque du caciquat de la Maguana. Miné par le chagrin, et surtout, accablé par une culpabilité injustifiée, l’avocat des misérables avait fini par franchir la frontière immatérielle de non-retour, celle qui s’ouvre sur le vide enténébreux du non-être : l’espace néantisé où – pour rejoindre Emil Cioran – le mortel se dissout inconsciemment dans le but d’échapper aux souffrances qui sont tributaires du « Dasein » de Martin Heidegger. Le patriarche portait en écharpe dans son cœur les causes et les conséquences de son regret infini. Son âme gémissante pleurait sans cesse le « sang » qui lui était confié un soir d’orages, comme une relique sacrée. Il avait échoué, d’une certaine façon, à protéger le fils de Vladimir, l’ami d’enfance, le camarade de parti, le frère de combat contre l’autocratie… Ces genres de blessures, même avec le temps qui se rapetissait, ne se cicatrisaient pas. Elles s’étaient plutôt transformées en une barre de fer qui entravait son souffle et qui sectionnait sa poitrine haletante. Les bougies mouraient dans les coupelles cuivrées, alors que la longue passerelle, qui reliait l’être et le non-être, ressentait déjà le poids du corps affaibli de l’illustre voyageur qui se déplaçait avec peine et lourdeur vers le néant de la finitude. Me Ludovic avait constaté que son esprit était devenu l’esclave d’une tragédie imparable, et il en avait du mal à s’en débarrasser. L’inconnu de Mer Frappée logeait dans les limbes de son subconscient, refusait d’être transformé en souvenir; c’était une présence de plomb qui pesait sur la colonne vertébrale de ses quotidiens absents, éreintés, tissés de silences et de soupirs.
Les membres de sa famille qui, eux-mêmes, résidaient à Pétionville, étaient venus s’occuper du cadavre confié à la morgue de l’Hôpital La Providence des Gonaïves, afin d’organiser les funérailles, comme le stipulait le testament qui exprimait la dernière volonté du défunt. Me Ludovic avait répété souventes fois que sa dépouille ne voulait ni prières, ni encens, ni faux-semblants. Pour lui, la mort ne devait pas être le refuge de la superstition, mais plutôt le dernier acte de la raison. Toute sa vie, il avait plaidé pour le triomphe du « Droit » et de la Justice, selon sa bonne conscience. En choisissant un enterrement civil, le juriste voulait nous rappeler qu’il n’avait pas marché en gardant les yeux seulement levés vers le ciel, mais qu’il les avait fixés aussi sur la terre, là où se livraient les combats contre l’injustice, l’humiliation et la domination.
Elvira, la vieille célibataire, originaire de Bois-d’Orme, qui était restée depuis plusieurs années à son service, avant même le décès de son épouse Martha, héritait de la grande maison, des meubles et des ustensiles qu’elle astiquait tous les jours. L’avocat ne m’avait pas oublié. J’ai bénéficié de sa grande et riche bibliothèque. L’homme de loi répétait toujours, d’un air triste et songeur, qu’il avait hâte d’aller tenir compagnie à Martha dans le caveau de la famille, qui s’ennuyait de son absence prolongée. Là, à cet endroit funeste, calme et serein, reposaient également sa mère, son père et ses grands parents. L’enterrement a eu lieu le lendemain même du décès. Les notables de la ville, les petites gens qu’il avait défendus auprès des tribunaux, les étudiants de la Faculté de droit des Gonaïves ont accompagné le cercueil de Maitre Ludovic au cimetière de Descahos. Chacun des participants avait une anecdote à raconter sur cet homme remarquable, généreux, humble et charitable, patriote et respectueux qui a su dignement occuper sa place, remplir sa fonction de citoyen au sein de la société haïtienne. Les « nantis », les « avadra » et les « parias » se découvraient et se courbaient au passage solennel de la bière. Me Ludovic Lapierre avait cité un soir, en ma présence, ces vers de Victor Hugo :
« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. »
Lorsque ma mémoire égarée me conduit aux portes du cimetière où repose le cadavre majestueux de Me Ludovic Lapierre, ce sont toujours les paroles poétiques d’Émile Nelligan, tirées de « Le corbillard » qui arrachent de chaudes larmes à mes yeux embrouillés :
« Par des temps de brouillard, de vent froid et de pluie,
Quand l’azur a vêtu comme un manteau de suie,
Fête des anges noirs! dans l’après-midi, tard,
Comme il est douloureux de voir un corbillard,
Traîné par des chevaux funèbres, en automne,
S’en aller cahotant au chemin monotone,
Là-bas vers quelque gris cimetière perdu,
Qui lui-même, comme un grand mort gît étendu ! »
Je supportais mal la disparition de ces deux créatures extraordinaires. Mon frère Diderot et ma sœur Gabriela ont tout fait pour se rapprocher davantage de moi. Malheureusement, je me sentais éloigné de plus en plus de notre univers terrestre. Et cela ne leur a pas échappé. C’est Gabriela qui m’a vendu la mèche, comme pour réconforter mon âme abattue et effacer les signes de mon découragement suicidaire au tableau de mes tourmentes quotidiennes.
– Marti, papa a décidé de vendre la maison et de quitter le pays pour aller s’établir avec nous à l’étranger…
– D’où tenez-vous cela?
– De ma mère… Elle m’a fait promettre de ne pas vous en parler, de garder le secret jusqu’à ce que la décision soit vraiment prise.
Je suis allé retrouver Diderot dans la salle à manger et je lui ai demandé si lui aussi était au courant du projet de voyage de nos parents. Je ne le voyais pas comme un désir volontaire pour eux de tout laisser tomber et de s’expatrier. Les affaires allaient quand même plus ou moins bien pour notre famille. Mon père et ma mère géraient un magasin de bicyclettes. Ils y vendaient aussi des pièces détachées pour la réparation de ces engins. Nous n’étions ni riches ni pauvres. J’ai compris que c’était pour nous mettre à l’abri de la dictature politique qu’Emilio et Éliane en étaient arrivés à cette radicale décision : tout abandonner pour partir vers l’inconnu. Comme Lemuel Gulliver, le personnage fantastique du roman satirique de Jonathan Swift. Mes parents ne voulaient pas voyager, ils avaient plutôt choisi de fuir. Fuir pour préserver la vie de leurs enfants qui sont nés dans un pays qui torture sa jeunesse, l’envoie mourir à Fort-Dimanche, aux casernes Dessalines… Je tenais à en avoir le cœur net. Diderot était un garçon calme, renfermé et taciturne. Il passait son temps à lire des bandes dessinées et à crayonner des croquis de Zembla, de Georges Hilton, de Giuliano Gemma, de Lee Van Cleef, de Fernando Sancho… Je me suis approché de lui et je lui ai demandé posément :
– Diderot, êtes-vous au courant du projet de nos parents d’émigrer à l’étranger ? Gabriela m’en a parlé, mais j’aimerais avoir une version de vous… Diderot détachait son regard du dessin de Django, représenté par l’acteur italien Franco Nero, qui commençait à prendre forme sur la feuille blanche de dimensions 11½ par 17, pour me confirmer ce que Gabriela m’avait révélé.
– Ils disent que nous n’avons pas d’avenir en Haïti… Ma mère a peur que les gendarmes viennent vous chercher pour vous emmener en prison. Elle a lu ce que vous écrivez dans vos cahiers de poèmes. Elle pense que, pour votre âge, vous avez des idées d’adultes qui sont contre les autorités et qui peuvent nous attirer des ennuis. Notre père est déjà allé à la caserne Toussaint-Louverture sous de fausses accusations… Elle ne voudrait pas que les mêmes malheurs nous retombent dessus… en si peu de temps.
– Peut-être qu’elle n’a pas tout à fait tort, Diderot… Si une situation pareille se représente, je crois qu’elle mourra de chagrins. Maman a assez souffert de la méchanceté de ces voyous. Excusez-moi Diderot, je ne devrais pas vous parler ainsi…
– Ne vous en faites pas Marti! Je comprends beaucoup de choses, même si je ne dis rien…
– Mais qu’est-ce que vous comprenez Diderot?
– Que le président François Duvalier est un sorcier… Il tue les individus et ils mangent leurs cadavres. Il peut se déplacer d’un endroit à l’autre du pays, sans qu’on le voie. Il a le pouvoir de se transformer en chien, en cheval, en porc, enfin, en n’importe quel autre animal.
J’ai souri largement et j’ai laissé Diderot à son activité de prédilection. Surtout avec sa perception énigmatique de ce prétendu « génie des Carpates », cet obscur « Danube de la pensée », dont les pratiques « politicomystiques » alimentaient les croyances légendaires et populaires.
Quelques jours avant notre départ définitif pour Boston, aux États-Unis, dans le Massachussetts, Raymond, le vieux facteur, est venu frapper à notre porte. Il a remis à ma mère la lettre que je guettais depuis longtemps. Lorsque j’ai lu le nom de Martine Piccard sur l’enveloppe blanche timbrée en provenance de New York, je sentais mon corps traverser par des frémissements de joie. J’étais comme un grand malade qui attendait un « médicament miraculeux » pour échapper aux griffes de la mort, et qui, l’ayant finalement trouvé, allait connaître une seconde vie. Naître une deuxième fois. Pour moi, la correspondance de Marie Flore équivalait à une oasis de réconfort dans un désert d’affaissement moral. Pas une nuit, aurais-je avoué, que je n’avais, de ma mémoire débordée de souvenirs rosacés et cendreux, extirpé la sculpture rutilante de cette demoiselle à l’allure d’Emma Woodhouse de Jane Austen, caractérisée par une beauté idéalisée que son visage hellénique, inspiré du Canon de Polyclète, arborait, malgré tout, comme un insigne de noblesse. La jeune dame a enduré dans sa chair toutes les douleurs et les humiliations de la pécheresse repentie des Saintes Écritures. Elle a souffert dans sa psyché de tous les préjugés, de tous les méfaits, de toutes les cruautés que l’inhumanité maladive creusait sous ses pieds. La « brebis égarée », à la manière d’un « troufion » qui traverse un champ de mines, avançait au cœur de la nature piégeuse, félonne, perfide, hypocrite et captieuse : persuadée que l’équité n’était qu’un mot inventé pour tromper la vigilance des faibles. Cependant, si Martine Piccard avait succombé sous l’emprise des forces ténébreuses de la charnalité, n’était-elle pas quand même, tout au moins, parvenue à préserver l’immaculation de son âme : celle qui transmet l’espérance théologale, et qui confère l’Éternité bienheureuse aux cœurs remplis de contrition et débordés d’attrition… Et quoi d’autre, me diriez-vous ? N’est-ce pas encore vrai qu’elle a payé jusqu’au dernier « talent » ses moments de doute et d’égarement loin du chemin d’Emmaüs, pour s’affranchir des temps disgracieux pendant lesquels le diable possédait sa raison, troublait sa sérénité, assombrissait sa conduite et déréglait sa foi ?
Et puis, comme par enchantement, le vent s’est calmé dans le désert de la malveillance, et la lumière d’Elpis recommençait étonnamment à brasiller dans son âme.
D’ailleurs, la lettre qu’elle avait pris le soin de rédiger et de m’expédier en témoignait amplement.
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Spring Valley, New York 10 mai 1968
Mon cher Marti,
J’ai réussi enfin à briser le mur du silence qui se dressait entre nous. Je sais que tu brûlais d’envie d’avoir de mes nouvelles. Moi aussi, d’ailleurs. Voici, en peu de mots, ce qu’il s’est passé depuis notre dernière rencontre.
J’ai pris la décision, comme tu me l’as si bien conseillé, de retourner chez mes parents le soir même où nous nous sommes séparés à l’’endroit dénommé Mer Frappée. Mon père a poussé un cri de joie en me voyant apparaître sur le seuil de la maison. Je ne pensais pas qu’il m’aimait à ce point. Un peu plus tard, il m’a appris que ma mère vivait aux États-Unis. Il m’a mise tout de suite en contact avec elle. Ma mère n’arrêtait pas de pleurer au téléphone, ayant pensé que j’étais décédée et enterrée quelque part à la manière d’une indigente. C’est elle qui a pris la décision de me faire voyager aux États-Unis, afin que je puisse poursuivre mes études. Je peux te dire que j’ai retrouvé, grâce à toi, la mère choyante qui berçait mon enfance, qui me cajolait. Elle a acheté une maison à Spring Valley dans l’État de New York et mon père vient souvent me voir.
Je vais à l’école de façon intensive et j’espère pouvoir dans deux ou trois ans entrer à l’université en sciences juridiques et politiques.
Je n’ai jamais cessé de penser à toi. J’aimerais tant que nos routes se recroisent un jour…!
J’attends impatiemment ta correspondance…
Ta grande amie et admiratrice,
Martine Piccard (Marie Flore)
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Installé à ma petite table de travail, j’ai laissé mon cœur guider le stylo à l’encre rouge qui n’arrêtait pas de glisser et de grincer harmonieusement sur la feuille de papier blanc. En un rien de temps, une rivière de phrases lyriques a jailli de la source de mes émotions presque incontrôlables. Les souvenirs bouleversants de Mer Frappée hantent encore mon esprit. Lorsque je ferme les yeux, je les vois défiler sans arrêt devant moi. Pour ainsi dire, ils forment dans mon subconscient une nuée de parias fantômes qui errent au gré du vent en attendant l’arrivée des temps nouveaux… Des Prophètes naîtront. Et ils mourront. D’autres viendront. Et ils vivront. Les larmes des souffrances de l’humanité seront séchées. À tout jamais!
J’ai répondu à Martine Picard.
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Gonaïves, lundi 17 juin 1968
Chère Martine,
Je n’arrive pas à trouver les mots justes pour exprimer le bonheur que j’ai ressenti dans mon cœur en lisant ta gentille lettre. Je voulais avoir de bonnes nouvelles de toi. Mais le chemin merveilleux que tu as parcouru en si peu de temps me cause une douce et agréable surprise.
Je savais que tu étais une jeune fille courageuse. Tu m’as prouvé que j’avais raison de compter sur ton sens de la dignité et de l’honneur. C’est un privilège pour moi de t’avoir croisée cet après-midi-là sur ma route crevassée d’angoisse, d’incertitude et de désolation. Tu as repris le chemin de l’école. Je te dis bravo, ma chère amie et camarade. Et puis, tu as choisi d’étudier dans des domaines intéressants et utiles. Je vais, peut-être, suivre le même parcours universitaire. Notre pays a besoin de nous. Nous devons nous préparer à accomplir la tâche et à nous acquitter du devoir que nous incombe la patrie.
C’est à mon tour de te surprendre. Mes parents ont rempli les formalités d’usage pour émigrer aux États-Unis. Le départ est fixé pour bientôt. Si tout se passe bien, nous aurons l’occasion de tisser de manière durable les liens de notre chaleureuse amitié.
Moi également, je pense toujours à toi.
Affectueusement,
Marti
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Au milieu de l’aube fuyante, les volets de nos âmes semblaient plus lourds; ils refusaient de se fermer sur les derniers instants de cette absence chagrine, qui allait probablement durer comme le cyprès géant du Chili. La petite échoppe du vieux couple Augustin avait déjà le goût âcre du passé. Nous ne quittions pas seulement une maison, un quartier et une ville, nous emportions avec nous le morceau le plus éloquent du silence des rues qui nous ont vus grandir et vieillir. Les murs, dont on disait qu’ils n’avaient pas de cœur et d’émotion, avaient versé des larmes au passage du véhicule qui nous transportait à la gare où nous attendait, pour notre dernier départ, le train de Richard Anthony qui sifflait dans l’obscurité. Et ce train de l’exil, pour paraphraser la chanson, je l’ai entendu siffler toute ma vie.
Avant de monter dans la voiture de son cousin Souvarine, qui n’approuvait pas sa décision hâtive et hasardeuse, Émilio avait collé une note sur la porte d’un voisin : « Mon cher Grégoire, nous changeons de pays, mais pas d’amitié. Merci pour votre gentillesse et ces années de bon voisinage. »
Comme s’il redoutait de perdre nos visages,
Dans le gris du matin qui s’est enfin levé.
Le trottoir a gardé le goût de nos passages,
Et le vieux réverbère semble un peu plus courbé.
Les façades hier si claires et familières
Prennent ce ton de pluie, ce voile de regret.
Les volets se referment ainsi que des paupières,
Gardant entre leurs plis nos plus petits secrets.
On emporte les clés, les rires et les valises,
Mais on laisse un silence au creux de l’escalier,
Une ombre de nous-mêmes que le vent fragilise,
Le cœur d’un voisinage qu’on ne peut oublier.
La rue n’est plus la même, elle change de visage,
Elle nous regarde fuir sans pouvoir nous retenir,
Et l’asphalte murmure, au bout du dernier voyage,
Que quitter une ville, c’est un peu s’en nourrir.
Les roues de l’autobus tourmentaient sans répit la route nerveuse, qui ne dormait jamais. L’asphalte noir, sous les projecteurs blafards, défilait à mes yeux comme un long ruban de souffrances déjà nostalgiques. Les silhouettes des passagers, qui ressemblaient à des âmes en transit dans un « purgatoire de skaï », oscillaient au gré des virages fréquents des localités de Montrouis et de Cabaret. Nous ne savions plus si nous fuyions un pays, ou si nous courions après un « fantôme de liberté » qui n’existait nulle part.
Le bus de Roland avait fini par s’arrêter, après avoir résisté pendant quelques secondes aux cris stridents de ses freins épuisés par les trajets longs et quotidiens. Les passagers descendaient un à un, leurs pieds s’enfonçant dans des flaques d’eau sale qui étouffaient le bruit de leurs chaussures poussiéreuses. À l’horizon, seules des lignes de lumière vacillante indiquaient quelques boutiques, des bars, des restaurants déjà ouverts. Leurs enseignes au néon grésillaient comme des bestioles agonisantes. Nous étions arrivés au point de bascule, c’est-à-dire l’endroit où nous récupérions nos bagages pour continuer notre périple vers l’inconnu. Le frère de ma mère, oncle Osias, qui habitait dans la commune de Carrefour, nous attendait avec sa camionnette. Osias est un prénom d’origine hébraïque qui signifie « force de l’Éternel ».
L’aéroport Maïs Gâté, rebaptisé François Duvalier par la dictature de 1957, ouvrait déjà sa gueule pour accueillir les exilés de la terreur. Pour notre petite famille, ce n’était pas seulement un voyage qui commençait, mais plutôt une mésaventure sans nom, sans qualifiant, qui nous attirait comme un aimant, et contre laquelle nous ne pouvions pas résister. Le bruit de la foule, qui se mouvait dans l’angoisse, devenait un bourdonnement d’abeilles à mes oreilles. Dans cette aire immense, nous ne transportions pas seulement des valises remplies de vêtements neufs et usagés, au milieu desquels nous avions glissé quelques photos et objets précieux, nous ressentions aussi la présence invisible de la vie que nous avions laissée derrière nous.
À travers le hublot, j’avais l’impression de scruter une dernière fois le paysage morne d’un pays qui allait continuer à respirer, même si c’était toujours difficilement, loin de mes yeux, et sans l’apport de mon souffle. Quelques minutes plus tard, le moteur du Boeing de Pan American Airways commençait à vrombir, prêt à nous emporter vers un ciel où il faudra tout réinventer pour survivre. Tout réinventer : jusqu’à « l’agir » et « le penser ».
Cependant, je conservais dans mon cœur une petite tranche de consolation. L’exil dans bien des cas, n’est pas une lande arénacée, une glaise infertile, un terrain argileux ; il peut être également une terre où même l’impossible arrive à pousser. Nous partions pour ne pas disparaître, mais avec la détermination d’éclore, la volonté de refleurir ailleurs. Le sol s’éloignait petit à petit. Demain, tout sera différent. Nous nous retrouverons derrière les grilles d’une aube étrangère, qui nous dévisagera avec une méfiance subtile, gravée dans un silence éloquent.
À mesure que l’avion prenait de l’altitude pour traverser les nuages, les sanglots de ma mère brisaient le calme feutré de la carlingue métallisée. À quelques rangées plus loin, on percevait encore d’autres bruits sourds de sanglots hoqueteux, étouffés par la paume d’une main ou le revers d’une manche, comme si l’individu tentait, sans succès, de contenir l’effondrement de son être intérieur. Émilio a essayé de consoler son épouse. Cependant, lui aussi cachait mal sa tristesse et sa déception. Peut-être, se souvenait-il à ce moment précis, du pauvre Clément et de sa petite famille dont les ossements blanchis reposaient quelque part au fond des eaux houleuses de l’océan Atlantique ? Revoyait-il dans son subconscient le jeune Marius, le fils aîné d’Alina, la vendeuse de charbon de bois de la rue Lozama, qui a affronté les vagues de la mer mouvementée avec deux autres garçons, à bord d’un petit canot à voile, à destination de Nassau, et qui n’a jamais donné de ses nouvelles à ses parents. Et puis, s’expatrier à son âge, comme il le faisait, pour les raisons que nous savions tous, aurait-il pu être autre chose qu’une marche lente et écrasante vers les montagnes de Narayama, ces lieux macabres qui abritaient la glacialité de la vallée sinistre de l’agonie et de la déchéance humaine ? Émilio était conscient d’avoir entrepris le « Voyage au bout de la nuit » de Bardamu dans le premier roman de Louis-Ferdinand Céline. Peut-être, disait-il comme Charles-Maurice de Talleyrand : « Voilà le commencement de la fin ». Talleyrand aurait laissé échapper cette remarque dans des circonstances plus dramatiques. En 1813, il voyait que la défaite de Napoléon Ier, lors de Leipzig, marquait irréversiblement le déclin de l’Empire.
On ne change pas de pays, de ville, de quartier, d’amis, de voisins à quarante-quatre ans, avait lâché oncle Osias, en serrant la main de son beau-frère. Mon père savait ce que le déracinement involontaire, la migration contraignante lui réservaient. Car l’exil, comme le pensaient Millan Kundera ou Henry Miller, n’est pas une simple expatriation ; il est une métamorphose, à tous les points de vue. Émilio, lui-même, l’avait compris. Mais rares sont ceux qui en ont profité, à l’instar de Victor Hugo, comme un levier de puissance créatrice, de pouvoir moral, de rayonnement spirituel et de militance politique. M. Marcel, un ami d’enfance, professeur de latin et de grec au lycée Geffrard, venait prendre le café avec Émilio à la maison tous les samedis matins. Au « crépuscule du soir », au moment même où Charles Baudelaire parlait de « l’ouvrier courbé qui regagne son lit », les deux hommes se rendaient ensemble au cinéma de William Zurëk, chacun accompagné de son Aldonza Lorenzo, plus connue sous le nom de Dulcinée du Toboso, dans le roman « Don Quichotte » de Miguel de Cervantès. Toutes ces habitudes allaient considérablement lui manquer. Même les oiseaux migrateurs partaient et revenaient. Cependant, Emilio avait pressenti que ce départ précipité codait un « ultime adieu » que lui seul avait le pouvoir de déchiffrer. Néanmoins, cet éloignement résonnait aussi en nous tous comme un message prémonitoire à la terre qui aurait dû supporter nos bières, lorsque notre tour serait venu de rendre nos âmes aux « forces immatérielles » de la finitude. Éliane et Émilio ne croyaient plus au miracle. En face de cet Ivan Vassiliévitch ou Ivan le Terrible, l’espoir de « Liberté » incarnait pour notre peuple « le supplice de Tantale », le roi de Lydie précipité dans le Tartare, et condamné par les dieux à la faim et à la soif. Les Haïtiens pliaient sous le poids de la faiblesse, de l’impuissance et de la peur. À force de ne pas vouloir « mourir », les misérables « mouraient », sans mourir, les bras croisés et en silence. Notre père avait les yeux rougis et humectés de larmes… Mon frère, ma sœur et moi avions la gorge nouée de tristesse. Diderot répétait sans cesse qu’il n’allait plus revoir son école et ses amis. Finalement, nous étions obligés de faire à notre tour ce que des milliers de compatriotes avaient décidé pour échapper désespérément à la cruauté du Klaus Barbie de la Caraïbe. Durant l’intégralité du vol, je n’arrêtais pas de penser à Me Ludovic Lapierre, à l’inconnu de Mer Frappée, à Jésula, à Philogène, le philosophe de la rue, et à tous les autres concitoyens qui sont morts sans avoir eu la chance de vivre dans cette Haïti meilleure qu’ils avaient tant souhaitée… Combien d’individus sont-ils en train de s’éteindre dans les lieux de torture et d’emprisonnement du gouvernement de François Duvalier, parce qu’ils ont osé rêver de « démocratie » sur un territoire où des femmes et des hommes se sont battus, sacrifiés pour la Dignité, l’Honneur et la Liberté ?
Avant de monter à bord de l’avion, je me suis agenouillé pour baiser la terre sacrée de mes ancêtres. Au fond de moi-même, je refusais de croire que mon voyage serait définitif. On n’abandonne pas sa patrie comme un cheval fourbu qui crève dans un vieux western de John Wayne, sur la montagne désertique et empierrée. J’étais jeune, certes, mais pas naïf et insouciant. J’avais gagné en maturité. La République d’Haïti portait les étampes de la déliquescence sociale, de la décrépitude économique et financière. L’« infernalisation » de la misère pousse les individus à gagner dangereusement les rives de la Floride et des Bahamas. Les plus chanceux, ceux là qui réussissent à survivre aux épreuves de la traversée, vont finir dans les plantations des États du Sud et de l’ouest. Le cerveau du pays a éclaté en mille morceaux. Les fragments se sont éparpillés en Afrique, en Amérique du Nord, en Europe…, comme des particules de poussière. Il devient quasi inespérable de les retracer et de les rassembler. Les ressources intellectuelles de la république d’Haïti se sont dispersées, emportées par le vent de la méprise, et ensevelies sous le sable de la xénophobie. Et toutes ces images négatives qui trottent dans ma mémoire : des gamins en haillons qui vagabondent dans les rues, sans aucune possibilité de fréquenter un établissement scolaire, des garçonnets et des fillettes qui sont réduits en esclavage dans les maisons luxueuses et modestes, sans avoir le temps de s’amuser comme les gosses de leur âge, des prostituées juvéniles et adultes qui commercent leur chair pour s’offrir un plat de semoule de maïs, des instituteurs honnêtes qui transmettent leurs savoirs pour une bouchée de pain sec, des indigents qui crèvent comme des animaux sauvages dans leur ajoupa, sans médicaments et sans assistance médicale, des paysannes qui marchent nu-pieds sur des distances incalculables pour aller écouler dans les marchés publics une infime quantité de produits vivriers qui leur rapporte quelque maigres centimes…
J’ai juré de revenir, comme les frères Numa, Lénine, Trotski, Fidel et tous les autres, pour planter le drapeau rouge de la Libération nationale sur la crête de Biénac, cette montagne aride, inexpugnable qui domine la vallée de mon enfance. Qu’importe si le sort qui m’est réservé s’apparentera à celui de « l’inconnu de Mer Frappée » ! Qu’importe si à la croisée des échauffourées ma tête et mes deux mains rouleront dans la poussière comme celles de Cicéron ! Qu’importe si demain devra se convertir pour moi en une nuée de surprises épouvantables ! Qu’importe si je serai crucifié comme Spartacus sur la Via Appia, ou comme Charlemagne Péralte sur la porte bancale d’une maisonnette rurale ! L’histoire me conservera tout au moins une place honorable parmi les « oracles » qui ont inventé et guidé les rituels de la cérémonie du Bois-Caïman dans la nuit du 13 au 14 août 1791, et qui ont conduit au désasservissement des esclaves africains dans les Antilles.
Robert Lodimus
L’inconnu de Mer Frappée
(Prochain extrait : chapitre XIX, Post-scriptum)

