Usage de drones porteurs de charges explosives en zones urbaines contre les gangs – Haïti
Message central
La lutte engagée par les forces de sécurité haïtiennes contre les gangs armés se déroule dans un contexte opérationnel complexe, marqué par la puissance de feu et l’ancrage territorial des gangs. Les défis que posent les gangs armés, l’arsenal d’armes et de munitions dont ils disposent justifient une riposte vigoureuse et proportionnée de la part des forces de l’ordre. Si le recours à des moyens technologiques avancés peut être envisagé dans une logique de protection et d’efficacité, l’usage de drones porteurs de charges explosives en zones urbaines densément peuplées soulève de sérieuses préoccupations.
Conformément aux principes internationaux régissant l’application de la loi, notamment la légalité, la nécessité, la proportionnalité et la précaution (Principes de base des Nations Unies sur le recours à la force, 1990 ; article 6 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques), toute opération doit minimiser strictement les risques pour la population.
Dans cette perspective, il apparaît essentiel que les stratégies opérationnelles soient régulièrement évaluées afin de garantir la protection des populations et d’éviter que des personnes non impliquées dans les activités criminelles ne subissent des conséquences disproportionnées. La protection de la population demeure un impératif central de toute action sécuritaire durable.
Contexte sécuritaire
La situation sécuritaire en Haïti est marquée par une violence armée persistante impliquant des gangs criminels, fortement implantés dans des quartiers urbains densément peuplés, notamment dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. En réponse à cette dynamique, les forces de sécurité nationales légitimes mènent des opérations relevant juridiquement du maintien de l’ordre. Car, à ce stade, la situation haïtienne ne fait pas l’objet d’une qualification en conflit armé au sens du droit international humanitaire. En conséquence, les opérations conduites par la Police Nationale d’Haïti (PNH) relèvent exclusivement dans le champ d’application du droit international des droits de l’homme (DIDH) ainsi que des normes et des standards internationaux régissant le recours à la force par les forces chargées de l’application de la loi.
Éléments factuels préoccupants
Depuis le début de l’année 2025, des informations concordantes font état de l’utilisation de drones porteurs de charges explosives par une société militaire privée, dans le cadre des opérations de sécurité intérieure menées par la PNH. Cette pratique aurait connu une intensification au début de l’année 2026.
Selon des données recueillies auprès de structures communautaires opérant à proximité des zones affectées (Bel-Air, Delmas 6 et Village de Dieu), les explosions attribuées à l’usage de drones par les forces de l’ordre entre le 1er et le 31 janvier 2026 a entraîné la mort de 43 membres de la population du quartier de la saline et du Bel air et fait 33 blessés du côté de Martissant le dénombrement fait état de 2 mort et 19 blessés dont 8 femmes et 11 hommes. Au cours du mois février les chiffres se sont diminués :
Le 13 et 14 février 2026, au boulevard Jacques Dessalines, l’utilisation de deux drones et le placement d’explosifs par la Task Force ont entraîné la mort de 10 personnes. Parmi les victimes figuraient 4 femmes, concubines présumées de membres de gangs, ainsi que 6 autres personnes de la population. Ces victimes ont été touchées par des explosions alors qu’elles se trouvaient à proximité des lieux ciblés et n’avaient aucun lien avec des activités de gangs. Par ailleurs, 36 membres présumés de gangs a été tués et 45 blessés. À ce jour, aucun bilan officiel détaillé n’a été communiqué par les autorités policières concernant les effets de ces opérations, notamment en ce qui concerne l’impact des dispositifs explosifs.
Bien que ces chiffres demeurent partiels et nécessitent vérification indépendante, ils révèlent un impact significatif sur les populations et soulignent la nécessité d’un encadrement rigoureux, d’une évaluation transparente et de mécanismes de redevabilité adaptés. Il convient également de relever que des informations de nos équipes sur le terrain indiquent que certains gangs armés exploiteraient la présence de membres de la population à des fins tactiques (comme bouclier humains), notamment en les contraignant à se positionner dans des zones exposées ou à exécuter des tâches sous la menace, ce qui aggrave les risques pour les personnes non impliquées et complexifie davantage l’environnement opérationnel. Ces allégations renforcent l’urgence d’une approche strictement conforme aux principes de précaution, de proportionnalité et de protection de la population.
Cadre juridique applicable
Haïti est État partie notamment au : Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) ; Convention américaine relative aux droits de l’homme.
Ces engagements juridiques imposent à l’État haïtien l’obligation positive de : respecter et protéger le droit à la vie ; prévenir toutes privations arbitraires de la vie ; encadrer strictement l’usage de la force par les agents chargés de l’application de la loi.
Selon les Principes de base des Nations unies sur le recours à la force et aux armes à feu par les responsables de l’application des lois (1990), la force létale ne peut être utilisée qu’en dernier recours, lorsqu’elle est strictement nécessaire, proportionnée et destinée à protéger une vie contre une menace imminente.
Enjeux de protection et risques pour les civils
L’usage de drones porteurs de charges explosives dans des zones urbaines densément peuplées limite considérablement la maîtrise des effets létaux et destructeurs des explosions, exposant de facto les populations à des risques Les zones concernées se caractérisent par : une densité de population élevée ; des habitations précaires et fortement imbriquées ; la présence de personnes déplacées internes ; l’absence de dispositifs d’évacuation sécurisée ou de couloir de protection.
Dans ce contexte, l’usage d’armes explosives accroît fortement le risque de victimes ; entraîne des dommages aux biens et infrastructures ; aggrave les déplacements forcés ; renforce la peur et la méfiance des communautés envers les institutions de sécurité ; compromet l’accès humanitaire et les activités de protection.
Ces conséquences soulèvent de sérieuses préoccupations au regard du principe de précaution et peuvent engager la responsabilité de l’État en cas des privations arbitraires de la vie au sens de l’article 6 du PIDCP.
Par conséquent :
• Les opérations de sécurité en Haïti doivent respecter le droit international des droits de l’homme.
• La protection effective des populations doit demeurer ou constituer le principe directeur et l’objectif central de toute stratégie sécuritaire.
Recommandations
Combite pour la Paix et le Développement (CPD) encourage les autorités haïtiennes, ainsi que leurs partenaires nationaux et internationaux à :
• Éviter le recours à de drones porteurs de charges explosives ou à toute autre arme explosive dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre quand il y a trop de risque d’atteindre des personnes non impliquées dans les gangs ;
• Mettre en place des mécanismes indépendants, crédibles et effectifs de supervision, d’enquête et de redevabilité pour tout usage de la force ;
• Renforcer la formation et l’encadrement des forces de sécurité en matière de normes internationales relative aux droits de l’homme et à la protection de la population ;
• Promouvoir des stratégies sécuritaires centrées sur la protection des populations, la prévention des violences et le respect des principes de l’État de droit.
Fait à Port-au-Prince, le 15 mars 2026
Unité de protection et de monitoring
Pour authentification
Fritznel Pierre
Directeur exécutif

