Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 26 mars 2026
Une reconnaissance tardive, mais lourdement signifiante
Il aura fallu l’épaisseur de plusieurs siècles, la persistance des luttes mémorielles et la pression constante des diasporas pour que l’évidence soit enfin formulée au sommet de l’ordre international. Hier, mercredi 25 mars, l’Organisation des Nations Unies a posé un acte à la fois symbolique et politique : qualifier la traite des esclaves africains de « crime le plus grave contre l’humanité ». Cette reconnaissance n’est pas anodine. Elle constitue une rupture dans la manière dont l’histoire est officiellement racontée.
Pendant longtemps, la traite négrière a été diluée dans des récits plus larges, présentée comme un épisode parmi d’autres, parfois même justifiée par les logiques économiques de l’époque.
Aujourd’hui, le langage change. Et avec lui, le regard. Nommer un crime avec une telle gravité, c’est refuser définitivement toute tentative de relativisation. C’est imposer une vérité morale qui transcende les intérêts politiques.
Mais cette reconnaissance, aussi importante soit-elle, arrive tard. Trop tard pour les millions de vies brisées. Trop tard pour les générations condamnées à porter les séquelles d’un système qui les dépassait. Et pourtant, elle ouvre une brèche.
La traite négrière : un système, non un accident
Il est essentiel de déconstruire une idée encore trop répandue : la traite transatlantique n’a jamais été un accident de l’histoire. Elle a été un système méthodiquement organisé. Des royaumes africains déstabilisés aux ports européens, des cales des navires aux plantations des Amériques, tout obéissait à une logique économique implacable. L’humain y était réduit à l’état de marchandise. Le corps devenait capital. La vie, une variable d’ajustement.
Ce système a permis l’accumulation de richesses colossales dans certaines régions du monde, posant les bases du capitalisme moderne. Les infrastructures, les institutions financières, les dynamiques commerciales contemporaines portent encore l’empreinte de cette exploitation.
Dire que la traite est le « crime le plus grave contre l’humanité », c’est donc reconnaître qu’elle a structuré durablement l’ordre mondial. Ce n’est pas seulement une question de mémoire. C’est une question de réalité économique.
Le Ghana et l’offensive diplomatique du Sud global
La résolution, portée par le Ghana et adoptée par 123 États, s’inscrit dans une dynamique plus large : celle d’un Sud global qui refuse désormais d’être un simple spectateur de l’histoire.
Le Ghana, en prenant cette initiative, ne s’est pas contenté de raviver une mémoire douloureuse. Il a politisé cette mémoire. Il en a fait un instrument diplomatique. Ce geste traduit une évolution stratégique. Les États africains et caribéens ne veulent plus seulement être reconnus comme victimes. Ils veulent être entendus comme acteurs, capables de formuler des exigences et de peser dans les négociations internationales.
Cette résolution est donc aussi un acte de souveraineté narrative. Elle affirme que l’histoire ne sera plus écrite uniquement par ceux qui ont dominé.
Excuses et réparations : le cœur du conflit
Le véritable enjeu du texte réside dans son appel explicite aux excuses et aux réparations. C’est ici que la diplomatie devient tension. Les excuses, en apparence simples, impliquent une reconnaissance officielle de la faute par les États héritiers des puissances esclavagistes. Mais elles ne suffisent pas. Car une excuse sans réparation peut rapidement devenir un geste creux.
Les réparations, en revanche, posent une question autrement plus complexe. Elles impliquent une redistribution des ressources, une correction des déséquilibres hérités du passé. Et c’est précisément ce qui dérange. Car réparer, c’est admettre que les inégalités actuelles ne sont pas naturelles. Elles sont construites. Elles sont héritées. Elles sont, en partie, le produit d’un crime.
Les anciennes puissances hésitent, tergiversent, invoquent des arguments juridiques pour éviter d’ouvrir ce chantier. Non-rétroactivité, prescription, complexité des responsabilités : autant de barrières techniques qui masquent une réalité politique.
Refuser de réparer, c’est préserver des privilèges.
Haïti : la preuve vivante d’une injustice prolongée
Dans ce débat mondial, Haïti n’est pas un acteur comme les autres. Elle est un symbole. Une démonstration historique. Première République noire issue d’une révolution d’esclaves, elle a incarné, dès le départ, une rupture radicale avec l’ordre colonial. Mais cette audace lui a coûté cher.
L’indemnité imposée par la France en 1825 représente l’un des épisodes les plus marquants de cette injustice. Contraindre un peuple libéré à indemniser ses anciens oppresseurs pour la perte de leur « propriété » relève d’une inversion morale d’une violence extrême. Cette dette a freiné le développement du pays pendant des générations. Elle a fragilisé ses institutions, alimenté une dépendance économique et contribué à son isolement international.
Ainsi, pendant que le monde parle aujourd’hui de réparations, Haïti continue de subir les conséquences d’un système où la victime a payé pour sa liberté. Ce paradoxe devrait suffire à lui seul à nourrir le débat.
Une communauté internationale entre mémoire et hypocrisie
La communauté internationale excelle dans un exercice particulier : reconnaître sans agir. Les résolutions se multiplient. Les discours s’enchaînent. Les commémorations s’institutionnalisent. Mais les transformations concrètes tardent. Ce décalage entre les mots et les actes constitue l’un des principaux défis de cette résolution. Car sans mécanismes contraignants, elle risque de rester symbolique.
Or, le symbolique a ses limites.
Il apaise les consciences, mais ne change pas les structures. Il honore les victimes, mais ne corrige pas les injustices. Le danger est donc réel : que cette reconnaissance soit absorbée par le système qu’elle prétend dénoncer.
Réparations : entre justice et rapport de force
La question des réparations ne se réglera pas dans le confort des déclarations diplomatiques. Elle nécessitera un rapport de force. Les États africains et caribéens devront faire preuve de cohésion, de stratégie et de détermination. Ils devront transformer cette reconnaissance en revendications concrètes. Plusieurs pistes existent : annulation de dettes, création de fonds de développement, investissements ciblés, restitution de patrimoines culturels, réformes des institutions financières internationales.
Mais aucune de ces mesures ne sera accordée spontanément. L’histoire l’a montré : les avancées significatives sont toujours le fruit de luttes. La mémoire, à elle seule, ne suffit pas. Elle doit être accompagnée d’une volonté politique.
Une épreuve de vérité pour l’humanité
Au fond, cette résolution pose une question simple, mais redoutable : que vaut une vérité reconnue si elle n’est pas suivie d’effets ?
Qualifier la traite négrière de « crime le plus grave contre l’humanité » est un acte fort. Mais il crée une obligation morale. Une obligation de cohérence.
Peut-on reconnaître un crime d’une telle ampleur et refuser d’en réparer les conséquences ? Peut-on proclamer des valeurs universelles tout en maintenant des inégalités héritées de leur violation ?
Ces questions ne concernent pas seulement les États directement impliqués. Elles interrogent l’ensemble du système international. Car un ordre fondé sur des principes qu’il n’applique pas est un ordre fragile.
Entre reconnaissance et responsabilité
La résolution adoptée à l’Organisation des Nations Unies marque un tournant. Elle met fin à une forme de déni institutionnel.
Mais elle ne constitue pas une fin. Elle est un point de départ. Un point de départ vers un débat plus exigeant, plus conflictuel, mais aussi plus juste. Un débat où la mémoire ne sera plus seulement commémorée, mais mobilisée comme un levier de transformation.
Car au final, l’histoire ne se contente pas d’être racontée. Elle exige d’être assumée.
Et sur ce terrain, le monde est désormais face à une responsabilité qu’il ne pourra indéfiniment esquiver.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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