Le rapport publié en mars 2026 par la Fondasyon Je Klere (FJKL) formule une accusation lourde de portée politique et juridique : l’État haïtien se trouverait engagé dans une dynamique de liquidation progressive de sa souveraineté, à travers des contrats qualifiés de léonins signés sous l’administration du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Selon cette analyse, certaines décisions gouvernementales dépasseraient les limites normales d’un pouvoir de transition et conduiraient à transférer à des acteurs privés ou étrangers des compétences appartenant traditionnellement au domaine régalien de l’État.
Le document rappelle d’abord un précédent historique : la dette de l’indépendance imposée au XIXᵉ siècle, considérée par de nombreux historiens comme une charge structurelle ayant entravé le développement national. La FJKL établit un parallèle troublant entre cet épisode et les engagements actuels contractés par les autorités. La comparaison suggère que l’histoire pourrait se répéter, non plus par la contrainte coloniale directe, mais par des mécanismes contractuels modernes qui produiraient un effet similaire de dépendance.
Au cœur du rapport se trouve une interrogation juridique fondamentale : un pouvoir exécutif issu d’une transition politique peut-il engager durablement l’État dans des accords internationaux touchant aux fonctions souveraines ? La Constitution haïtienne reconnaît un rôle déterminant aux institutions législatives et au cadre constitutionnel pour toute délégation de compétence touchant aux attributs fondamentaux de la puissance publique. En période de crise institutionnelle, la doctrine constitutionnelle considère généralement que la capacité d’engagement de l’exécutif doit être interprétée de manière restrictive.
Les auteurs du rapport soulignent un point particulièrement sensible : la perspective de confier la gestion de secteurs stratégiques tels que les douanes à des entités étrangères ou privées. Or, la douane représente historiquement l’un des instruments majeurs de souveraineté économique. Elle contrôle les flux commerciaux, collecte les droits de douane et constitue une source centrale de recettes publiques. La délégation d’un tel appareil administratif à des opérateurs externes pourrait, selon la FJKL, transformer l’État en simple observateur de ses propres ressources fiscales.
Un autre aspect dénoncé concerne la durée potentielle de ces contrats. Le rapport estime que certains engagements pourraient dépasser la période de crise actuelle, liant juridiquement les gouvernements futurs. Une telle situation soulèverait une difficulté constitutionnelle majeure : un pouvoir provisoire ne peut juridiquement hypothéquer l’autonomie décisionnelle des autorités légitimes appelées à gouverner après le rétablissement normal des institutions.
Au-delà du débat technique, la controverse révèle une interrogation plus large sur la direction politique du pays. Confier des fonctions régaliennes à des acteurs étrangers sous prétexte d’efficacité administrative pourrait être perçu comme une forme de tutelle indirecte, réactivant un vieux débat sur la capacité d’Haïti à exercer pleinement sa souveraineté. Le rapport de la FJKL transforme ainsi une question contractuelle en enjeu national : celui du contrôle réel de l’État sur ses propres institutions.

