Par Ralf Dieudonné JN MARY
Il y a des conversations qui passent.
Et il y a celles qui changent la manière dont on regarde son pays.
Samedi dernier, dans un bureau simple mais rempli de livres et de silence réfléchi, j’ai eu un échange qui m’a marqué profondément. Ce n’était pas une discussion ordinaire. C’était une rencontre avec une conscience, une inquiétude, mais aussi une espérance pour Haïti.
Face à moi se trouvait le professeur Berthony Elucien, actuel Doyen académique du Séminaire de Théologie Évangélique de Port-au-Prince et professeur du cours de Contexte Haïtien. Au fil de notre conversation, nous avons partagé un constat simple mais grave : certaines nations meurent parce qu’elles perdent leurs ressources… mais d’autres meurent parce qu’elles perdent leur mémoire.
Ce jour-là, une question s’est imposée à moi, une question que chaque Haïtien devrait se poser :
Comment un peuple qui a changé l’histoire du monde peut-il accepter d’oublier qui il est ?
Si j’écris aujourd’hui, ce n’est ni pour accuser, ni pour diviser. J’écris parce qu’il devient urgent de rappeler une vérité simple :
Une nation peut survivre à la pauvreté. Mais une nation ne survit jamais à l’oubli de sa mémoire.
Et c’est peut-être pour cela que notre génération doit accepter une mission :
redevenir les gardiens de ce qui fait de nous un peuple.
Haïtiens, nous sommes les héritiers d’un peuple qui a changé le cours de l’histoire. La vraie question n’est pas seulement ce que nos ancêtres ont accompli. La vraie question est celle-ci : Que ferons-nous de cet héritage ?
Une nation qui oublie sa mémoire commence déjà à disparaître.
La mémoire d’un peuple ne vit pas seulement dans les livres d’histoire. Elle se transmet aussi à travers les lieux où les générations précédentes ont combattu, espéré et parfois sacrifié leur vie.
Ces lieux deviennent alors les témoins vivants de notre identité.
Un site historique par exemple, n’est pas un simple terrain abandonné.
C’est une page de l’histoire qui respire encore.
Chaque fort, chaque place, chaque vestige de notre lutte pour la liberté témoigne d’un moment où des hommes et des femmes ont refusé l’inacceptable.
En 1804, lorsque Jean-Jacques Dessalines proclama l’indépendance d’Haïti, ce n’était pas seulement la naissance d’un nouvel État. C’était un message adressé au monde : un peuple opprimé pouvait se lever, résister et devenir maître de son destin.
Et pourtant aujourd’hui, une contradiction troublante apparaît dans notre pays.
Certaines résidences d’anciens présidents sont protégées par les forces de l’ordre. Mais nos sites historiques, eux, ne sont ni protégés, ni entretenus, ni même considérés comme des priorités nationales.
Que signifie une telle situation ?
Cela signifie que nous protégeons les symboles du pouvoir…
mais que nous négligeons les symboles de notre identité.
Or, même si un site historique n’était plus qu’une ruine, même s’il ne restait qu’un mur effondré ou même un seul arbre, ce lieu devrait être préservé et sécurisé par les forces de l’ordre.
Pour rappeller à nos enfants, à la nation : Que ce qui nous appartient est sacré.
ce qui nous rappelle qui nous sommes est sacré.
La mémoire collective est sacrée.
Un peuple ne disparaît pas quand il devient pauvre.
Il disparaît quand il oublie qui il est.
C’est pour cela que certaines générations doivent accepter un rôle particulier.
Elles doivent devenir les gardiens de la mémoire collective et historique de la nation, mais aussi les gardiens de sa souveraineté.
Les gardiens d’une nation ne sont pas seulement les soldats qui défendent les frontières.
Ce sont aussi les enseignants qui transmettent l’histoire.
Les étudiants qui refusent l’oubli.
Les citoyens qui protègent les symboles de leur pays.
Les dirigeants qui refusent de vendre l’avenir de leur nation.
Lors de cette conversation, le professeur Berthony Elucien et moi avons compris que cette responsabilité ne pouvait plus être ignorée.
Mais protéger la mémoire d’un peuple exige aussi du courage.
Car il est impossible de défendre une nation si l’on a peur de la vérité.
Une nation ne peut pas avancer si ses dirigeants ont peur de la vérité.
Beaucoup de choses que nous dénonçons aujourd’hui ne sont pas des secrets.
Nous savons ce qui ne fonctionne pas.
Nous savons ce qu’il faudrait faire.
Nous savons quelles décisions pourraient améliorer notre pays.
Et pourtant, bien souvent, rien ne change.
Pourquoi ?
Pas parce que les Haïtiens seraient incapables.
Pas parce que nos dirigeants seraient des ignorants.
Souvent, la raison est plus simple et plus humaine : la peur.
La peur de perdre une position.
La peur de perdre un privilège.
La peur de perdre la vie.
Mais l’histoire nous enseigne une vérité que notre génération doit redécouvrir :
La mémoire est plus grande que la vie.
Un homme peut mourir aujourd’hui pour avoir refusé de trahir sa nation.
Mais dans cinquante ans, dans cent ans, son courage peut encore inspirer un peuple.
Les peuples oublient les hommes prudents.
Mais ils se souviennent des hommes justes.
Alors posons une question honnête :
Quelle fierté y a-t-il à diriger quelque chose qui ne fonctionne pas ?
Quelle fierté y a-t-il à diriger un pays si l’on ne contrôle même pas ce qui se passe à sa frontière ?
Quelle fierté y a-t-il à diriger un service public lorsque même l’entrée de ce service reflète le désordre qu’il est censé combattre ?
En Haïti, nous avons parfois développé une capacité presque artistique :
diriger ce qui ne fonctionne pas.
Accepter des postes où l’on ne décide pas réellement.
Prononcer des discours que l’on sait déjà que l’on ne respectera pas.
Mais une nation sérieuse ne peut pas vivre ainsi.
Car mentir à un peuple est grave.
Mais mentir à ses propres enfants est pire.
Avec quel courage regarderons-nous nos enfants si un jour ils apprennent que nous avons trahi notre pays par confort ou par peur ?
Nous devons donc former une génération différente.
Une génération d’hommes et de femmes qui aiment profondément leur pays.
Une génération capable d’étudier à l’étranger sans perdre son identité.
Une génération qui refuse la contradiction entre ce qu’elle dit et ce qu’elle fait.
En créole, nous disons souvent : « fè tout moun pran fòm kò yo ».
Cela ne signifie pas chasser qui que ce soit ou exclure certains groupes de la nation. Cela signifie simplement qu’une société a besoin d’un leadership capable de rappeler à chacun sa place et d’imposer à tous les limites que l’intérêt national exige.
Beaucoup pensent aujourd’hui que pour sortir Haïti de la situation dans laquelle elle se trouve, il faudrait chasser certains groupes ou dresser les Haïtiens les uns contre les autres. Mais la véritable solution ne réside pas dans l’exclusion.
Le problème n’est pas seulement la présence de certains groupes dans l’économie ou dans les institutions. Le véritable problème est l’absence d’un leadership capable de faire respecter des règles justes pour tous.
Une nation souveraine n’a pas besoin d’exclure pour exister.
Elle a seulement besoin d’un État assez fort pour que personne ne se croie au-dessus de la nation.
Et pour un pays aussi convoité que le nôtre, certaines décisions courageuses deviennent nécessaires. La position géographique d’Haïti au cœur de la mer des Caraïbes, son histoire unique et son importance symbolique dans la lutte pour la liberté expliquent en partie pourquoi ce territoire attire tant d’intérêts.
Comment accepter de vivre sur un territoire si stratégique et précieux sans une formation militaire pour le protéger ?
Pourquoi ne pas instaurer, par exemple, une année de formation militaire et de service national avant l’entrée à l’université ?
Une année de discipline.
Une année de formation civique.
Une année pour comprendre que la liberté n’est jamais gratuite.
Car une nation ne survit pas uniquement grâce aux diplômes.
Elle survit grâce à des citoyens conscients de leur responsabilité.
Et voilà où tout cela nous mène.
Oui, notre histoire est marquée par la douleur.
Entre 1503 et 1803, nos ancêtres ont subi l’exploitation, l’humiliation et la violence.
Ces blessures ont laissé des traces dans notre mémoire collective.
Mais ces blessures ne nous définissent pas.
Ce qui nous définit, c’est ce que nous avons fait ensuite.
En 1804, un peuple que le monde considérait comme brisé a accompli l’impossible.
Mais une nation ne peut pas vivre éternellement sur une seule victoire.
Comme le dit si bien le professeur Berthony Elucien : Le passé glorieux d’un peuple n’est pas obligé d’être lointain.
Notre passé peut aussi dater d’hier.
Nous devons continuer à progresser, à créer, à inspirer, à construire.
Nous devons travailler pour qu’Haïti redevienne non seulement une nation libre, mais aussi une fierté pour le monde.
Trois vérités doivent rester gravées dans notre esprit :
Une nation qui oublie sa mémoire commence à disparaître.
Une nation qui accepte de diriger ce qui ne fonctionne pas se condamne elle-même.
Une nation qui forme des gardiens de sa mémoire et de sa souveraineté prépare son avenir.
Nous avons déjà l’histoire.
Nous avons la mémoire.
Nous avons le courage dans notre héritage.
Ce qu’il nous reste à retrouver, c’est la volonté de nous en montrer dignes.
Imaginez un enfant haïtien qui marche un jour devant un site historique restauré ou sécurisé par des policiers.
Son professeur lui dit :
« C’est ici que des hommes et des femmes ont refusé de trahir leur pays. »
L’enfant regarde alors le lieu avec curiosité et demande :
« Est-ce qu’il y a encore des gens comme eux aujourd’hui ? »
La vraie question n’est pas ce que cet enfant demandera.
La vraie question est : Quelle réponse notre génération lui laissera.
Les nations ne meurent pas toujours sous les coups de leurs ennemis.
Parfois, elles meurent lentement lorsque leurs propres enfants cessent de les défendre.
Je m’appelle Ralf Dieudonné JN MARY, dit Lysius Félicité Salomon Jeune.
Je ne suis pas un homme parfait.
Je ne prétends pas avoir toutes les solutions.
Mais je sais une chose :
Je ne suis pas né pour accepter que mon pays oublie qui il est.
Je ne suis pas né pour un petit destin.
Je suis né pour croire que les peuples peuvent se relever.
Et si nous sommes assez nombreux à le croire…
Alors peut-être qu’un jour,
Haïti redeviendra non seulement une nation libre,
mais une nation qui inspire le monde.

