Artibonite — Les bilans se superposent sans coïncider, révélant un écart qui ne tient pas seulement à l’incertitude des premières heures, mais à une faille structurelle dans la capacité d’intervention. À Jean-Denis, dans la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite, les sources locales et organisations de défense des droits humains évoquent entre 30 et 99 victimes après les attaques successives du gang Gran Grif. La Police nationale d’Haïti (PNH), pour sa part, en recense 16.
Ce différentiel numérique traduit une réalité plus profonde : la temporalité de l’action publique. Selon la note officielle datée du 29 mars 2026, les forces de l’ordre, appuyées par des contingents kényans, ont été freinées par des obstacles érigés par les assaillants — des tranchées creusées pour retarder l’accès. Ce laps de temps s’avère déterminant. À l’arrivée des unités, les exactions avaient déjà produit leurs effets : morts, blessés, habitations incendiées.
Sur le terrain, les témoignages convergent vers une scène de désolation prolongée. Quartiers désertés, axes routiers sous contrôle armé, populations déplacées. La présence policière, bien que revendiquée, s’inscrit dans une séquence postérieure aux violences, réduite à la constatation et à la stabilisation relative, sans effet dissuasif préalable.
La divergence des chiffres interroge également les mécanismes de remontée de l’information et leur encadrement institutionnel. Entre les relevés communautaires, souvent immédiats mais fragmentaires, et les communications officielles, plus tardives et encadrées, se dessine une fracture informationnelle qui alimente la défiance.
Dans ce contexte, la devise de l’institution — « servir et protéger » — se heurte à l’épreuve des faits. L’action publique apparaît réactive, circonscrite à l’après-coup, tandis que les groupes armés consolident leur emprise territoriale.
Au-delà du bilan humain, c’est la question de la souveraineté effective qui se pose : qui contrôle l’espace, qui protège les vies, et à quel moment intervient l’État ?

