Par Lopkendy JACOB
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La prospective sociale permet de prédire ce qui n’est pas encore expérimenté, or le non vécu trouve son fondement dans le vécu. Donc, les prédictions et les anticipations viennent du vécu tout en sachant que les événements prédits débouchent sans cesse sur d’autres prédictions. En fait, la prospective sociale est toujours en marche, elle ne s’arrête pas. Cette dynamique permet de bien cerner le schéma du développement social.
Toutefois dans ce développement existe la prospective de l’aménagement, la prospective industrielle…, pourquoi pas la prospective de l’agriculture ?
Globalisation et mondialisation de l’alimentation
Dans le système agricole global, le paradigme de la sécurité alimentaire globale et celui de l’alimentation durable sont les principaux paradigmes qui s’affrontent en vue de proposer des solutions à la problématique de l’insécurité alimentaire dans le monde. Le premier endosse le phénomène de la mondialisation et de la globalisation de l’alimentation par la promotion de l’agro-industrie, le productivisme et le commerce agroalimentaire international. Le deuxième soutient le changement de régime alimentaire des peuples, la promotion d’une agriculture respectueuse de l’environnement, etc. Il est de tendance agro-écologique. Dans cette confrontation, le premier paradigme paraît être plus populaire à cause qu’il est bénéficié de l’appui des influents auteurs et de laboratoires de recherche. Beaucoup d’argents sont disposés à cet effet. Au sein du comité de la sécurité alimentaire (CSA), instance prétendue neutre, les idées des auteurs de l’agro-industrie sont dominantes par rapport à ceux de l’agro-écologie. En plus, l’OMC, à travers des dispositions réglementaires, privilégie les géants agroalimentaires du monde. En ce sens, pour certains, ces causes ont pour conséquences l’uniformisation progressive de l’alimentation mondiale, au préjudice des producteurs agricoles des petits pays.
Suivant une approche fonctionnaliste, dans les relations internationales, il est admis que les institutions internationales ont une fonction clé dans l’anarchie internationale. Appuyant sur cette approche, il est légitime de croire que certaines institutions du système des Nations-Unies et autres ont pour rôle de garder le statuquo international en ce qui a trait au commerce international agroalimentaire. De ce fait, les interventions des institutions de ce système dans l’économie ou dans l’agriculture des petits pays ne visent que leur propre pérennisation en tant qu’institutions et le maintient des superpuissances du haut de la pyramide.
Ce qui est certain, la nourriture reste un puit d’identité et un patrimoine culturel. C’est d’ailleurs un système de représentations, un système de valeurs qui est propre à chaque peuple. Partant avec l’idée que la culture demeure l’âme d’un peuple, ses acquis se pérennisent, il n’est pas trop évident que la mondialisation et la globalisation sont capables de détruire le système d’alimentation locale. Elles peuvent toutefois réduire ce système, ce qui affectera l’agriculture locale, au profit des géants agroalimentaires du monde.
Résistance de l’agriculture haïtienne
L’agriculture haïtienne perd dans son rapport quantitatif. Autour de 50 % des besoins alimentaires en Haïti sont satisfaits par l’importation. Cependant, l’agriculture haïtienne conserve encore son rapport de qualité. La notion de qualité est à la fois utilisée dans les sens subjectif que dans le sens objectif. Ce qui est évoqué comme qualité pour les Haïtiens ne l’est pas pour les Indiens, parce que ce sont des valeurs et acquis différents pour les deux peuples. Par contre, se référant par exemple aux travaux des chercheurs américains de l’Université de Michigan sur la qualité du riz américain exporté vers Haïti comparé au riz haïtien, les résultats de ces travaux, publiés en 2024, montrent que le riz local est de meilleure qualité par rapport au riz importé.
L’enjeu est que, sous l’effet de la globalisation, les produits du terroir risquent d’anéantir, car le modèle de l’agriculture haïtienne paraîtra insignifiante au point de vue quantitatif. Hormis d’un repositionnement d’Haïti dans l’anarchie internationale, le système international formant le statuquo servira d’obstacles au pays pour devenir un géant agro-alimentaire. Dans la division internationale du travail, la fonction de production n’a pas été attribuée à Haïti. Haïti est donc un déversoir pour des pays industrialisés, pour des pays qui montent en puissance, pour les géants agro-alimentaires. D’ailleurs, l’un des intérêts majeurs de ces pays en Haïti est le commerce. Pour cela le pays est devenu leur chasse gardé.
Mais malgré cette tournure cosmopolite de la production et de la consommation, quelques facteurs soutiennent encore la consommation alimentaire locale. Deux types de consommation alimentaire sont repérés dans le pays : la consommation ordinaire et la consommation non ordinaire.
Dans la consommation ordinaire, la qualité des produits agricoles haïtiens fait de ces produits des organiques précieux. Ces derniers paraissent être intéressants. Dans cette logique, ils ont même perçus pour des symboles marquants de la disparité dans la société haïtienne : des gens aisés consomment beaucoup plus ces produits, et moins les gens non aisés. En outre, une autre tendance renforce ces produits. Il s’agit de la tendance qui est en train de se développer dans le monde touristique : les touristes internationaux intéressent de plus en plus aux produits du terroir.
Dans la consommation non ordinaire, les pratiques magico-spirituelles des Haïtiens comptent. Les esprits dans le vaudou haïtien se servent généralement des produits locaux pour la réalisation de quelques activités magico-spirituelles : Qu’ils s’agissent des travaux de guérisons réalisés par des « hougan » ; des activités de remerciements faites aux loas ; des « Maje marasa » (nourriture aux jumeaux), etc. Cette formule est souvent répétée dans le vaudou haïtien : « les loas sont les esprits de nos ancêtres qui parviennent à accomplir leurs parcours cyclique cosmique, alors que nos ancêtres ne connaissent que les produits du terroir ». C’est pourquoi les loas utilisent généralement des produits locaux pour la réalisation de certains travaux magico-spirituels. Cependant cette affirmation reste très limitée pour ne pas dire qu’elle est fausse. Elle semble ne concerne que certains produits agricoles et non d’autres types de produits. Si non, je me demanderais est-ce que les ancêtres en question avaient déjà connu quelques produits issus de l’industrie étrangère utilisés actuellement dans le vaudou haïtien, particulièrement quelques odeurs comme bien-être, florida, hombre, rêve d’or, ou bien est-ce qu’il s’agit d’une acceptation ?
En effet, ce qui est certain la mode de consommation alimentaire des Haïtiens devient presqu’une idéologie, c’est le symbolisme alimentaire. Ailleurs, les plats haïtiens sont considérés comme des symboles. Ils symbolisent idéalement les Haïtiens. Bien que du point de vue général, l’alimentation avait longtemps intégré le système de communication non verbale. Cet état de fait ne concerne pas que les Haïtiens.
Conflits entre groupes d’intérêts
La rareté et la qualité des produits agricoles du terroir les confèrent un caractère apparemment luxueux. Toutefois ces produits prennent réellement de valeurs, les producteurs agricoles locaux (paysans) devraient donc en bénéficier, parce qu’en principe l’augmentation des prix des produits suppose compenser toute baisse de production pour le producteur. Par conséquent, on supposerait une classe paysanne haïtienne économiquement forte. Mais, ce n’est pas encore la réalité du jour. Jusqu’ici dans la chaîne de la valeur agricole, le paysan représente l’acteur le plus vulnérable du point de vue économique et social.
De surcroît, un engouement sera annoncé pour l’agriculture et la paysannerie haïtienne en général sous couvert d’un quelconque nationalisme, d’un quelconque rêveur de développement. Ainsi deux scénarios sont plausibles, suivant lesquels des opportunistes bourgeois ou ceux des classes moyennes pourraient affronter des paysans. Ainsi dire, cette lutte éclatera soit entre des bourgeois et des paysans ou entre des éléments des classes moyennes qui se convertiront en agriculteurs en opposition avec des paysans. Ce sera réellement une lutte pour le contrôle des ressources que détient le rural haïtien.
En clair, quelques éléments de la bourgeoisie haïtienne dans une posture de nationaliste, avec le support de l’État haïtien sous prétexte de renforcer l’économie nationale à travers la production, vont exploiter la paysannerie haïtienne en procédant surtout par l’expropriation des paysans pour produire à leur place et de manière différente. Dès lors, probablement l’activité agricole ne sera presque plus une mode vie en Haïti, mais concrètement une entreprise capitaliste. La communauté internationale avait déjà tenté avec cette entreprise en Haïti à la fin du XXème siècle, même si c’était subtilement avec d’autres fins, mais cela n’a pas réellement marché dans un sens. Avec le renouveau dans la paysannerie haïtienne, des paysans passeront de producteurs à travailleurs journaliers complètement, avec les traitements réservés aux prolétaires, dans la mesure où maximiser le profit reste le seul but des producteurs capitalistes. Cette configuration potentielle renforcera la répugnance éprouvée par les classes populaires haïtiennes à l’égard des bourgeois haïtiens.
À défaut de la mainmise de quelques éléments de la bourgeoisie haïtienne sur l’agriculture haïtienne et des ressources de la paysannerie, quelques opportunistes des classes moyennes s’installeront dans la paysannerie haïtienne et affronteront des paysans. La monopolisation de l’exploitation des anguilles dans des côtes haïtiennes où des pêcheurs sont exploités est un début. Aucune coopérative paysanne ne peut lui permettre de se lancer dans cette activité de production de richesses, or la production se trouve généralement dans la paysannerie.
En effet, la guerre dans la paysannerie haïtienne, qu’il soit entre quelques bourgeois et des paysans ou entre des éléments des classes moyennes et des paysans, réduira les paysans haïtiens en termes de pratiques mais pas forcément la réduction des paysans en tant que discours.
Voir ces références
André, Gauron, « La prospective sociale peut-elle être une science », In Revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques (1971), p. 139-156.
Luthringer, Émilie, « De la (sur) vie à la (géo) politique, les enjeux contemporains de l’alimentation mondiale », In Revue Internationale et Stratégique, No 127, Éditions IRIS (2022), P. 155-161.
Daméus, Rival et Valcin, « La filière maïs en Haïti dans une analyse de compétitivité par rapport au maïs moulu importé : une approche plurielle avec enjeux de croissance de consommation et production du maïs local », In Études caribéennes (2020). URL: http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/18358; DOI: https://doi.org/10.4000/etudescaribeennes.18358

