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(Image Freepik)
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Chapitre X
Les oracles
« Je suis concitoyen de toute âme qui pense ; la vérité, c’est mon pays. »
(Alphonse de Lamartine)
Dans Les carnets du sous-sol, Fiodor Dostoïevski reconnaît que « l’homme est un animal essentiellement bâtisseur, condamné à tendre vers son but en toute conscience par la voie de l’ingénierie ». Le vieil Abel Josaphat La Rosée incarnait lui aussi cette considération philosophique qui pouvait être mesurée à l’aune d’un postulat. L’Africain de la Hatte Rocher et de l’Habitation La Rosée avait trouvé sa place auprès de Romulus et Rémus [46], en vertu de ce que les jumeaux représentèrent dans le récit mythologique et historique de la fondation de la ville de Rome. À la seule différence, Josaphat n’était pas élevé, selon la légende romaine, par une louve, et son grand-père ne s’appelait pas Numitor. Les « dieux » avaient tracé cette route devant Josaphat, et le « serviteur », humble, obéissant et soumis, l’avait suivie, sans chercher à comprendre, sans tenir tête aux impératifs des prescriptions mystiques. C’est ainsi qu’il était arrivé à cet endroit sauvage appelé La Hatte Rocher, où il n’avait décelé aucune présence humaine, sinon qu’une petite colonie de biquettes chétives qui bouleversaient la savane à la recherche de quelques brins d’herbe, et des raquettes qui remuaient la terre sèche, recouverte d’une couche épaisse de poussière, avec leurs mâchoires pour en extirper des arthropodes ou des annélides, vivants ou morts. Il fallait aussi ajouter dans ces décors draculéens les innombrables cactus rangés par la nature sous forme de croix, comme s’il s’agissait d’un champ de repos pour des soldats inconnus. Comme beaucoup le savent, les cactus représentèrent un symbole puissant de résistance, de bravoure et de résilience dans des situations de calamité. Josaphat, toujours guidé par la voix mystérieuse qui lui parlait à bord de la petite embarcation à voile qu’il avait bricolée lui-même, avait continué sa marche vers le Sud. Et à sa grande surprise, il découvrit cet îlot de terrain, avec les trois mapous plantés au milieu, qui allait devenir l’Habitation La Rosée. Josaphat construisit seul, sans l’aide de personne, la première petite closerie dressée dans ce coin désertique, reculé de la ville, dénommé La Hatte Rocher par les colons européens qui s’en servaient autrefois à des fins d’élevage des bœufs, des cabris, des porcs, des moutons, des chevaux, et d’autres animaux de ferme. Après la perte de Saint-Domingue, les envahisseurs français abandonnèrent la région et exigèrent d’être rapatriés par l’empereur Napoléon Bonaparte. Un matin du jour de Venus et du mois de Saint-Joseph, le patron des travailleurs et de la bonne mort, c’est-à-dire un vendredi 19 mars, Josaphat se réveilla tôt comme d’habitude et trouva une jeune femme, racée et belle de visage, sous la tonnelle de sa bicoque. Elle se présenta à lui comme une envoyée des « êtres surnaturels » et, dans un dialecte africain qu’il comprenait, lui parla en ces termes :
« – Homme, je suis venue de loin pour vous rencontrer. J’ai marché derrière la flamme ardente, et elle m’a conduite en ces lieux, vers vous. De ta chair et de ma chair, de ton corps et de mon corps, de ton esprit et de mon esprit, de la communion de nos âmes et de nos pensées seront conçus dans mes entrailles les enfants de la Prophétie. Ô Maître, je suis Yasmina, ta compagne, la collaboratrice que les « invisibles » ont choisie pour vous, celle que Mawu-Lisa vous a envoyé pour vous aider à accomplir la mission qui vous a été confiée. Quand la terre sera endormie, au juste milieu du crépuscule et de l’aube, la lame de feu reviendra, et elle me ramènera dans les méandres de l’immortalité, d’où je viens. »
Et cela arriva.
Quelques dizaines d’années plus tard, une nuit où une brise fraîche et sereine emmaillotait l’atmosphère sommeillante, exactement, comme le prédisait l’ange de la pyromancie, la flamme augurale revint à l’Habitation La Rosée. Yasmina poussa un battant de la porte de la case et marcha derrière l’apparition sibylline. Josaphat ne chercha point à la retenir, car tout cela était écrit. Yasmina retourna dans son monde de mystère, d’où elle était venue.
Josaphat et Yasmina ressemblèrent à Adam et Ève qui peuplèrent la terre. Le couple engendra onze garçons et 13 filles. Lorsque leurs enfants avaient atteint l’âge de se marier ou de vivre en concubinage, Josaphat et Yasmina allaient choisir pour eux parmi les jeunes paysans et paysannes de bonnes mœurs, d’excellente réputation à Sarazin, Goyavier, Terre-Neuve, Bassin Magnan…, dans le dessein de préserver, de perpétuer les caractéristiques de la sagesse et de la noblesse au sein de leur postérité. Ils avaient agi avec circonspection pour éviter que fût maculé l’arbre généalogique de la famille. Les fils et les filles de Josaphat et de Yasmina eurent à leur tour beaucoup d’enfants, et les domiciliants de l’Habitation La Rosée s’étaient multipliés. La Hatte Rocher respirait également un nouvel air. D’autres individus étaient venus s’y installer, et ils avaient considérablement procréé.
Pour des raisons historiques, Josaphat n’avait pas voulu rebaptiser la région. Le canton était bien caché derrière les collines surplombées de rochers géants, qui donnaient l’impression de se détacher de leurs socles pour s’écraser contre les passants. Il s’agissait surtout de paysans, juchés sur une mule ou sur un âne, qui se rendaient au marché public ou qui retournaient dans leur foyer. Il fallait qu’ils empruntassent les « sentiers de chèvre » qui serpentaient au fond du vallon, escaladassent la montagne pour parvenir jusqu’au chemin empierré, qui les conduisait à l’entrée nord-ouest de la cité. Et là, ils pouvaient suivre la rue portant le nom d’un célèbre héros de la guerre de 1803, Henri Christophe, pour accéder à la Place d’armes, à la cathédrale Saint-Charles Borromée et finalement au grand marché en fer du centre de la ville.
Abel Josaphat La Rosée naquit en Afrique, et s’appelait de préférence Daktari Guinou. Il avait plusieurs fois échappé à la mort pour des querelles tribales et des conflits religieux. Il n’avait pas fui pour autant sa terre natale. Daktari Guinou, devenu Abel Josaphat La Rosée, ne révéla jamais, jusqu’à sa disparition étrange, par quel miracle il avait amerri dans les Caraïbes, en Amérique. Des pêcheurs indigènes retrouvèrent l’Africain allongé sur le sable du littoral, presque sans connaissance, dans les parages du morne Lapierre, non loin de la ville des Gonaïves. Le long périple à bord du petit voilier avec lequel il avait affronté les humeurs maussades et changeantes de la mer l’avait totalement épuisé. Il avait navigué plusieurs mois sans provisions d’eau et de nourriture. Daktari Guinou se sentait accompagné et guidé par une force surnaturelle, qui ne ressemblait ni de loin ni de près à Charon, le nocher, le capitaine du navire des enfers. Il avait peut-être voyagé comme « Rê », le dieu égyptien du soleil, dans « la barque Mésektet ». Mais pour une destination et des motifs différents. Chaque fois qu’il s’endormait et se réveillait, l’embarcation était remplie d’aliments cuits, de fruits exotiques et de boissons fraîches pour toute la journée. Daktari Guinou, ou Abel Josaphat La Rosée par la suite, se nourrissait sans frayeur, car la voix mystérieuse lui parlait souvent aux heures de ses assoupissements:
« Homme vaillant du grand continent, auquel est associé Scipion l’Ancien, la nouvelle tracée te conduira aux divinités qui gouvernent les vents, dominent sur les tempêtes et règnent sur les cataclysmes. Tu as reçu le pouvoir de marcher sur la tête de « Borée » et de « Zéphir », d’élever « Euros » et de fortifier « Notos ». Ainsi tu parviendras à rendre le soleil et la lune aux enfants sevrés des mamelles de leur mère nourricière. Les « mystères » qui habitent dans les Baobabs, les Nérés et les Ceibas t’ont choisi pour accompagner et guider les transplantés désespérés. Le flambeau passera d’une main à l’autre jusqu’au jour de la dissipation des nuages et de l’éclaircissement du ciel… »
Josaphat appartenait à une tribu guerrière et il répétait toujours en souriant que le sang de la royauté coulait dans ses veines. Il fut prêtre vaudou, devin, exégète et guérisseur, comme son prénom originel l’indique. Pour gagner sa vie, il rendait des oracles. Il prédisait l’avenir aux gens de la classe aisée, qui tenaient toujours à savoir ce que le futur réservait à eux-mêmes et à leur immense fortune, comme quoi, si le vent de leur destin allait continuer à souffler sans arrêt du bon côté. En résumé, juste pour en faire une histoire courte, les riches et les pauvres eussent été préoccupés par tous les sujets et par toutes les questions qui se rapportaient aux incertitudes du lendemain, et ils venaient individuellement ou en couple consulter le « voyant africain » qui leur proposa d’entreprendre un voyage émouvant, parfois bouleversant, à bord d’un vaisseau spirituel, et une fois rendus dans l’espace sacré et inviolable des dieux vaudou, le vénérable vaticinateur, le puissant haruspice consulta attentivement le parchemin invisible où furent inscrits en caractères hiéroglyphiques les tenants et les aboutissants de l’existence de chaque individu sur la terre. Les premiers tenaient mordicus à être mis en confiance par les « esprits » de pouvoir conserver leurs richesses matérielles jusqu’à leur décès, et parfois même, pour certains d’entre eux, d’une génération à l’autre, et jusqu’au siècle des siècles. Alors que les derniers, les infortunés, préoccupés par les conditions déplaisantes de leur existence, avaient voulu savoir si le temps leur eût réservé quelque part des instants de félicité, tout juste un petit morceau de bonheur, ne fût-ce qu’en leur ayant offert la possibilité de manger à leur faim, d’étancher leur soif, de dormir dans un lit plus ou moins confortable et de se reposer sous un vrai toit, bref, une façon pour eux d’être rassurés de pouvoir se réapproprier certains droits imprescriptibles, essentiels à leur survie, que la nature leur eût conférés à la naissance. Revenus du frémissant périple, parfois initiatique, les prosélytes ou les fétichistes eurent effectivement le sentiment d’avoir été informés de l’orientation des conditions de leur ultériorité. Cependant, et malheureusement, en ce qui avait trait aux mauvaises prédictions, les consultés se rendaient aussi compte qu’ils ne disposaient d’aucun pouvoir d’intervention pour modifier le trajet eschatologique, ce qui leur eût permis de réécrire les séquences fatales, et de les remplacer, si tel devrait en être le cas, par des épisodes plus acceptables.
Il paraît même qu’un certain Stephen, un riche commerçant, avait voulu se suicider après avoir regardé sa vie défiler comme au cinéma devant lui, dans le miroir magique de Josaphat. Une fin pathétique semblait l’attendre à l’hiver de son existence : ses trois filles et ses deux garçons seraient décédés de manière tragique avant d’atteindre la vingtaine, son épouse aurait fini par le tromper avec un voisin du quartier, qu’il avait l’habitude d’inviter dans sa maison pour jouer aux dames. Selon le cartomancien, toutes ces péripéties allaient se dérouler au moment d’un voyage de trois semaines qu’il aurait entrepris en Europe. De retour au pays, la servante lui aurait vendu la mèche. Fou de rage, Stephen aurait commis un double homicide en enlevant la vie à l’épouse infidèle et à son amant. Il les aurait tués tous les deux à coups de machette, avant de se retirer à la montagne dans une grotte secrète, afin d’échapper à la prison. Affamé et assoiffé, Stephen serait sorti de sa cachette pour aller voler des mangues dans les jardins d’un paysan. Un cultivateur aurait remarqué la présence de l’inconnu qui s’abreuvait à la « Source Mackandal » et qui correspondait à la description du fugitif recherché par les gendarmes. Il l’aurait suivi discrètement. Après avoir relevé l’endroit où le présumé criminel se serait terré, le montagnard l’aurait dénoncé aux autorités militaires. Stephen serait gardé trois ans en prison préventive avant d’être déféré au tribunal qui l’aurait jugé et condamné pour crime passionnel. Et toujours selon la science divinatoire, à sa sortie du bagne, après 22 longues et pénibles années, Stephen, rejeté par sa famille et par ses amis, aurait dû s’attendre à errer dans la démence, à survivre dans la mendicité, à connaître la clochardisation, et finalement à mourir dans la pauvreté. Au retour de la consultation occulte, une pratique appelée « leçon » dans le langage de la thaumaturgie vaudouesque, l’homme qui adorait sa femme et ses enfants aurait tenté vingt-neuf fois de s’enlever la vie, sans jamais y parvenir, donnant ainsi raison aux différentes pensées philosophiques qui acculent l’existence humaine dans l’hémicycle d’une « réalité finie, achevée », au sens précis et concis de Roger Garaudy [47], c’est-à-dire moulée dans une doctrine aliénante de prédestination immuable, comme si la vie de chaque individu pouvait se comparer voire s’apparenter à un train imaginaire qui filait à toute vitesse sur des rails invisibles, unidirectionnels, comptant seulement un point de départ, l’alpha, et un autre point d’arrivée, l’oméga, et qu’au cours de ce soi-disant périple tout aussi naturel que mystérieux, le paysage était programmé comme un logiciel pour découvrir au fur et à mesure des moments caractérisés par d’insupportables malheurs, de malfaisantes et douloureuses épreuves, ainsi que par de courts instants ponctués de joie intense et de bonheur indicible : un parcours carrelé de « douceur et d’aigreur », empâté par le « plaisir et le déplaisir », et qui porta Chiron, fils du dieu Saturne, à refuser entièrement l’héritage de l’immortalité, ce qui ferait donc dire que « vivre » et « mourir » auraient de tous les temps cohabité dans les concavités d’une complémentarité indissociable, qui nous aurait renvoyés sans aucun doute à certains brillants philosophes de la métaphysique, dont particulièrement Montaigne avec « Les Essais », et même le poète Lamartine qui tenta de révéler dans « Méditations poétiques », « l’éternité de la nature et la brièveté de l’homme. »
« …les empires naissent
Grandissent, tombent, disparaissent
Avec leurs générations… »
Stephen, à dire vrai, n’était pas effrayé à l’idée de la mort, il savait que cela faisait partie de l’ensemble des postulats qui régissent l’ordre de l’univers. En qualité de mari et de père avenant, il restait plutôt contrarié, découragé, abasourdi, décontenancé, désaxé, attristé, abattu… par les révélations sépulcrales obtenues du miroir ésotérique de Josaphat, et qui dévoilaient des vaticinations effroyables à propos des derniers moments de sa vie terrestre. Au lycée, le professeur avait commenté pour Stephen et ses camarades de classe la remarque controversée de Cicéron : « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Pas « apprendre » dans le sens littéral, expliqua religieusement l’enseignant des sciences sociales; mais « apprendre » plutôt dans l’optique d’« accepter », dans le but de « se résigner » à l’idée incontournable, indissoluble de sortir du monde de façon propre, digne et honorable, de la manière dont on y était entrés. Peut-être, à l’égal de Cicéron lui-même, avant qu’il se fît décapiter et couper les deux mains par les sicaires de Marc Antoine, le centurion Herennius et le tribun militaire Popilius, selon Plutarque, l’illustre biographe d’origine grecque.
Les années passèrent de la même manière que les nuages bousculés et entraînés par la force irrésistible des vents avant le déclenchement des orages. Le sentiment de crainte soulevé par les prédictions apocalyptiques semblait libérer l’âme contrariée de Stephen qui avait trouvé refuge dans la lecture et la méditation des Saintes Écritures. Cependant, ni Jésus ni les apôtres martyrs, l’eût-il compris, ne furent parvenus à le soustraire au verdict immuable de la Divine Providence. Ce qui était écrit, ce que le miroir avait annoncé, se fut accompli en son temps. La main obnubilée du destin s’empara de Stephen, l’embourba, l’humilia, l’étrangla et le précipita dans le vide enténébré.
Robert Lodimus
Le Sang de la Prophétie, roman
(Prochain extrait : L’énigme)

