DEUX ROMANS D’IMPORTANCE POUR LA LITTÉRATURE HAÏTIENNE ACTUELLE :
LE SORCIER DE LA MAISON BLANCHE, roman de Edgard Gousse paru aux Éditions du CIDIHCA, en décembre 2020, 728 pages ; et SILENCE, ON ASSASSINE LE PRÉSIDENT, roman de Edgard Gousse, Éditions du CIDIHCA, 2021, 330 pages
par Jean-Elie GILLES,
Docteur ès-Lettres
Le roman, comme genre littéraire, a toujours fasciné les professionnels des Belles-Lettres autant que les amateurs. Leur passion commune est la résultante de ce que le roman permet non seulement d’exprimer, mais surtout de comprendre. À la fois méthode exploratoire de toute la cohorte des sciences humaines et des avenues inexplorées de la magie du verbe, le roman permet aussi de prendre, de façon implicite et explicite, le pouls du monde, le battement de son cœur dans son sommeil comme dans son éveil. Cette « Weltanschauung » qui peut déjà être visionnée grâce aux interactions des personnages est une manière de percevoir le réel, à travers le filtre de son bagage culturel, socioéconomique et mystique. En effet, comment écrire un bon roman si on n’est pas un mystique du verbe, un sorcier de la parole ?
Professeur Edgard Js. Th. Gousse, intellectuel vorace de lecture des grands auteurs classiques du monde, produit comme eux des romans-fleuves. Non ! Il n’a rien à envier ni à Balzac ni à Cervantès, pas même à Malraux ni à personne ! Vrai officiant sur l’autel de l’altérité, il pose des interrogations sur le mal-être de l’homme dans l’ambiance mondiale actuelle, afin de mettre habilement en abyme, pour la lectrice ou le lecteur, en emboîtant les uns dans les autres, les échos cachés de toutes les solutions imparfaites, incomplètes, politisées et intéressées aux questions existentielles. L’auteur nous convie donc tous à la table des discussions, de manière à cheminer, ensemble, vers un monde meilleur… pour tous !
Ainsi donc, pendant la période de la pandémie de COVID-19, alors que le monde tournait au pire avec des événements mondiaux d’envergure tels que : le départ de Donald Trump de la présidence de la République étoilée, l’assassinat du président de la République d’Haïti, Jovenel Moïse, le meurtre gratuit de Georges Floyd, commis par un policier raciste américain, entre autres… et tant de mauvaises nouvelles se répandant quotidiennement en traînées de poudre, un peu partout à travers le monde, Professeur Gousse affinait sa plume pour produire LE SORCIER DE LA MAISON BLANCHE, paru aux Éditions du CIDIHCA, en décembre 2020, juste avant la fin du mandat de Donald Trump (20 janvier 2021)… puis SILENCE, ON ASSASSINE LE PRÉSIDENT, roman paru également aux Éditions du CIDIHCA, en novembre 2021, quatre mois à peine après l’assassinat (7 juillet 2021) du président Jovenel Moïse. Il va donc sans dire, de prime abord, que l’objectif affiché par le romancier, que l’on aurait cru difficile à atteindre, n’allait point tarder à faire son chemin. L’échec collectif aidant ― heureusement pour l’auteur ! ― les deux romans colleraient comme un sparadrap à la réalité du moment, ce qui donnerait à chacun des deux le ton d’un roman réel ou, mieux encore, selon les propres dires du romancier, un « roman-vérité ».
La question que je me suis posée dès le départ, au moment même de me soumettre à la lecture du roman LE SORCIER DE LA MAISON BLANCHE, moins de deux semaines après sa parution, avait été la suivante : pourquoi se donner la peine d’écrire un tel roman ? Quelque temps plus tard, je me rappelle, Professeur Gousse fournissait la réponse suivante, à la même question et mot pour mot, au moment d’une entrevue accordée à un réseau de télévision du Québec :
« Eh bien ! ma réponse est simple : l’intention de communiquer avec autrui. J’écris donc par nécessité. Plus encore, pour ce qui me concerne, le besoin d’écrire est essentiellement physiologique, comme je le dis depuis toujours. Il s’assimile donc à celui des besoins primaires de l’homme : manger, boire, dormir et faire l’amour… Il me fallait de toute façon laisser un témoignage écrit. Et c’est ce que j’ai fait ! En fait, un chapitre de roman, c’est une femme joyeuse dans un lit bien fait. Les 34 chapitres du SORCIER, ce sont, par bonheur, 34 femmes joyeuses, dans un même amphithéâtre, criant à tout venant leur joie d’exister. »
Très ambitieux projet ? Oui, malgré la limite des moyens, ai-je envie de dire… Mais c’est tout à fait faux. Produire un tel roman n’a pas du tout été difficile pour le Professeur Gousse. Le personnage malveillant, mentalement déséquilibré, maudit et médiocre qui traverse l’histoire, il a suffi à l’auteur de regarder par les yeux de « cet autre », et le tour était bien vite joué ! Avec pour résultat un roman rassembleur et motivant. Vous allez bientôt comprendre pourquoi.
SIMILARITÉS ET DIFFÉRENCES ENTRE DONALD TRUMP ET JOVENEL MOÏSE
Depuis l’Occupation américaine de 1915-1934, il y a entre la République d’Haïti et la République étoilée des États-Unis d’Amérique du Nord un torchon qui brûle en filigrane, un malaise persistant et indéfinissable, une relation amitié-haine, paradoxale et ambiguë, pour la simple et bonne raison que les ancêtres des Haïtiens sont des Nègres qui ont montré au monde que l’esclavage constituait un crime contre l’humanité. Et ils ont opéré bien plus une mutation brusque en proclamant, dès 1804, l’indépendance de leur pays. Les États-Unis, fruit de l’esclavage outrancier et du racisme absolu, ne sauraient entretenir une relation d’égal à égal avec Haïti. Toutes les relations entre ces deux pays n’ont été basées que sur la façade, car elles n’étaient rien d’autre, sinon que des performances affichées pour la galerie et non par conviction ! Un immense trompe-l’œil, pour le dire autrement. Dès lors, les différents gouvernements américains s’arrogèrent le droit d’interférer dans toutes les affaires d’Haïti, comme s’il s’agissait d’un état vassal. Et les déclarations d’un TRUMP sur la situation chaotique dans laquelle Haïti se trouvait plongée, en la qualifiant de « shithole country ! » ― PAYS-LATRINE, PEYI TWOUKAKA ― montrent à quel point le philosophe français, Hippolyte TAINE (1828-1893), avait raison quand il disait que « l’on est toujours ce que l’on a d’abord été ! » Cela dit, les USA restent et demeurent un pays raciste, alors qu’Haïti reste et demeure à leurs yeux un état vassal. Ce qui retient l’attention, cependant, c’est qu’à travers la lecture de ces deux romans du Professeur Gousse, dont nous parlons ici, et Donald TRUMP et Jovenel MOÏSE ne sont que deux pantins jouant les cartes du système capitaliste : le premier, comme un autocrate-bourgeois qui essaie de cracher sur l’establishment, lors même qu’il le renforce en tous points, en toute attitude et dévotion, tandis que le second n’était rien d’autre qu’un simple particulier qui avait consenti de considérables efforts, jusqu’à finalement se tailler, dans des conditions fort difficiles par ailleurs, une place au soleil de l’entrepreneuriat. Le destin des deux hommes s’entrecroisait, à la vérité, dans un étrange ballet de circonstances politiques qui allaient les propulser au pouvoir… Le premier, à coups d’argent, de fraudes financières et de mensonges, de bavures et d’impertinences contre le système de l’establishment qui, dans ces pays-là, adore les polissons qu’ils qualifient de « dashing rascals » (« élégants coquins »). Quel oxymore ! Le second, également à coups d’argent, mais distribué prioritairement au Parlement de la République, pour faciliter les fraudes électorales massives, moyennant des crimes et des illégalités de toutes sortes. Oh ! oui, les États-Unis ont pris un malin plaisir à appauvrir Haïti, à l’humilier et à lui voler ses ressources ― dans un esprit de « business as usual » (« business », comme d’habitude) ―, puis à pointer les Haïtiens du doigt accusateur, pour les informer formellement qu’ils sont tous des corrompus, des nuls, des stupides, lorsque même ce sont eux qui ont engendré les maux et le chaos dans le pays, animés depuis toujours de la nécessité de mettre à leurs services le « talent-restavék » et le « savoir-restavék » des politiciens véreux de la patrie de Dessalines. De sorte que, à la fin de la journée, on finit par se rendre compte qu’il n’y a guère de différence entre TRUMP et MOÏSE, car ce sont deux pantins au service de la destruction du monde et du pays haïtien. Tous les deux, rappelons-le, ne sont pas complètement acceptés par « l’Establishment », parce que tous les deux, encore une fois, mettent les pieds dans le plat et, en tant que goujats, ils ne courbent pas l’échine comme les Clinton, les Obama, les Préval, les Aristide et autres sangsues avides de pouvoir, et sont pour cela combattus par des franges politiciennes dures de leur pays respectif.
Donald TRUMP est, malgré tout, le seul président américain qui a eu le courage de dire, face à la situation omniprésente et polluante des gangs, du « peyi lòk » dérangeant qui a détruit l’économie locale et rurale du pays, et face également à l’insécurité qui prévalait en Haïti, depuis 2019 jusqu’à l’assassinat du président Jovenel MOÏSE, qu’il fallait « to get rid of these Haitian bourgeois families who keep the country in hostage for their interest » (se débarrasser de ces familles bourgeoises haïtiennes qui tiennent le pays en otage, dans leur intérêt propre).
Jovenel MOÏSE est le seul président de ces quatre dernières décennies de l’après-Duvalier qui a eu le courage de dire haut et fort que « Ti rès la se pou pèp la ! » (« Le peu qui reste de la richesse du pays doit revenir au peuple ! »), dans la lignée des paroles célèbres de Dessalines : « Et les esclaves dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien ? ». Or il n’avait pas choisi de faire de la démagogie aristidienne en le disant.
Ces deux présidents iconoclastes ont commis le crime de sacrilège ― mais n’ont su s’épargner les anathèmes lancés contre eux ―, pour avoir voulu détruire l’establishment qui les avait soutenus malgré tout. TRUMP, avec ses multiples frasques dérangeantes ; MOÏSE, avec ses prétentions, tout au moins affichées, au bien-être commun du peuple.
Sur ces bases, les deux romans du Professeur Gousse, LE SORCIER DE LA MAISON BLANCHE et SILENCE, ON ASSASSINE LE PRÉSIDENT nous entraînent dans les méandres des complots, des attitudes politiciennes qui n’ont toutes qu’un seul but : exploiter à tout prix la masse des réprouvés, des pauvres, des analphabètes, des indigents et des gueux, toute la marmaille des laissés-pour-compte. Ironiquement, donc, la faute ostensiblement commise est parfois attribuée soit aux néocolons de l’Amérique ou de l’Europe, soit aux actions des politiciens haïtiens qui montrent avec rigueur qu’ils sont bel et bien au service de l’impérialisme étranger. Quelle honte !
Dans cette toile d’araignée des manipulations où chacun refuse de prendre ses responsabilités et d’être tenu des redditions de compte de la gestion des affaires publiques, les « gaslighting » ou abus mentaux restent et demeurent la politique à adopter. Et les Haïtiens sont, en grande majorité, tombés dans le piège en ne voyant dans leur pays que « laideur ». Voilà pourquoi, en effet, le fait de laisser massivement Haïti, à destination des pays étrangers, plus particulièrement les USA, est devenu la norme. On prend, bien sûr, la poudre d’escampette pour échapper à « la laideur » dont il est question, à la misère, aux gangs, aux oligarques du pays, avec leurs multiples passeports étrangers et qui sont tous citoyens américains ou canadiens ou français, tout en faisant sur le terrain le « dirty job » (sale boulot) de l’Oncle Sam. Malheureusement, quand les déshérités haïtiens arrivent aux USA, ils réalisent que le poème suivant d’Emma LAZARUS (1849-1887), buriné dans l’airain (1903) au pied de la Statue de la Liberté, ne s’adressait pas qu’à eux, puisque la misère régnait partout :
“Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tossed, to me,
I lift my lamp beside the golden door !”
[« Donnez-moi vos pauvres, vos exténués
Vos masses innombrables aspirant à vivre libres,
Le rebut de vos rivages surpeuplés.
Envoyez-les-moi, ces sans-abri rejetés par la tempête
Je dresse ma lumière au-dessus de la porte d’or ! »]
Cela dit, un « redneck » (campagnard) de l’Alabama et un « homeless » (sans-abri) que l’on croise dans les rues ou sur les trottoirs des grandes capitales étasuniennes (Boston, New-York, Seattle, San Francisco et autres) ne sont ni différents ni mieux foutus que les « mauvais » pauvres, affamés et sales d’Haïti. Même combat, même misère, même analphabétisme ! Comment le dire autrement ?
Dans les deux romans du Professeur Gousse, en effet, rien n’est si simple. Tout est placé sous le sceau du secret, de l’« in petto » et du clandestin : trois combinaisons « cocktail-molotov » qui vont éclater à la face de tous, à partir du moment où les promesses ne sont pas tenues, alors que les rodomontades politiques de TRUMP ou de MOÏSE ne suffiront nullement à les garder au pouvoir.
LE SORCIER DE LA MAISON BLANCHE
L’histoire tourne autour du personnage « Holstein LAMBRECHT », troublé émotionnellement par des valeurs racistes de la suprématie blanche, comme son père, Steffen, les lui avait inculquées, en lui faisant croire que ses grands-parents étaient des « Aryens », une race d’hommes au sang pur nés pour gouverner le monde. Aussi, en grandissant, avec la complicité de sa mère qui obéissait à ses quatre volontés, cet enfant grincheux, genre « ayant droit », affinait jusqu’à l’exacerbation son caractère déplorable et castrateur qui tuait ou s’attaquait à tout ce qui bougeait autour de lui ou se mettait sur son chemin : plantes, animaux, amitiés, amour… et tout ce qui rappelle l’humanité la plus basique. En grandissant, il était devenu tellement insupportable que son père serait contraint de le placer dans une institution de redressement pour enfants difficiles et aux comportements déguelasses. Des interventions chirurgicales pour le guérir d’une maladie mystérieuse lui ont permis de fonctionner dans le monde plus ou moins normalement, malgré sa mythomanie native, ses coups bas et sa morgue ridicule. Ses médecins avaient prévenu que les séquelles de sa maladie reviendraient aussitôt qu’il serait en âge avancé et qu’il ne serait plus en mesure de procréer.
Réduisant l’ensemble de ce qui existe à sa psychopathie et à son « ego à la dimension du monde », son rêve de mégalomane était de domestiquer la « Vieille Europe » et tous les pays d’Asie et orientaux qui osaient résister à l’hégémonie de son pays, les « ÉTATS-DU-MONDE », dont il était devenu le président de la République. Considérant que les ÉTATS-DU-MONDE constituaient la nation la plus puissante de la planète, il a failli réussir à détruire les notions de démocratie et de liberté individuelle pour tous, telles que professées par les dirigeants qui l’ont précédé. N’était-ce plein de circonstances inattendues autour du monde et l’éveil de la conscience des peuples devant affronter un tel énergumène, il serait, par un tour de passe-passe, devenu le plus grand des « Sorciers » du monde actuel par son charisme, son style de cow-boy et de jusqu’auboutiste. Pratiquant absolutiste du « tout-ou-riénisme », il est glacial dans ses relations guindées par des étiquettes sur lesquelles il fait loi d’enfreindre. Heureusement qu’il était entouré de collaborateurs, dont certains avaient du caractère et qui tenaient dans une moindre mesure à s’affirmer ! Plus encore, ces derniers qui le connaissaient bien savaient comment masquer leurs mots quand ils lui parlaient. Professeur Gousse invente en cela une écriture créative, jouissive et généreuse, tissée de promesses littéraires nouvelles, laquelle fait appel à l’imagination et à la participation active de la lectrice ou du lecteur qui pourrait, sans le vouloir, laisser passer ces moments du génie créateur de l’auteur.
Bien que plongé en pleine lecture du livre, je continuais d’être intrigué par une phrase lue la veille, à l’égal d’un incipit, et qui m’était soudainement revenue à l’esprit. Et elle disait exactement ceci : « Madame Est Revenue Des Eaux ! » (p. 502)… et elle était placée, qui pis est, tout juste au-dessus de la signature du pasteur Delano GRAHAM, homme d’Église et « sobre », mais avant tout membre important du cabinet du président LAMBRECHT … De fait, comme le président avait fait appel, à un moment donné, à sa directrice de cabinet, madame Any-One Walcott, pour lui demander de lui apporter la « lettre de démission du secrétaire d’État », le pasteur Delano GRAHAM, ce dernier parvenait à peine à cacher son étonnement. Puis il y apposa, au-dessus de son nom et sans rouspéter le moindrement, la signature exigée. Mais au haut de sa signature, la « phrase chorégraphique » en question. Toutefois, ni le contexte, ni rien n’avait su m’aider à en découvrir le mystère. Je n’avais finalement pu trouver le sens qu’en posant directement la question à l’auteur, quelque temps plus tard, à force d’avoir été tourmenté par ces simples mots. Et j’ai pu ainsi apprendre qu’il ne fallait dans la réalité considérer que la première lettre de chaque mot pour décoder le message. Eh bien ! oui, avec comme résultante un mot de tous les jours, mais que le pasteur, homme de caractère, n’a pas voulu en dépit de tout cracher directement au visage du président : « M-E-R-D-E ! ». Cette trouvaille littéraire du romancier vient à la vérité ajouter au renforcement des caractères de certains des personnages qui entouraient le président LAMBRECHT et permet de comprendre en même temps que ces derniers choisissaient tout bonnement d’utiliser par moments un langage codé, pour ne pas se faire pincer par l’astucieux et malveillant personnage qu’était LAMBRECHT… De fait, cela leur permettait de continuer à garder la tête haute, comme s’ils ne s’étaient jamais tus, pour faire face aux sempiternelles situations humiliantes dans lesquelles le président semblait vouloir les plonger à tout moment.
Et je cite :
« Le pasteur resta crispé dans la même attitude d’avant, mais consentit finalement à signer sa lettre de démission, tel que cela avait été exigé par le président, mais non sans prendre connaissance du contenu calamiteux de celle-ci. Et il jugea qu’il n’y avait rien à faire pour l’instant que de dire en parenthèse au président ces mots ni beaux ni jolis, se résumant sans doute en un seul, qu’il avait bien pris soin d’inscrire en message codé, tout juste au-dessus de sa signature et de son nom, avant de repartir la tête haute : “MADAME EST REVENUE DES EAUX !”» // « Le président demeura perplexe, ne sachant à la vérité ni quoi penser ni quoi dire. Mais les deux “dames” de son cabinet lui suggérèrent fortement de faire sans tarder appel à un professionnel, du genre graphologue ou autre, qui décoderait sans doute pour lui le message en question. Car elles craignaient avant toute chose que cette phrase anodine introduite par le mot “MADAME” ne fût à toutes fins pratiques une menace contre leur personne. » (p. 502-503)
Point n’est besoin de dire, de toute évidence, que les romans d’Edgard Gousse aménagent une galerie extrêmement riche de personnages, mettant fort heureusement à nu toutes les disparités morales de ces derniers, leur caractère contraignant, tels que nous les voyons dans la réalité, sur la scène politique mondiale, et cela, dans un kaléidoscope d’images sculptées et commentées. En fait, le mérite du romancier Edgard Gousse, c’est de savoir traiter, dans leur juste mesure, le grotesque et le méprisable, avec une telle hauteur littéraire que cela est devenu non seulement une gageure infinie, mais surtout une sorte d’invitation à catharsis mettant la lectrice ou le lecteur en situation de vouloir à tout instant se préserver des maléfices de ces genres de sorciers avides de pouvoir, personnages odieux on ne peut plus et monstres sans état d’âme.
L’exemple le plus intéressant semble celui du président LAMBRECHT qui, avec un de ses généraux, pilote le projet machiavélique et eugéniste de faire appel aux spécialistes d’avant-garde du pays, pour leur demander de préprogrammer quelque chose qui puisse « agir sur le cerveau du jeune enfant » issu de certaines couches spécifiques du pays ― à savoir, les Noirs, les Amérindiens et les Arabes ―, « avant même qu’on ait le temps de l’inscrire à la maternelle ». L’exposé du président parut évidemment tout à fait clair aux yeux du petit général, pour que tout se fût déroulé selon ses macabres directives : « Eh bien ! une de ces obéissantes maladies débilitantes et non opportunistes à leur inoculer dans le sang s’appelle justement la dyslexie. » (p. 526) Les petits problèmes ou troubles d’apprentissage à « programmer » au détriment de cette clientèle déboucheraient ni plus ni moins sur la dyslexie et la dysgraphie de l’ensemble de ces enfants de la prochaine génération. Ils n’allaient plus pouvoir ni bien lire ni bien écrire, ce qui équivaudrait sans nul doute à l’annihilation d’une telle jeunesse, en minant son futur par l’illettrisme et l’analphabétisme. À la jeunesse opposante du pays, tout au moins, se sont jointes toutes les jeunesses du monde, brandissant des pancartes informant de leur pays et de leur résistance à ce despote.
Il va sans dire, le plan du président était tout à fait clair. Mais il s’empressa en dépit de tout de le (re)préciser, de peur d’avoir été mal compris par le petit général :
« Au fait, ce qu’occasionnera cette forme sévère de dyslexie fabriquée en laboratoire est particulièrement intéressant, à mon point de vue. Leurs enfants, une fois touchés par cette maladie, n’auront aucune chance d’atteindre l’apogée réservé aux enfants normaux comme les nôtres. Un ensemble de désordres majeurs dans la plupart des cas, dont le dysfonctionnement cérébral, rendront difficile l’exécution de la tâche d’apprentissage. Loin de suivre un rythme normal et de progresser, les capacités cognitives de l’enfant, c’est-à-dire, celles qui lui permettent d’acquérir des connaissances et d’effectuer des raisonnements, auront plutôt tendance à décliner. Et dans de telles situations, le caractère progressif de l’apprentissage n’aura plus sa raison d’être. Il n’aura tout simplement jamais existé… Vous me suivez ? » (p. 528)
Heureusement qu’à la fin du roman LAMBRECHT sera foudroyé et près de son corps l’on avait placé une pancarte sur laquelle était écrit : « CET HOMME FUT UN MONSTRE ! L’HUMANITÉ S’EST VENGÉE. » Mais il y a bien plus que cela :
« Des badauds qui avaient découvert ce corps au hasard d’une promenade prirent après quoi un malin plaisir à lui renouer convenablement sa cravate rouge. Croyant également bien faire, ils lui amputèrent les quelques mèches de ses cheveux au teint orangé, en firent une croix qu’ils déposèrent sur sa bouche dédaigneuse, puis versèrent sur son crâne un peu de sirop d’érable, pour empêcher le soleil du lendemain, se disaient-ils, de lui brûler la cervelle. Mais, à la vérité, leur intention était très loin d’être louable, car les nombreuses colonies de fourmis voraces qui les épiaient et attendaient leur départ allaient bien vite trouver refuge dans le crâne déplumé et luisant de l’illustre donateur. » (p. 677)
Chose certaine, dans cette République étoilée des ÉTATS-DU-MONDE, le président LAMBRECHT est obstiné et même obsédé par les « pouvoirs » de Cuba qu’il cite douze fois ; Iran, treize fois ; Vénézuéla, sept fois ; Chine, vingt-deux fois, et le nom de Poutine, dix-neuf fois. Une obsession morbide remplie d’admiration malsaine et contenue du culte du chef ; car, dit-il, « on ne touche ni à Poutine ni à mon bon ami Kim ! » (p. 498) Mais tout ceci n’est que stratégie machiavélique, tenant compte du fait que le président LAMBRECHT croit dur comme fer ― à l’égal de tous ses congénères blancs ayant pour un temps occupé le pouvoir ― en la supériorité absolue de son pays. Et cela, depuis longtemps déjà. Ce que confirme amplement son propre témoignage :
« Puisque les ÉTATS-DU-MONDE ont été créés par Dieu pour dominer le monde, il nous faut donc un plan qui nous permette, à partir de maintenant et dans un délai ne dépassant pas une dizaine d’années, de mettre sur pied un “gouvernement mondial” avec des ministres de chez nous et des sous-ministres choisis parmi les nations les plus avancées. Nous accorderons pour cela un certain nombre de faveurs aux plus puissantes nations du globe, de manière qu’elles se sentent elles-mêmes en sécurité et qu’elles soient les premières à approuver nos plans. Observez par vous-mêmes avec quelle facilité la Chine a consenti à nous donner le contrôle de TIKTOK, selon les termes que nous avons nous-mêmes imposés… N’est-ce pas cela un premier bon pas dans la bonne direction ? » (p. 499-500)
Néanmoins, l’ironie dans l’histoire du président LAMBRECHT, c’est son attitude condescendante envers un pays tel qu’Haïti ― géographiquement petit, mais fier de sa belle mémoire historique ― qu’il qualifie de « shithole », ignorant que l’épopée économique de sa famille a commencé justement dans ce « pays de latrines », durant la période coloniale, alors que son arrière-grand-père, Johannes Drumpft, un autre « LAMBRECHT », y faisait fortune dans le café et le cacao, confortablement installé dans les montagnes de Bombardopolis, dans le Nord-Ouest du pays. Ce raciste qui cherchait et qui cherche peut-être encore ses racines de sang bleu de la race aryenne ignore-t-il véritablement que les races germaniques arrivées en Haïti, dont son arrière-grand-père faisait partie, avaient obtenu la citoyenneté haïtienne grâce au Noir Jean-Jacques Dessalines, en 1804, et allaient graduellement se mélanger au reste de la population ?
D’évidence, tout ce que fait ou déclare le président LAMBRECHT est marqué du sceau de la psychopathie politique. Il utilise les gens et il ne croit pas en l’amitié, car c’est lui qui décide et qui sait tout ce qui est bon pour ses propres intérêts. Avec lui et toute la camarilla qui l’entoure, ses sbires et sa clique, il faut toujours s’attendre à la théorie du complot, et cela se constate après la mort subite et incroyable du président foudroyé. La direction nationale de la Sécurité Intérieure (DNSI) des ÉTATS-DU-MONDE entreprit alors de conduire ses propres investigations sur la mort du président LAMBRECHT :
« De fait, on s’en remettait à l’arbitrage d’un seul et unique juge, le directeur de la sûreté. Ce dernier, croyant en effet en un complot international monté de toutes pièces contre le président, en raison de son entêtement de mule, son aveuglement à refuser de se retirer et à laisser la place à son successeur, s’était empressé de donner le ton, en demandant de diligenter une enquête préliminaire secrète et de lui en présenter les conclusions, à la lumière d’un rapport circonstancié d’agissements récents de quatre pays ennemis (Vénézuéla, Iran, Syrie, Cuba) et d’un faux ami (Chine). Le “Plan VISCC” fut donc mis à l’œuvre pour tenter de découvrir lequel des cinq, par l’intermédiaire d’une quelconque branche terroriste, avait un intérêt immédiat à commanditer ou à financer un pareil assassinat, sous forme d’orage et de foudre. Toutefois, l’on se rendit un peu tard à l’évidence que le “Plan VISCC” n’était qu’une fatale hypothèse basée sur des spéculations. (…) // Plusieurs autres pistes intéressantes allèrent de ce fait être explorées parallèlement. Or l’une d’entre elles conduisait directement à la demeure de Boy King, lequel avait été dûment identifié, par l’un des gardiens de sécurité, comme étant l’une des trois personnes qui s’étaient retrouvées à la “HOLT POWER”, alors qu’il tenait un revolver à la main, peu avant le départ non planifié du président pour son terrain de golf. Par un curieux hasard, donc, deux jeunes femmes au visage poupon mais drôlement vêtues se trouvaient, au moment de la visite des enquêteurs, en compagnie du fils du disparu Freedom King et festoyaient en famille, l’estomac réchauffé par un vin bleu, malgré l’heure tardive de la nuit. Plus encore, à la vue des policiers, leurs yeux se mirent à briller d’une légère fièvre. Ces derniers jugèrent leur attitude suspecte et procédèrent manu militari à l’arrestation des trois. Sans leur laisser bien évidemment le temps de trotter un seul instant par les rues. » (p. 681-682)
Par souci d’édification de la lectrice ou du lecteur, le père de Boy King, Freedom King, « un homme de race noire, à la moustache grisonnante et aux cheveux à demi cachés par un petit béret vert, médecin de profession », par un bel après-midi ensoleillé, « se trouvait au volant de sa propre Mercedes-Benz flambant neuve, le visage souriant, le cœur en fête », lorsqu’il fut « pris en chasse et immédiatement tenu pour suspect ». Traité de « pourriture », insulté sans arrêt, les policiers blancs formulaient sans délai l’hypothèse que l’homme avait « piqué quelque part » la Mercedes-Benz. Et ce fut lors le commencement de la fin. Le genou d’un des policiers pressait alors bien fortement sur son cou, « pour le porter vraisemblablement à avouer » que la voiture avait été volée… La vie, au bout du compte, lui avait repris son souffle.
Eh bien ! oui. Revenons alors aux suites données à la mort du président LAMBRECHT. Disons brièvement que les trois suspects seront passés en jugement. Et au terme de la dernière journée, la juge May-Be Sans-Rancune qui présidait cette session des assises dut consentir, à la lumière des faits qui lui étaient rapportés, à libérer les deux jeunes femmes. Quant à Boy King, il fut condamné à trente années de prison « pour avoir plus particulièrement, dans son cas propre, de gré ou de force, “attisé la haine contre les Blancs” ». (p. 721)
Sentence sévère, certes ! Toutefois, le jeune homme ne sut mieux faire que d’accepter cette injuste décision de la justice des ÉTATS-DU-MONDE. Étrangement, il avait plutôt les yeux tournés vers l’avenir et espérait poursuivre ses études de droit au moment où il sortirait de prison, sans doute pour donner le bras d’honneur à cette racaille judiciaire au service de l’insanité et de l’insignifiance du pouvoir. Ceci, il le fit par son mutisme austère, empreint de son mépris altier face au silence complice des médias et de toute la marmaille des « gens bien-pensants » des ÉTATS-DU-MONDE qui marchent toujours dans la propagande absurde des dirigeants qui leur font commettre les pires atrocités de la calomnie et des jugements hâtifs. Son mépris est souverain, parce qu’il sait, au fait, que l’avenir appartient à la jeunesse.
Professeur Gousse, à travers ce roman, présente la psychologie d’un personnage rocambolesque qui dépasse UBU ROI dans ses extravagances. L’auteur utilise bien plus une « surréalité existentielle », pour camper LAMBRECHT égal à lui-même, du commencement à la fin du roman. Certes oui, le romancier Edgard Gousse s’est savamment servi d’une histoire bien banale pour la rendre épique. Car malgré le fait qu’il se croyait au-dessus de la mêlée des hommes, le concerné fut bel et bien soumis, comme tout commun des mortels, à une mort terrible où les forces cosmiques allaient se mettre en jeu pour débarrasser le monde de ce « Sorcier maléfique »… Ouf ! Son passage au timon des affaires de la République des ÉTATS-DU-MONDE reflète la condition humaine, dans son aspect tragique, et l’image de l’irréversibilité du temps qui passe et qui traduit la mortelle condition de l’homme.
Les caractéristiques essentielles du président LAMBRECHT, dans le roman LE SORCIER DE LA MAISON BLANCHE d’Edgard Gousse, font évidemment de lui un personnage anti-modèle républicain, qui n’a qu’une idée farfelue de ce que représentent effectivement les pouvoirs inhérents à la présidence des ÉTATS-DU-MONDE, ainsi que des lourdes responsabilités dont il était personnellement porteur. En effet, si nous devions nous référer à l’histoire même des États-Unis d’Amérique du Nord, à proprement parler, il nous serait amplement facile de mettre en évidence nombre de règles éthiques de ce poste qui avaient été toutes enfreintes sous l’autorité de LAMBRECHT. De fait, trois références suffisent amplement pour camper le personnage. D’abord, Machiavel (1469-1527), dans LE PRINCE (1513), faisait de la « Fortuna » l’alliée la plus puissante des politiques. Rien dans l’histoire de la présidence américaine ne le dément. Ensuite, Alexander Hamilton (1755-1804) écrivait dans le numéro 70 du Fédéraliste : « L’énergie dans l’exécutif est l’un des principaux caractères dans la définition d’un bon gouvernement. » De même, de très nombreuses années plus tard, Harvey Mansfield (1932) allait faire savoir que « la création de l’institution présidentielle en 1787 et son acceptation en 1789 ont “républicanisé” Le Prince aux yeux de l’opinion. » Malheureusement, en tant qu’autocrate, le président LAMBRECHT n’avait pas du tout compris que la conquête d’une certaine autonomie présidentielle ne signifiait nullement qu’il était au-dessus de la loi, car plus il commettait de bourdes, plus il était exposé à franchir la ligne rouge et contraint à faire appel à son pouvoir sans tenir compte des mises en garde éventuelles provenant du Législatif ou de son parti.
Ah ! vous serez bien obligés d’admettre avec moi que je ne vous ai pas tout dit de ce roman de 728 pages, LE SORCIER DE LA MAISON BLANCHE. Votre propre lecture mettra très certainement en lumière d’autres témoignages, d’autres dérives.
SILENCE, ON ASSASSINE LE PRÉSIDENT
Alors que le président Holstein LAMBRECHT, dans le roman du Professeur Edgard Gousse, LE SORCIER DE LA MAISON BLANCHE, est un personnage tout altier de méchanceté, pétri de racisme natif, un filou et une créature parvenue au paroxysme de la froideur humaine, offensant par sa stature d’irrespect royal des règles socioéconomiques et politiques qu’il enfreint à loisir au nom de ses intérêts propres, le personnage principal du roman SILENCE, ON ASSASSINE LE PRÉSIDENT, du même auteur, se situe dans le contexte de la description d’un autre président de la République, Braulius Pyrrhus Hitlerus (alias APRÈS-DIEU). Il est président d’un pays de la Caraïbe, Tierra-Boyo.
Président Pyrrhus APRÈS-DIEU est, à sa manière, lui aussi, une espèce de « sorcier », moins puissant toutefois et moins dangereux que LAMBRECHT, avec des dispositions psychologiques qui lui feront certainement prendre des vessies pour des lanternes. De fait, il se croyait en mesure de jouer la carte de la table rase en larguant ses patrons électoraux, tous ceux qui l’avaient placé au timon des affaires, pour continuer à opprimer le peuple à sa manière. Il n’avait pas réalisé que ces gangs de mafieux économiques qui avaient pour noms « la classe », « bourgeoisie syro-libanaise », « parlementaires », « journalistes », « politiciens de tous acabits » ― dans ce pays où règnent l’argent, le crime, la corruption et les partouzes de la criminalité ― ont permis de créer un « cousinage infernal » entre tous les individus de la même engeance. Lequel cousinage se trouvait tellement entrelacé, comme des fils d’araignée, que personne ne saura, quand viendra le moment de l’assassiner, qui a réellement commandité ce crime odieux. Les pistes sont vite brouillées ou l’étaient depuis toujours, le silence complice de tous bâillonne même l’injuste justice de la République de Tierra-Boyo, laquelle a toujours été du côté des oppresseurs, des tyrans, des néocolons et des exploiteurs internationaux dont toute cette racaille constitue les pions ― pour garder dans l’esclavage moderne les habitants du pays ―, à travers les bâillons de la religion, de l’analphabétisme et de la misère la plus exécrable.
Néanmoins, dès les premiers instants, pour donner une image positive de sa propre personne dans l’opinion publique et stimuler la population à marcher sur ses pas, Pyrrhus APRÈS-DIEU, « vraie tête de pioche, malicieux et fabulateur, souscrit des engagements le plus souvent irréalistes ou fallacieux. Pour offrir une simple tomate à quelqu’un par exemple, il lui promet un jardin rempli de légumes variés. Et les gens le prennent malheureusement à la lettre. Prestidigitateur sans chapeau, il est pour cela retenu par les “ayants droit” pour remplacer le musicien-président », Lysius BONGOUYAD LACROIX (alias Gros-Lily), bohème et magicien, qui avait été pour sa part placé à la tête du pays grâce au soutien de l’Organisation des États américains (OEA). APRÈS-DIEU venait de la sorte de recevoir carte blanche du MANIPULATEUR (“fanfaron imbécile et mauvais sujet”, mais “tout-puissant président des États-du-Monde [L’Empire])”, pour veiller aux destinées du peuple de Tierra-Boyo pendant les cinq prochaines années. (voir p. 23-24)
Dire que tout ce qui précède se passe effectivement dans le roman du Professeur Gousse ! Dire également qu’Edgard Gousse a mis le cap sur ce genre de « roman-vérité » depuis la parution, en septembre 2009, à Paris, de son roman LE FILS DU PRÉSIDENT ! Une bonne partie de la scène se passait, en ce temps-là, dans le sinistre bidonville de Cité Colère. L’hélicoptère de l’ambassade des États-Unis à Tierra-Boyo allait en fin de compte atterrir sur la pelouse du palais national… Et « le petit président, malgré son flair de renard », serait bien vite « kidnappé », pour être placé en résidence surveillée, à près de douze mille kilomètres, à vol d’oiseau, du palais de Port-aux-Putes, à Tierra-Boyo. Éclairage aussi édifiant qu’émouvant, à la vérité, pour quiconque sait observer, raconter les événements, pour permettre à tout moment à la lectrice ou au lecteur de soupeser le poids des transformations dans la société dans laquelle nous évoluons en dents de scie.
En tout état de cause, la galerie des personnages en soi, un genre d’exergue étalé sur près de cinq pages, en préambule à la lecture du roman, permet déjà à la lectrice ou au lecteur moyen de mettre les pieds à l’étrier :
« Marilouve Docile est l’épouse légitime de Pyrrhus Après-Dieu. Ambitieuse, elle a une très forte emprise sur la vie de son mari. (…) Aristobule-Ier, Aristobule-II, Aristobule-III, Aristobule-IV et Aristobule-V ont tenu successivement le rôle de Premier ministre durant le mandat du président Pyrrhus Après-Dieu. // Crachédufeu, commissaire de police et chef de l’Unité de sécurité du palais présidentiel, de même que le commissaire divisionnaire Laspalasse, coordonnateur de la sécurité personnelle du président, se joindront à d’autres, dont « Boca Sucia » (Archange Gabriel) ― ex-colonel colombien et mercenaire prêtant occasionnellement ses mains usuraires et tachées de sang à ceux qui en éprouvent le besoin ― pour commettre l’assassinat du président Pyrrhus Après-Dieu. // Macchabée est le directeur général en chef de la Police nationale de Tierra-Boyo (PNTB) au moment des derniers troubles qui ont coûté la vie au président Pyrrhus Après-Dieu, lequel lui avait pourtant confié, mais trop tard, la délicate mission de l’aider à se débarrasser de deux de ses plus irréductibles ennemis (…), l’entrepreneur Gentilhomme-Généreux et l’homme d’affaires et politicien Boulomart, perçus par le président comme “deux bourgeois à l’égoïsme implacable”. »
Revenons un bref instant aux ÉTATS-DU-MONDE, en y déposant cette fois légèrement le pied… Alors que dans le cas du président LAMBRECHT, les gens autour de lui ne peuvent pas se permettre d’agir n’importe comment ni de lui raconter n’importe quoi, parce qu’ils savent qu’il est, comme eux, un diable encorné, l’entourage du président Pyrrhus APRÈS-DIEU le traite comme un larbin, car il leur doit son affectation. Ils savent que ce sont eux, les faiseurs de rois dans cette République de Tierra-Boyo, depuis le départ des anciens dictateurs, père et fils (1959-1986). Néanmoins, les petites mains installées au palais présidentiel et qui constituent l’entourage du président APRÈS-DIEU y sont avant toute chose pour suivre et interpréter ses moindres faits et gestes. Or l’une des premières erreurs monumentales et funestes commises par le président, c’est d’avoir ouvert tout grand ses bras à l’un des fidèles serviteurs de l’ex-président BONGOUYAD, Aristobule Ier, le tout premier des Premiers ministres à lui être imposés. Lorsqu’il le reçut au palais pour l’habituel entretien, il crut bon de chercher à s’en faire un complice, allant même jusqu’à solliciter sa généreuse collaboration, pour porter un « coup fatal » à l’ex-président BONGOUYAD, son « prétendu bienfaiteur », en refusant tout bonnement de lui faciliter le passage du pouvoir, au terme de ses cinq années de mandat, ou en le passant carrément à quelqu’un d’autre. Et ce quelqu’un d’autre pourrait bien être Aristobule Ier, si ce dernier le veut bien ! APRÈS-DIEU insiste tout naturellement pour connaître son opinion, mais cela n’allait pas se passer comme prévu :
« Le Premier ministre souriait à la fois des lèvres, des paupières et des cils, mais sans jamais en souffler mot. Il parut par ailleurs convaincu que c’était la manière la plus simple et la plus efficace de contourner les obstacles susceptibles de se dresser sur son chemin. » // « Il faisait déjà nuit quand Aristobule-Ier frappa à la porte de l’ex-président Lysius Bongouyad Lacroix. Et il déposa le précieux trophée bien délicatement sur la table basse du salon. Tandis que l’ex-président appuyait fortement une main sur son cœur, ses yeux jetèrent aussitôt des flammes, puis sa bouche cracha des éclairs, tant il avait apprécié l’excellente qualité d’écoute des enregistrements de conversations qui eurent lieu au cours de la réunion convoquée par le président Pyrrhus Après-Dieu. » (p. 169-170)
Bien sûr, APRÈS-DIEU ignorait totalement qu’un sinistre complot se tramait derrière son dos. Il ignorait, qui plus est, que le nouveau Premier ministre enregistrait bien habilement la teneur de leur conversation « intime et amicale ». Or il s’y était livré à fond ! Cette imprudence politique, jointe à une si invraisemblable naïveté à un tel tournant, frôlant la plate flatterie, de la part d’un novice de la politicaillerie envers un interlocuteur corrompu proposé par l’ex-président BONGOUYAD LACROIX, suffisent amplement pour montrer que Pyrrhus APRÈS-DIEU n’avait rien compris des intrigues de palais. Il paiera donc très cher cette naïve et odieuse impudence envers ses patrons, d’autant plus que le proverbe créole populaire est sentencieux pour ces genres de situation, quand il affirme sans ambages : « Depi ou ale nan dine kay koukou, se pou ou asepte manje kaka chwal ! » (Quand vous dînez avec le bousier, il faut consentir à manger de la bouse.)
La « réalité fictionnelle » du romancier Edgard Gousse semble, une fois de plus, informer avec bienveillance que le mal existentiel de la présidence de Pyrrhus APRÈS-DIEU viendra se confondre avec le tragique héritage de son prédécesseur, le musicien-président Lysius BONGOUYAD LACROIX, qui tire les ficelles du jeu avec les ambassades étrangères et les investisseurs narcotrafiquants-bourgeois qui tiennent à tout prix à récupérer les sommes dépensées ou, mieux encore, lourdement investies dans la campagne électorale. À ces patrons de la pègre, de la manipulation et de la propagande dévastatrice, les espoirs de la jeunesse importent peu. Par voie de conséquence, on constate l’évidence : une jeunesse qui s’exile volontairement dans les pays sud-américains. Certains ont même traversé la forêt de Darién, pour finalement arriver au Mexique, dans le but avoué et manifeste de prendre d’assaut les frontières américaines, à titre de réfugiés humanitaires et politiques.
Tous les maux du pays furent dès lors mis sur le dos du président Pyrrhus APRÈS-DIEU dont les discours n’avaient plus aucune valeur, puisqu’il avait hérité de très épineux dossiers sur lesquels son prédécesseur avait choisi de ne point se prononcer. Traité de « menteur » par la population aux quatre coins de la république, mais « menteur avéré », à l’exemple du personnage dénommé SATAN jalonnant LE PARADIS PERDU (1667), poème épique de John Milton (1606-1674), les contestations sociales allaient devenir telles que la fatalité et l’affreuse catastrophe se mettaient déjà irréversiblement en marche. En dépit de tout, personne n’osait penser à un odieux assassinat. Mais l’on s’empressait tout au moins de mettre sur le tapis toutes les revendications et frustrations sociales :
« (Des) soupçons de plus en plus évidents de fraude, de favoritisme, de conflits d’intérêts, de collusion, de malversations, de détournements de capitaux et de corruption se furent mis à peser sur le président. Sur ses épaules à l’apparence fragile. Et il crut bon, un soir, au cours d’une émission de télévision retransmise en direct, de les dissiper une fois pour toutes. Rien ne miroitait pourtant au soleil durant la matinée de cette journée-là. On avait pour ainsi dire l’impression de vivre les intenables situations de toujours, également préoccupantes et peut-être même plus inconfortables que celles d’avant, mais d’une certaine manière tout à fait dans la logique des choses. Une forte majorité de gens du pays se préparait en effet à se mettre à l’écoute, le moment venu, pour être certaine que le président avait vraiment quelque chose de nouveau à annoncer ― un simple mot, tout au moins, qui ferait la lumière sur les fonds prétendument investis dans la “Caravane du changement”, appelée à juste titre à sauver l’agriculture du pays ―, tel que cela avait été promis à un journaliste qui s’était appliqué depuis cet instant à se vanter d’avoir la primeur de présenter les “mots miracles du président”. Eh bien ! oui, le président Après-Dieu prit effectivement la parole au moment annoncé. Et ce fut comme s’il prétendait avoir inventé la trace des pas dans la poussière. » (p. 245-246)
Néanmoins, bien avant l’assassinat du président APRÈS-DIEU, une sensation d’oppression et même d’étouffement de la vie sociale du pays, dans un enlisement chronique existentiel causé par les manifestations violentes quotidiennes, la baisse du pouvoir d’achat et le « peyi lòk » avaient fini par créer un sentiment affligeant, dévitalisant en profondeur toutes les forces vives, morales et physiques de l’être humain évoluant à Tierra-Boyo. Plus personne ne savait, durant ces instants précis, à quel saint se vouer… En qui croire ? Que faire ?
Ajouter à tout cela, APRÈS-DIEU, ne comprenant pas qu’il vaut mieux parfois partir que de rester ― à la lumière des situations qui prévalaient ―, choisit préférablement d’adopter un discours adoucissant, de manière à générer chez ses sympathisants et adversaires un moment de sollicitude, allant jusqu’à se présenter comme partie prenante pour un gouvernement de consensus, dans un climat de crise de confiance absolue, vécue à la fois par la population et par ses patrons. Néanmoins, au moment où l’on s’y attendait le moins, le pire est arrivé. Le pire !
Depuis des mois, en effet ― cela aussi dans le roman, tout comme dans la vie réelle ―, des mercenaires sud-américains commandités par des forces invisibles (lesquelles ?) étaient engagés pour mettre fin à la vie du président et, au soir fatidique du jour « J » ordonné par les commanditaires du crime, ces messieurs prirent d’assaut le voisinage de la résidence présidentielle, porte-voix en main, en clamant tout haut : « Nous sommes des agents de la DEA, une agence fédérale étatmondienne… » (p. 302)
Et après avoir bien bassiné de mensonges le cerveau des policiers affectés à la sécurité du président de la République, ils ont investi ses appartements. Comme il fallait s’y attendre, après d’âpres discussions, le forfait est accompli. Néanmoins, avant de mourir, le président APRÈS-DIEU eut le temps de faire la confidence suivante à son épouse Marilouve, « un souhait bien particulier », avait-il précisé :
« Ne cherche pas à me venger, s’il te plaît ! Demande plutôt aux gens de pardonner mes erreurs. Si je leur ai fait des promesses que je n’ai pas su tenir, c’est parce qu’on m’en a fait beaucoup, à moi aussi, dans la vie, et elles n’ont jamais été tenues. Les principaux ennemis du pays, je veux bien que tu le saches, ce ne sont pas les oligarques, même si je voulais leur tête. Peut-être bien que des gens autour de moi avaient trop vite fait de me prendre au mot ! Sans doute. C’est vrai que ces gens-là nous sucent le sang comme de véritables punaises, mais les vrais ennemis, ce ne sont pas précisément eux. (…) Maintenant, libre à toi de décider si tu veux faire comme moi et prendre le risque de te jeter dans la bataille pour revaloriser l’action publique. Mais fais bien attention : ne trahis jamais personne, ne promets surtout jamais de faire ce que tu ne seras pas en mesure de faire ! » (p. 318-319)
Mort tragique, il est vrai, mais finalement acceptée par la femme du président, tels que ses propres propos le laissent supposer :
« Marilouve avait eu le temps de renouveler à son mari, à si bref intervalle, sa très profonde affection de toujours. Et elle obtint l’autorisation de glisser entre les doigts du mort, le petit bout de papier sur lequel se trouvaient inscrits les mots suivants : “Dors, chéri ; dors, mon bébé. Ta vie finit, mon amour, comme elle a commencé : sur un morceau de macadam. T’en souviens-tu ?” » (p. 319)
Dans la matinée du 7 juillet, ô surprise ! l’assassinat du président Pyrrhus APRÈS-DIEU fut annoncé sur les ondes de toutes les radios de Port-aux-Putes, la capitale de Tierra-Boyo. Même ceux qui, hier encore, criaient à tue-tête dans les rues et lançaient des mots d’ordre du genre « À bas Pyrrus ! À bas Après-Dieu ! » furent si choqués que tous se sont empressés de mettre de côté le fait qu’ils voulaient auparavant sa mort. D’évidence, maintenant qu’il n’y était plus, tous étaient avides de savoir ce qui allait bien se passer…
En fait, ce peuple qui extériorise ses émotions en toute situation, ce peuple qui a connu les moments terribles du « déchoucage » et du « père Lebrun » semble oublier que tous ceux qui ont utilisé dans une large mesure son bon vouloir n’ont fait que le duper. Et, comme toujours, il y aura une enquête qui se poursuivra, mais qui n’aboutira jamais.
Nous sommes encore en plein cœur du roman du Professeur Edgard Gousse. Cela étant, Le MANIPULATEUR, qui avait à son service la bourgeoisie tout entière et la classe politique de la terre tierraboyenne presque dans son ensemble, agit une fois de plus par la voie de son ambassade établie à Port-aux-Putes. Ainsi donc, les propagandes dévastatrices pour déshonorer la mémoire du mort deviennent plus intensifiées, à un point tel que l’illustre défunt fut mis au banc des accusés.
À un moment donné, une voix sourde venue de loin se fit entendre, celle sans doute du « Grand Patron », se décrivant lui-même comme « le seul et unique responsable de toutes les importantes décisions à prendre, en matière de politique et d’économie, pour améliorer l’art de vivre » à Tierra-Boyo. Et il entendait une fois pour toutes faire le point sur la situation, parce que, tout simplement, plusieurs des fils du pays tenaient à savoir pour quelle raison leur président méritait un pareil sort. La réponse tomberait alors comme un couperet :
« Ah bon ! Votre président n’avait-il pas enfreint le code éthique en donnant le mandat à son Premier ministre de participer à une réunion importante à laquelle il se devait lui-même d’être présent, pour signifier sa loyauté à la “grande famille” ? Votre président n’avait-il pas rejeté d’un revers de la main l’invitation de “L’Empire”, pour honorer préférablement celle d’un potentiel ennemi ? Votre président n’avait-il pas accepté d’accréditer dans votre pays un nouvel ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire au nom de la Fédération de Russie, ouvrant ainsi la porte, à quelques pas en arrière de chez nous, à notre plus grand ennemi ? » (p. 324-325)
Celles et ceux qui y étaient et qui écoutaient cette voix du « Grand Patron », sans doute mandaté par « Le MANIPULATEUR », hochèrent alors pieusement la tête et repartirent, sans le moindre mot. L’affaire serait donc classée. Mais sans le dire pour autant !
Toutefois, lorsque deux des mains agissantes sur le terrain, en la personne de « Le Toit », puis de « La Voix », s’empressèrent d’interroger à leur tour, pour savoir avec qui ils avaient affaire, la réponse, laconique dans les deux cas, vint également sans tarder : « Je suis votre “Grand Patron”… Je suis “L’Empire !” » (p. 326 et 327).
Avec ces mots/maux macabres, le roman du Professeur Gousse nous met inexorablement en face du caméléonisme des dernières paroles du président APRÈS-DIEU à son épouse Marilouve…
En réalité, les assassinats présidentiels ne sont pas du tout chose nouvelle. Il y en a eu tout au cours de l’histoire, depuis la Rome antique en passant par les Grecs, les Grands Monarques de l’Europe. Cependant, dans le monde moderne, il a fallu attendre un article du 7 mai 1932, quand l’hebdomadaire « Le Figaro Magazine », de Paris, annonçait le meurtre du président français Paul Doumer par un terroriste russe, puis… quelques années plus tard et dans d’autres circonstances, l’assassinat ciblé du président John Fitzgerald Kennedy, à Dallas, le 22 novembre 1963. Néanmoins, pour les habitants de Tierra-Boyo, la mort d’un président est chose commune, tout au long de l’histoire du pays. Le cynisme de ce peuple ne l’a-t-il pas conduit, par ailleurs, et cela dès les premiers jours de l’indépendance du pays, à assassiner l’un des Pères fondateurs de la Patrie, Jean-Jacques DESSALINES ? Et ce fut, depuis lors, toute une kyrielle d’assassinats, cautionnés implicitement ou formellement par des opposants ! Le dernier assassinat présidentiel remonte à plus d’une centaine d’années, celui de Vilbrun Guillaume SAM ― originaire, lui aussi, du Nord-Est du pays, de Ouanaminthe et non de Trou-du-Nord ―, juste avant l’Occupation américaine de 1915-1934. Toutefois, pendant tout le reste du 20e siècle, les assassinats présidentiels furent remplacés par les coups d’État, de loin plus faciles à orchestrer.
Certes, l’assassinat du président Pyrrhus APRÈS-DIEU choqua le monde, puisqu’en plein début du 21e siècle les habitants de Tierra-Boyo, malgré toutes les manifestations, les grèves, les situations de « peyi lòk », ne faisaient que suivre les dictées de soi-disant leaders ― plusieurs d’entre eux auraient été soudoyés par les ambassades étrangères ―, les bourgeois narcotrafiquants et syro-libanais.
En attendant un alibi de béton qui autoriserait un dénouement fatal ou malheureux, même lointain, de cette crise qui n’en finissait pas de semer une angoisse profonde et sourde un peu à travers le pays, la fureur prophétique de cette tranche du récit du Professeur Gousse allait-elle, oui ou non, servir à annoncer la fin de l’emprise maléfique de « l’Empire » (« ÉTATS-DU-MONDE ») sur le destin futur des habitants de Tierra-Boyo ?
En effet, quand on se souvient que l’assassinat du président Vilbrun Guillaume SAM avait servi de prétexte aux troupes du grand et sadique « MANIPULATEUR » d’alors pour envahir Tierra-Boyo, au début du siècle dernier, la mort du président APRÈS-DIEU a dû ouvrir les yeux de plus d’un. Serait-ce la goutte d’eau qui allait obliger le vase du « patriotisme tierraboyen » à se déverser, en ce premier quart du 21e siècle, pour chasser une fois pour toutes « l’Empire » envahissant du grand « MANIPULATEUR » du Nord ? La boucle ne devait-elle pas être bouclée à un moment donné ? D’accord, mais pourquoi et comment ?
En effet, l’extrait suivant, du roman SILENCE, ON ASSASSINE LE PRÉSIDENT du Professeur Gousse, ainsi que tous les non-dits qui y sont éparpillés, semblent nous suggérer de partir, à l’avenir, à la recherche de dispositifs de subsistance adaptés et efficaces, moyennant une meilleure intelligibilité de notre compréhension politique :
« Grincements de dents, inquiétudes nerveuses, profondes et légitimes, affolement médiatique et général, on aurait dit un navire qui coulait dans des eaux troubles et contaminées. Après trois jours et trois nuits de couvre-feu, de cauchemars et de tribulations, effectivement, la population du pays était autorisée à ouvrir portes et fenêtres, pour être informée de ce qui était en train de se passer. Des chars d’assaut de l’ONU circulaient dans les grandes artères de la capitale et des villes de province. Des Casques bleus arpentaient à n’en plus finir ruelles et corridors de toutes les villes du pays. Tout le monde, à la vérité, cherchait à comprendre ce qu’il n’y avait pas à comprendre. Et l’on finit par savoir que des élections présidentielles avaient eu lieu deux jours plus tôt dans le pays et qu’un vainqueur serait désigné le lendemain, pour remplacer le musicien-président, Lysius Bongouyad Lacroix, alias Gros-Lily, qui était sur le point de boucler ses cinq années passées à la tête du pays. » (p. 71-72)
Voilà pourquoi, à la vérité, il faut à tout prix se décider à boucler cette boucle une fois pour toutes ! Néanmoins, le chaotique destin des présidents LAMBRECHT et APRÈS-DIEU nous invite, d’une tout autre manière, à réaliser que le pouvoir n’est vraiment qu’un jeu de dupes pour les plus faibles et un dîner de fauves pour les plus forts. Aussi, est-ce important que l’on garde son intégrité en demeurant un citoyen modèle qui ne cherche pas seulement le pouvoir pour le pouvoir, mais le pouvoir pour contribuer à des lendemains meilleurs, pour de meilleurs citoyens au service de la nation. Ne plus vendre son âme aux faiseurs de rois, ne plus se croire supérieurs aux autres, afin de boucler la boucle des aliénations multiformes et malsaines qui dégradent irrémédiablement l’humanité de l’homme au pouvoir. Aussi, est-il important d’apprendre à se piquer de la plus scrupuleuse irréprochabilité, si on veut vraiment que le pays puisse atteindre un jour des standards de qualité. Il n’y a certainement pas d’autre moyen de répondre à la question « comment ? ». Ouf, une fois de plus ! Mais on aurait bien aimé le crier à gorge déployée…
Décidément, à la fin des deux romans du Professeur Gousse, les deux héros, Holstein LAMBRECHT et Pyrrhus APRÈS-DIEU allaient se retrouver tout seuls, lâchés par la camarilla des flatteurs, des profiteurs et des prostitués de la politique qui pivotaient lourdement autour d’eux, dans le seul but de contrôler et de faire main basse sur les principaux rouages économiques du pays.
Évidemment, l’auteur a su astucieusement utiliser les crises sociales qui sévissaient dans les deux pays, lesquels étaient dirigés par deux personnages se trouvant aux antipodes, l’un de l’autre, pour se pencher sur les problèmes socioéconomiques et culturels de Tierra-Boyo et des « États-du-Monde ». Le romancier aura bel et bien relevé cette sacrée gageure littéraire dans laquelle il s’était engagé, étonnamment riche en créativité et en techniques, à travers une esthétique de la crise de l’individuel comme représentatif du multiple. « Le rôle de l’écrivain n’est-il pas de montrer la réalité de la vie, susciter la polémique, provoquer la controverse parmi les lectrices et les lecteurs, les acteurs de la société ? » argumentait-il une fois. En pareil cas, disons carrément qu’il a bel et bien rempli cette mission. En tant qu’écrivain, Professeur Gousse a su observer, à titre de témoin, pour saisir l’essentiel, puis… dire, raconter, sans se contredire. Sa vocation de romancier qu’il s’est d’évidence assignée avec le temps, celle d’éclairer la lectrice ou le lecteur, a été menée de main de maître, en dehors, bien sûr, du plaisir éprouvé à la lecture de l’un ou l’autre des deux ouvrages.
Un simple retour sur les protagonistes des deux romans en question montre clairement, rappelons-le, que dans le premier cas, il s’agit d’un autocrate raciste et richissime ; le deuxième fait plutôt état d’un homme bien ordinaire qui a passé un temps à se débattre dans les affres de toutes sortes de la vie, sans savoir comment se les épargner, mais qui a fini par se mettre au service des exploiteurs de sa nation pour se retrouver utilisé, manipulé, puis assassiné. Le premier est extrêmement fort de caractère en tant que psychopathe et égotiste ; le deuxième, humble et cherchant sans cesse à s’affirmer fort, devient président de la République. Mais comment, une fois de plus ?
Eh bien ! oui, pour parler franchement, j’ai éprouvé un plaisir fou à lire ces deux ouvrages du romancier Edgard Gousse. Et j’ai pu me rendre compte ― allant jusqu’à me frotter constamment les deux mains de contentement ― que tous les grands problèmes du monde actuel y trouvent leur écho : crise environnementale, crise existentielle à partir de la vie quotidienne des habitants de ces pays (Tierra-Boyo et les États-du-Monde), pour une objectivité pointue de la littérature au service de l’humanité. Autant dire, l’écriture romanesque d’Edgard Gousse est certainement une invitation à mieux gérer et à mieux traiter le monde qui nous entoure, dans une nécessité urgente de désenclaver nos sociétés du conformisme et des conséquences du capitalisme sur nos vies. Professeur Gousse, plus encore, rend palpables les sentiments de chaque personnage de ses romans, à travers des émotions vivantes qui permettent à la lectrice ou au lecteur, non seulement d’interroger les événements racontés, mais surtout de s’interroger dans ses propres certitudes, ses préjugés, son éducation et son essence même, en tant qu’être social. Et cela s’appelle comment, le saviez-vous ? Eh bien ! oui, je vous le dis : cela s’appelle… SERVIR !
Tout compte fait, quand vous aurez lu ces deux romans, vous en direz certainement autant que moi, peut-être même… davantage !
Jean-Élie Gilles,
Docteur ès-Lettres
New Jersey (USA),
19 juillet 2023
EDGARD GOUSSE : NOTICE BIOGRAPHIQUE
Né à JACMEL, romancier, essayiste et critique littéraire, ancien professeur des universités, ancien lecteur pour le Grand Prix du livre de Montréal, ancien président de jury pour le Prix de Poésie Pedro Correa Vázquez, à Cuba, ancien vice-président du Congrès international de Poésie tenu à Santiago de Cuba, Médaillé de l’Union des Écrivains et Artistes de Cuba, il réside à Montréal depuis une bonne quarantaine d’années et a publié près d’une quarantaine d’ouvrages. (73 mots)
JEAN-ÉLIE GILLES : NOTICE BIOGRAPHIQUE
Né à JACMEL, il détient un doctorat en Littérature francophone de l’Université de Washington. Ancien secrétaire général du Sénat de la République d’Haïti (2006-2008), actuellement Recteur de l’Université Publique du Sud-Est, à Jacmel, il a publié romans, poésie, nouvelles et, plus particulièrement, la trilogie JACMEL, SA CONTRIBUTION À L’HISTOIRE D’HAÏTI (trois tomes), ainsi que LES PERLES ENFOUIES DE LA POÉSIE JACMÉLIENNE, une anthologie de poésie. S’intéresse à l’histoire et aux littératures du monde. (73 mots)


