4 mars 2026
Haïti : Les dessous de l’insécurité
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Haïti : Les dessous de l’insécurité

Par Robert Lodimus

     Il faut évacuer l’élément de fortuité dans la prolifération des crimes enregistrés sur l’ensemble du territoire de la république d’Haïti. Le professionnalisme qui entoure ces pratiques de meurtre et d’assassinat le suggère fortement. Les analyses du phénomène montrent clairement qu’il existe des cerveaux liés à la mafia internationale et locale derrière ces actes de criminalité excessifs qui détruisent la paix, déstabilisent les foyers, clochardisent les familles vulnérables. Ces bandes d’assassins, –   quoiqu’elles soient truffées d’analphabètes –, agissent avec méthode. Elles sont structurées. Hiérarchisées comme l’armée et la police. Cela ne peut pas être le fruit du hasard.

     Le Chef des bandits du Village-de-Dieu, le surnommé Arnel, fut exécuté le vendredi 26 février 2021 à l’Estère, une localité du département de l’Artibonite. Ce malfrat avait confié à un animateur d’émission qu’il était initié au maniement des armes à feu au début de la vingtaine dans un bidonville de Port-au-Prince où il a grandi. Il avait suivi des séances d’entraînement approprié pour apprendre à se servir d’une mitraillette, comme celle qu’il trimbalait partout sur ses épaules. Qui assurent la formation militaire de ces jeunes paysans délinquants, qui ne reculent devant rien, et qui n’ont pas peur de se mesurer avec les unités spécialisées de la police nationale?

     Tout indique que cette grande calamité nationale a été pensée, construite et finalement érigée en système dans le but de déstabiliser la société haïtienne qui a déjà du mal à trouver un chemin normal et viable pour s’éloigner de la misère. 

     De la date de la création et de l’installation de cette force nébuleuse appelée « Police Nationale » – dont le véritable rôle était de remplacer  les forces armées issues de l’occupation américaine  de 1915  – à aujourd’hui, le nombre d’individus tués par balles ou assassinés à l’arme blanche en Haïti dépasse l’entendement en matière d’actes criminels. Les enquêtes, dans la majorité des cas, n’aboutissent pas. Les coupables se seraient comme volatilisés. Évaporés dans la nature. La corruption a putréfié l’appareil judiciaire. 

     Pendant ces derniers jours, plusieurs policiers eux-mêmes ont succombé sous les tirs d’individus lourdement armés à Carrefour-Feuilles et ailleurs. Les voyous drogués continuent à incendier des maisons et des véhicules, tuer des innocents, blesser des compatriotes traumatisés et piller leurs maisons,  molester et violer des jeunes garçons et  des jeunes filles…

      La criminalité systémique, telle qu’elle a pris forme après février 1986, doit être vue et interprétée comme l’invention et la manifestation d’une cruauté paroxystique de certaines instances de la communauté internationale envers Haïti. Il s’agit d’un instrument de frayeur contraignante pour casser la résistance des masses qui luttent pour un lendemain meilleur. Prises de panique devant les ravages du kidnapping, des familles entières ont fait le choix regrettable de s’expatrier. Elles sont allées grossir le nombre des « misérables » cosmopolites qui suent sang et eau dans les « usines de torture » de l’Amérique du Nord pour gagner le salaire minimum. D’un autre côté, certains immigrants haïtiens ont dû renvoyer aux calendres grecques leur rêve de retour au pays natal, de peur de se faire assassiner, – comme l’ex-président des Philippines, Benigno Aquino, exécuté le 21 août 1983 à Manille –, dès leur descente d’avion ou à leur sortie de l’aéroport Toussaint Louverture.

        Nous sommes de plus en plus convaincus que le phénomène du banditisme est scientifiquement théorisé et planifié… Et surtout par des «cerveaux étrangers ». Haïti, à cause de sa situation d’appauvrissement extrême, demeure un terreau fertile pour toutes les activités de gangstérisation. 

Ce que nous avons appris

     L’Académie de police nationale située à Pernier (Pétion-Ville) a été le théâtre d’un vol spectaculaire sous le premier gouvernement de M. René Préval. Peu de gens le savent. Les autorités politiques et judiciaires ont évité d’ébruiter l’affaire. À l’époque, directeur de Radio plus, nous en fûmes « informé » par un haut responsable de la Direction des écoles et de la formation permanente (DEFP), qui nous  avait « invité » à venir sur place et à en faire le constat. Il s’agit d’une vieille connaissance  – dont le nom est omis volontairement –  que nous avions l’habitude de rencontrer à Montréal à l’époque du régime gouvernemental de Jean-Claude Duvalier.  Ce personnage avait été formé à l’École de la GRC à Régina au Canada pour participer activement à la création de la Police Nationale d’Haïti (PNH).

     Ce compatriote – qui est aujourd’hui à la tête d’une importante congrégation protestante basée à Port-au-Prince – nous a remis une copie de la liste de tous les équipements dérobés. Ou plutôt détournés. L’importance du méfait, la diversité et la quantité des unités qui figurent dans ce document confidentiel – d’ailleurs que nous conservons encore avec les noms de tous les inculpés –  nous ont permis de constater qu’il ne s’agissait pas d’une simple affaire d’«escroquerie » pour gagner illicitement de l’argent. 

      Cela est d’autant plus vrai que le présumé auteur principal du crime est un ressortissant étasunien qui travaillait dans ce projet comme responsable de la logistique pour le compte de l’International Criminal Investigative Training Assistance Program (ICITAP). Cette entité, comme vous le savez, relève du Département de la Justice des États-Unis. D’autres fonctionnaires étrangers seraient aussi associés de loin ou de près à cette histoire obscure et mystérieuse de vol ou de détournement de matériels destinés à la Police Nationale : véhicules, uniformes, caméras, machines à écrire Olivetti, meubles de bureau, radios de communication, microphones… C’est un indigène, agent de sécurité haïtien affecté à l’Académie de police, qui a conduit à la découverte du crime. 

     Ces « missionnaires de l’hégémonisation » qui ont ramené le président Aristide en 1994 étaient donc parvenus à créer deux forces de police parallèles en Haïti : l’une officielle, et l’autre souterraine, donc clandestine? Et encore, avec des attributions occultes…! 

     Ce dilemme embrouille les esprits : dans cet étrange amalgame, comment peut-on reconnaître le vrai policier du faux, puisqu’ils portent le « même uniforme » et ont été formés par les « mêmes instructeurs »? En définitive, dans quelle mesure la police nationale ne serait-elle pas un « cadeau empoisonné » pour les Haïtiens, comme l’était la « gendarmerie », – devenue les forces armées sous François Duvalier –, créée pendant l’occupation américaine de 1915, et qui s’est alliée à tous les pouvoirs politiques dictatoriaux et corrompus pour assassiner des opposants et des simples citoyens ?

     Au sein de l’institution policière, il existerait donc des cellules mystérieuses et clandestines actives. Leur  mission consisterait à éliminer des collègues sérieux et honnêtes, qui combattent et résistent contre la corruption mafiosique, qui se mettent loyalement au service de leur pays et de leurs concitoyens. Ils ne sont pas nombreux. Mais il en existe encore quelques uns dans les commissariats.

      Les « policiers délinquants » sont eux-mêmes chargés  de perpétuer un climat de désordre politique et de chaos sociétal par lequel les forces de l’occupation étrangère justifient toujours leur présence sur le territoire national, afin de continuer à protéger les intérêts des États impériaux, des multinationales et de la bourgeoisie du bord de mer (BBM).  

     De 1995 à nos jours, les nouvelles n’ont-elles pas rapporté de nombreux cas de policiers morts en devoir, assassinés par leurs propres collègues? Et les meurtriers, ne sont-ils pas – pour la plupart  – demeurés introuvables? 

     Les « ripoux » sont aussi utilisés dans la perpétration des crimes politiques qui ne sont jamais élucidés. Un simple coup d’œil sur le fonctionnement du Parquet du tribunal civil de Port-au-Prince suffit à convaincre l’opinion publique de l’état de décomposition avancée dans lequel se trouvent les tribunaux de la République. 

     Les autorités gouvernementales et judiciaires de l’époque sont au courant du « vol audacieux et mystérieux » que nous rapportons dans ce texte. Elles pourraient difficilement en nier l’authenticité

     Un mandat d’arrêt – dont nous avons eu le privilège de prendre connaissance – a été décerné contre les trois suspects principaux. Mais le président René Préval  – pour répéter notre source qui nous demandait même de la citer nommément, tellement elle était révoltée  – s’est fait dire par l’ambassade des États-Unis  à Port-au-Prince « qu’il n’était pas question que les tribunaux de la République d’Haïti jugent et sévissent contre  des citoyens américains !» 

     Pourtant, les États-Unis arrêtent aisément des Haïtiens en Haïti ? Ils les jugent et les incarcèrent en Floride. Plus près de nous, les cas de l’ex-sénateur Fourel Célestin, du putschiste Guy Philippe, du trafiquant de drogue François Lavaud, de Jean Éliobert Jasmin alias Ed one … Sans la moindre protestation voire intervention des autorités haïtiennes. Et la France de François Hollande s’est même permis de le faire. Nous citons le chef de gang de Bélékou, Amaral Duclona, condamné en 2014 à 25 ans de prison à Paris.

      Dans notre rubrique éditoriale « Point à la ligne » diffusée à Radio Plus, nous avions effleuré – mais timidement – la question du détournement des équipements destinés à la Police nationale d’Haïti. Nous refusions de croire qu’il s’agissait d’une histoire banale de « cambriolage ». L’importance des individus impliqués dans cette « Affaire », comme nous l’avons affirmé précédemment,  autorisait les observateurs et les analystes à pousser les « chevaux de la réflexivité » sur des sentiers labyrinthiques,  brouillardés  et épineux. Tout n’était pas clair. Peut-être, ne le sera jamais. 

     Les premiers dirigeants de l’Académie policière de Pernier accepteraient difficilement de rouvrir le  livre de ce scandale étouffé par les « ambassades » et la présidence prévalienne.  À l’époque déjà, ils craignaient pour leur vie et pour la sécurité des membres de leur famille. Notre informateur secret nous avait confié lui-même qu’il était prêt à « mourir » pour que « Lumière soit faite » sur les agissements malhonnêtes des fonctionnaires étrangers et haïtiens qui étaient clairement identifiés dans la préparation et la perpétration du forfait. 

      L’arrivée de René Préval au pouvoir en 1995 correspondait à une augmentation du phénomène de banditisme à la capitale. En un mois, seulement à Port-au-Prince et dans les banlieues, plus d’une cinquantaine de citoyens avaient été tués par balles, provoquant ainsi une situation de panique collective. Des « gredins » lourdement armés avaient même attaqué une station d’essence située au bas de Lalue, à quelques mètres du palais national. Des témoins rapportaient souvent qu’ils avaient remarqué parmi les assassins des individus qui portaient des « chaussures de tennis avec l’uniforme de la police nationale ». 

      Ces révélations étonnantes et bizarres venaient confirmer dans notre esprit l’existence de gangs criminels inféodés à l’institution policière, et qui agissaient sous le couvert de certaines personnalités étrangères très influentes. Celles-ci étaient-elles investies d’une « mission secrète » d’entrave au bon fonctionnement de la République? Nous étions tentés, ou avons essayé d’en faire la  démonstration à l’émission de nouvelles « Le Monde chez vous » que nous présentions quotidiennement à partir de 15 heures. Mais cette « initiative périlleuse » eut des conséquences imprévisibles : deux mois d’éloignement à l’étranger. Le temps avait fini par éteindre, à la surface, les feux des pressions menaçantes et intimidantes.  

      Cette matinée-là, une connaissance était arrivée en trombe à la station. Le professeur d’université, apparemment sincère et visiblement ébranlé, nous suppliait de quitter le pays au moins pour quelques semaines. Il nous en explicitait les raisons… Citait même des noms… Au moment de notre entretien, quelqu’un d’une ambassade accréditée à Port-au-Prince avait contacté la secrétaire pour lui demander si « M. Robert Lodimus était encore en Haïti. » Cet « appel diplomatique » véhiculait un message codé. Étant de la génération de Banco à Bangkok pour OSS 117 d’André Hunebelle,  de L’Homme d’Istanbul d’Antonio Isasi-Isasmendi, nous l’avions tout de suite compris.  Le soir même, n’avions-nous pas échappé miraculeusement à une tentative d’assassinat…? C’est la première fois que nous en faisons mention publiquement. 

      Les signes des desiderata manifestés par les puissances hégémoniques pour installer une filière d’insécurité en Haïti commençaient à se montrer sous le gouvernement de facto de Prosper Avril. Des femmes, des mères de famille étaient violées toutes les nuits sous les regards impuissants et rageurs de leurs progénitures et proches parents. Ou contraintes de se laisser violer par leurs fils, leurs frères, leurs cousins… Le défunt journaliste Sony Bastien, dont le 2 juin 2023 ramenait la quinzième année de décès, avait inventé le mot « zenglendos » pour qualifier les malfaiteurs qui opéraient en toute liberté et autorité sous le règne avrilien. 

     Le piège se referme progressivement sur les masses populaires haïtiennes. Les gangs armés de Vitelhomme, Barbecue, Chrisla, Ti Lapli, Jeff Canaan contrôlent plus de 80% du territoire de la capitale.  Les riverains de Port-au-Prince sont assiégés comme les habitants de la cité de Troie. Les bandits tuent sans pitié. Incendient. Violent. Et pillent. Ariel, Henri, Émilie Prophète, Frantz Elbé se croisent les bras. L’insécurité galopante, – si elle n’est pas jugulée – finira par détruire complètement Haïti. Comme le souhaitent ardemment les États impérialistes. 

Robert Lodimus

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