« ..Avant la création définitive des gangs armés, sous l’empire des trois gouvernements PHTKistes, l’industrie d’assassinat en Haïti, ne chôme pas«
Editorial de Haïti-Observateur
Depuis la chute de la dictature, en février 1986, à aujourd’hui, la vie sociopolitique, en Haïti, n’a cessé de compter les assassinats, dont les auteurs et commanditaires courent encore. D’Yves Volel, les frères Izméry, les pères Jean Marie Vincent, Jean Pierre-Louis, dit Père Ti-Jean, à Monferrier Dorval, Jovenel Moïse, en sus de l’ex-sénateur Yvon Buissereth, en passant par Norvella Bellamy, Daphnée Fils-Aimé, Farah Martine Lhérisson et Lavoisier Lamothe, pour ne citer que ceux-là, les familles des victimes attendent encore justice. Avec le meurtre d’Éric Jean-Baptiste, propriétaire de l’entreprise Loterie Père Éternel, doublé du chef du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP), parti politique du feu professeur Leslie Manigat, survenu vendredi soir (28 octobre) à Laboule 12, non loin de sa résidence, rien n’autorise à croire que le cas de ce dossier sera traité différemment par les instances judiciaires et policières.
Si depuis l’arrivée au pouvoir de François Duvalier, en 1957, suivie du transfert des clés du Palais national à son fils Jean-Claude, en avril 1971, jusqu’à la fuite en exil en France de ce dernier, quinze ans plus tard, le gouvernement avait le monopole des assassinats politiques, des crimes devenus monnaie courante, et ceux qui en sont responsables restés anonymes. Des douzaines d’enquêtes annoncées, sans suite, ou ayant débouché sur le néant, si non tout bonnement ignorées, les dirigeants restent les ultimes sponsors de ces crimes.
Que ce soient par le biais d’équipes d’hommes de main ou de membres de l’organisation paramilitaire appelé Front pour l’avancement et le progrès d’Haïti (FRAPH), sous les militaires putschistes; ou de policiers dévoyés au sein de la Police nationale et des adeptes d’organisations populaires et d’ «armées » aux noms exotiques embrigadées par Jean Bertrand Aristide; pour arriver aux criminels patentés ou assassins engagés à de telles fins, avant la création définitive des gangs armés, sous l’empire des trois gouvernements PHTKistes, l’industrie d’assassinat, en Haïti, ne chôme pas. On en veut pour preuve les plus de 300 assassinats politiques perpétrés après la chute de la dynastie duvaliériste, restés irrésolus à ce jour. Une telle situation est imputable à l’émergence d’une nouvelle classe d’hommes et de femmes politiques, au pays, faisant de l’argent le moteur des activités menées autour et au sein de la politique.
Il semble que la violence, qui s’est installée dans la pratique politique d’-Haïti, depuis que les Duvalier et leurs alliés ont été contraints à quitter le pouvoir et qu’a été proclamé l’engagement du pays dans la construction de la démocratie, soit devenue universelle. C’ est-à-dire les acteurs, dans quelques domaines qu’ils évoluent, ont plutôt re cours à la violence pour résoudre les conflits. Les armes à feu de gros calibres restent les instruments privilégiés des assassins. Puisque, contrairement au passé, on parle toujours de « mort par balles », plutôt que de « victimes de poudre » ou de «wanga ».
À cet égard, dans l’apprentissage de la démocratie, Haïti s’est révélé bon élève. Aussi les vendeurs d’armes et de munitions se donnent de nouveaux créneaux d’enrichissement, grâce à la prolifération des acquéreurs d’armes à feu et la multiplication des criminels regroupés au sein des gangs armés créés par des hommes politiques et d’affaires désireux de satisfaire les besoins de leurs causes par la force.
L’assassinat perpétré sur la personne d’Éric Jean-Baptiste, homme d’affaires, propriétaire de l’entreprise Loterie Père Éternel, doublé de Secrétaire général du parti politique Rassemble ment des démocrates nationaux progressistes (RD-NP), créé par le défunt professeur Leslie F. Manigat, a pris tout le monde au dépourvu, en plus de déclencher une vague de condamnations, sans appel, dans les différents milieux sociaux politiques et des affaires du pays. Reconnu pour sa sincérité, dans les actions et engagements politiques, sa générosité et son respect de la parole donnée, dans sa pratique politique, M. Jean-Baptiste jouissait d’un grand respect auprès de ses pairs. Ce qui ne fait vraisemblablement pas l’unanimité dans tous les milieux de la vie nationale.
En effet, en ce qui concerne les affaires, il semble que certains milieux financiers ne le portaient pas dans leur cœur, lui en voulant pour la dure concurrence qu’il représentait dans le marché des changes. Car il vendait le dollar à un taux beaucoup moins élevé que celui en cours au niveau des banques. Il est généralement admis que celles-ci, cautionnées par les dirigeants, sont liées à la disparité de la monnaie nationale, face au billet vert.
Quand il s’agit du secteur politique, les observateurs attirent l’attention sur les dernières déclarations d’Éric Jean-Baptiste dans lesquelles il dénonce les femmes et hommes impliqués dans la corruption, particulièrement dans la dilapidation du Fonds Petro Caribe, dont USD 4,2 milliards $ ont été dé tournés. Il a vivement critiqué les secteurs qu’il disait favorables à une «amnistie générale ». Cela, disait-il, les éviterait de faire face à la justice et aux conséquences qui en résulteraient. Dans la dénonciation de ces individus, il n’épargnait personne.
À cet égard, il attirait l’action publique sur les dirigeants de tous les gouvernements, de René Préval à Jovenel Moïse, en passant par Michel Martelly et Jovenel Moïse ainsi que ceux de la transition. Autrement dit, toute la classe politique, au pouvoir, durant ces derniers temps, a été visée par M. Jean-Baptiste. Aussi serait-il devenu une cible privilégiée directe de ce secteur. En tout cas, une enquête objective de ce crime ne devrait pas s’éloigner de ces acteurs politiques.
Sans vouloir incriminer quiconque, il faut reconnaître qu’aucune enquête sérieuse n’a pu identifier les assassins qui ont perpétré des crimes, sous les différents régimes post-Duvalier, du Conseil national de gouvernement (CNG) à Jove nel Moïse, en passant par l’équipe militaire Raoul Cédras-Philippe Biam by, en sus de Jean-Bertrand Aristide et Michel Martelly. Faut-il croire que, Dr Ariel Henry (chef exécutif bicéphale), nommé Premier ministre par des entités étrangères, serait disposé à changer son fusil d’épaule, dans le désormais dossier criminel d’Éric Jean-Baptiste ? Ce qui serait un revirement spectaculaire, compte tenu de son attitude, par rapport à l’assassinat de Jovenel Moïse, dont l’enquête lancée sur ce crime, par la Direction centrale de la Police judiciaire (DCPJ) conjointement avec le Bureau fédéral d’investigation (sigle anglais FBI) piétine encore, aujourd’hui, voilà déjà quinze mois plus tard.
De toute évidence, Ariel Henry, aux commandes de la République, tout en faisant obstacle à la justice, en refusant de se soumettre à l’interrogation d’un juge ou de tout autre fonctionnaire judiciaire autorisé, à l’instar de ses prédécesseurs ayant bloqué le lancement ou l’aboutissement des enquêtes — s‘il y en avait vraiment —sur les assassinats commis sous les régimes précités, n’est pas exempt de tout soupçon. Surtout qu’appuyé sur des supporteurs internationaux puissants, le Dr Henry affiche carrément son mépris de la justice haïtienne.
En effet, vu l’expérience du Premier ministre de facto faisant, par tous les moyens, obstacle à la justice, dans la gestion du dossier d’assassinat de Jove nel Moïse, il y a gros à parier qu’un changement d’attitude et de politique de sa part ne sera pas au rendez-vous. Au service des oligarques de toutes catégories et du secteur politique, dont il est l’allié inconditionnel, Dr Henry ne prendra aucune résolution, qui serait de nature à compromettre les intérêts de ces derniers, qui sont aussi les siens.
À la lumière de tous ces faits, le cas Éric Jean-Baptiste ne diffèrera en rien des autres crimes perpétrés sous les différents régimes gouvernementaux, qui se sont succédés au pouvoir, depuis l’implication agressive de la communauté internationale dans la gestion des affaires politiques de la République d’ Haïti, après la déchéance de l’équipe duvaliériste, durant plus de trois décennies. Il faut donc s’attendre à très peu d’action, sinon aucune, après les interventions émotionnelles fusant de toutes parts, dans les différents organes de presse, présentement, pour dénoncer cet acte crapuleux, un autre coup de boutoir con -tre la démocratie.
Malgré la demande des Nations Unies, par le truchement du Bureau intégré de l’organisme mondial en Haïti (BINUH) à faire le jour sur ce crime, d’identifier ses commanditaires et exécutants, en vue de les traduire en justice. On peut conclure que cette intervention de l’ONU et d’autres entités étrangères à se prononcer, n’auront aucun impact sur cet assassinat de trop. À moins qu’intervienne un changement au niveau décisionnel, en Haïti. À moins, aussi, que les victimes ou leurs familles soient des Américains ayant des relations de proximité, au Département d’État, leurs SOS et lamentations ne produiront que des menaces musclées plutôt verbales.
En effet, les membres de la classe possédante impliqués dans des actes criminels (trafic de drogue ou kidnappings, etc.) finissent par se faire blanchir par la justice haïtienne, moyennant versement de millions. On peut citer, à ce titre, le cas des jeunes Moscoso, qui étaient victime d’enlèvement orchestré par l’équipe de kidnappeurs dirigée par Clifford Brandt, membre d’une riche famille marchande. Beaux-parents de Kenneth Merten, ex-ambassadeur des États-Unis en Haïti, la PNH avait pu identifier les ravisseurs dont toute l’équipe, ainsi que son chef., M. Brandt et ses alliés dans le crime purgeant encore leur peine.
Il ne faut pas s’attendre à ce que les Américains, à l’instar de l’affaire Brandt, deviennent partie prenante de ce nouveau cas criminel, Éric Jean-Baptiste n’étant pas un citoyen américain ou n’ayant pas de relations de proximité avec des diplomates américains. On ne doit pas ignorer le fait que, nonobstant tous ces assassinats qui ont été perpétrés en Haïti, au cours des trente dernières années, les administrations américaines ont fait jouer leur influence à autres choses, plutôt qu’à combattre les crimes d’État.
De plus en plus, se confirme l’idée, mille fois évoquée, de la mafia aux commandes de la République. La résolution du crime, dont est victime le leader du RDNP, et tous les autres perpétrés avant, passe nécessairement par la dégangstérisation de l’administration publique. Dans la mesure où la communauté internationale (toutes les grandes capitales confondues) reste attachée au maintien d’Ariel Henry en poste, même avec un gouvernement intérimaire issu des différents accords trouvés ou à dégager, la résolution de tous ces crimes resteront là où ils ont été relégués, aux calendres grecques. Le peuple haïtien doit se donner ses propres moyens de gérer les dossiers criminels au relent politique, qui se sont multipliés, ces derniers temps.

