Le Chili en deuxième position dans les transferts vers Haïti : c’est faux !

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Je suis chômeur; mon intégration sur le marché économique et dans la vie sociale est un véritable calvaire. Sans papier, sans protection sociale, sans domicile, je subis les effets néfastes d’une triple discrimination1 : la couleur de la peau, la langue et la pauvreté. Pourtant je serais un important pourvoyeur de fonds qui transfère des montants astronomiques pour enrichir l’économie nationale. Paradoxe !

Mardi 28 janvier 2020 ((rezonodwes.com))– Les statistiques officielles publiées par la BRH, augurant un tableau reluisant de la situation des emplois des compatriotes Haïtiens migrant au Chili, sont tout simplement fausses ! A la lecture des données comparatives des transferts, sans chercher à comprendre les contextes socioéconomiques, on serait tenté de positionner le Chili comme l’une des meilleures destinations pour accueillir la force de travail en provenance d’Haïti. L’analyse des conditions délétères et ignobles de nos sœurs et nos frères qui ont expérimenté l’aventure regrettable de dépenser des milliers de dollars, sans pouvoir les rentabiliser, à cause du chômage chronique qui les sévit particulièrement sur cet espace teinté de discrimination, de xénophobie et d’une sévère aporophobie, s’avère pertinente pour faire jaillir une lumière obscure en mettant le doigt sur une plaie douloureuse qui crispe les visages de nos innocents compatriotes.

Le rôle d’une Banque Centrale étant d’éclairer la lanterne des agents économiques, à travers les publications et les statistiques régulières, alors des notes économiques assorties d’analyses fines devaient ressortir à propos de cette statistique erronée de 109.318 millions de dollars en provenance du Chili entre octobre 2018 et avril 2019 qui cache une triste vérité.

Le graphique ci-après montre que l’économie rachitique du pays respire en particulier des transferts en provenance des Etats-Unis. Au cours de la période octobre 2018 et avril 2019, Haïti a encaissé un montant de 1,485 milliards de dollars de transfert, dont 70% en provenance des Etats-Unis. Suivent dans cet ordre, le Chili (7.36%), le Canada (4.55%), la France (3.76%) et le Brésil (2.65%).

Quelles seraient les sources des transferts monétaires, en provenance de ce pays d’accueil non hospitalier qui rejette d’un revers de main la force de travail haïtienne? L’anecdote qui suit fournit une réponse simple et limpide.

Un astuce trompeur développé par les migrants mais échappé à la Banque Centrale

Pour vous convaincre de la fausseté des montants des transferts d’origine Chilienne, nous y dressons une simple illustration, avant d’extrapoler sur la population totale des jeunes, des professionnels, des professeurs, étudiants, finissants et des diplômés qui se jettent aveuglément, sans informations et sans préparatifs adéquats, vers ce pays émergent qui les reçoivent avec incivilité et irrévérence.

Jean est le père de quatre enfants2. Deux sont en deuxième et troisième années d’université. La sœur et le frère aînés ont déjà bouclé des cycles universitaires et professionnels depuis plus de deux ans. Sans emplois, sans une lueur d’espoir, dans une patience trop prolongée, dans un pays malmené par l’imposture, l’usurpation et ombragé par les brouillards de la corruption, l’indécence, l’accointance et l’insouciance, le père a décidé de miser sur la loterie du Chili. Les informations relatives à la situation révoltante de la discrimination triplex des compatriotes, n’avaient pas atteint la famille désespérée au bercail, en quête d’un bonheur illusoire, ailleurs. Pas assez de ressources sinon des lopins de terre à liquider pour rassembler dans le sacrifice et la persévérance quelques centaines de dollars capables de transformer ce mauvais rêve en un voyage cauchemardesque.

En effet, une somme d’argent de poche d’un millier de dollars est imposée au « soi-disant-touriste » qui visualise de fouler le sol chilien. Précarité exige, la famille doit alors développer des artifices, des stratégies et des gymnastiques pour réaliser le déguerpissement de ce capital humain, en léthargie, vers une certaine terre promise. En raison des énormes contraintes financières, cela se passe en série, tel que décrit ci-après.

Le billet d’avion une fois acheté, dans la violence, le fils aîné laisse le pays avec son millier de dollars en poche. Automatiquement arrivé à «l’Eldorado», il doit retourner le millier de dollars au cadet.

Le cadet prend la relève et procède similairement en renvoyant le montant de mille dollars au troisième ; soit un cumul de transferts de deux mille dollars. Cela continue ainsi, de telle sorte qu’un va et vient s’opère avec le millier de dollars qui, à chaque fois, laisse le pays dans des jeans ; puis retourne par Money-Gram, Cam-Transfer ou Western Union.

Au final, le montant d’un millier de dollars aurait enfanté un transfert total s’élevant à trois ou quatre mille dollars, comptabilisé idiotement par la Banque Centrale. Soulignons qu’entre temps il en résulte des pertes sèches liées aux frais de transferts à encaisser à chaque opération par les expatriés. Voilà ce que la Banque Centrale note comme des transferts, induisant ainsi des entrepreneurs, des décideurs et des compatriotes dans des décisions erronées et des projections mal calculées.

Ce scénario simpliste, illustrant dans une sombre clarté, les statistiques officielles inexactes vulgarisées par la BRH et qui prétendraient un tableau reluisant de la situation de nos frères et nos sœurs, peut s’extrapoler sur les centaines de milliers d’Haïtiens ayant fui le pays en quête d’un bonheur utopique vers le Chili.

A preuve, même si le Chili continue de damer le pion au Canada et à la France, le montant des transferts a amplement chuté de 2017 à 2018. La situation est tellement désastreuse au point que de nombreux Haïtiens ont expérimenté involontairement le « Coming Back » volontaire mis en place par le gouvernement chilien. La tendance à la hausse des transferts est tout simplement fonction de l’arrivée massive des Haïtiens au Chili, mais non en raison d’une performance économique enregistrée par nos compatriotes sur cette surface qui leur donne de la migraine, des hypotensions et des hypertensions.

En 2017, le Chili avait noté un boom migratoire3 en provenance d’Haïti. Une augmentation de 114% du nombre de migrants de 2016 à 2017. Selon la Police d’investigation chilienne, 104 782 Haïtiens avaient pris l’avion en direction du Chili, particulièrement à destination de Santiago, Selena et Valparaiso. Cette tendance migratoire a amplement baissé au point même qu’au cours de l’année 2018, un programme de retour volontaire a vu des compatriotes expérimenter involontairement un « coming back » au bercail, dans la désolation, la honte, sans un sou. Ils n’ont même pas eu le temps de rentabiliser leurs investissements. Pure perte.

Sachant que de nombreux compatriotes devraient retourner l’argent de poche à la famille ou à des usuriers, les montants des transferts en provenance du Chili font l’objet d’une énorme surestimation qu’il faudrait corriger par des approches statistiques adaptées.

La tendance baissière des queues devant l’ambassade du Chili et de l’euphorie de la population vers cette destination laisse présager que les transferts vont afficher leurs vrais visages. L’effet de la surévaluation va disparaître pour laisser la place à la situation réelle. Ainsi, concernant la valeur de cet agrégat économique, le Chili va occuper dans les prochaines années sa vraie position, certainement après tout au moins le Canada et la France.

En effet, il ne s’agit pas de transfert réel. Ce ne sont que des gymnastiques alimentées par un instinct de survie pour remplir des formalités. Dans le fonds, les jeunes sont décapitalisés, leurs familles deviennent encore plus pauvres, à l’issue de l’initiative irréfléchie de se rendre tête baissée dans un monde inconnu qui les perçoit avec dédain et humiliation.

Une somme de dix millions de dollars inscrite sur votre compte en banque ne traduit pas que vous êtes millionnaire. Cinquante mille dollars clignotant sur votre attestation bancaire ne garantit pas que vous êtes en mesure d’acheter un billet de mille dollars pour vous rendre à l’étranger.

Les astuces, les moyens, les trucs loyaux ou déloyaux existent pour nourrir les impostures, remplir des formalités et des conditions susceptibles de donner des impressions. L’anecdote de Jean et ses enfants est révélatrice, à cet effet.

La situation des compatriotes au Chili, exposée par une victime avisée, un informateur clé

La vague des Haïtiens migrés au Chili au cours des cinq dernières années fait face à de nombreux défis : Le climat, le Castellano Chileno (le dialecte Chilien), le loyer, le racisme, l’informalité, le chômage, l’exploitation. Riche et complexe est le package débordant le vase de l’échec, sabotant l’intégration et le pouvoir de négociation des compatriotes coincés dans le sous-développement. Dans les différentes régions du pays dirigé par le président Pinera, jugé xénophobe et raciste envers les Haïtiens et les Colombiens, les Haïtiens cumulent quotidiennement de la peur, la honte et le désespoir dans un lendemain meilleur.

Le système ne protège pas les rares Haïtiens qui arrivent à signer informellement, dans des gymnastiques et des ententes défavorables, des contrats partiels « Farenay », pour un maximum d’un ou de deux mois. Pour la plupart, nous devons « puncher » sur une place publique, attendant les camionnettes, en quête de travailleurs partiels consentant à aller s’humilier dans des champs pour sarcler, cueillir des citrons, pommes, raisins et d’autres fruits indigènes produits en terre chilienne, dans des conditions exécrables. Sans protection sociale, sans assurance, véritable exploitation, s’apparentant à l’esclavage, à la fin d’une journée, nous gagnons en moyenne 10 000 à 20 000 pesos, soit l’équivalent de 13 à 26 dollars. Parallèlement, le coût de la vie est très élevé. Dans des difficultés énormes pour joindre les deux bouts, il nous faut payer le loyer mensuellement jusqu’à 60 000 à 75 000 pesos pour des chambres au chauffage inadéquat, souvent dans un froid glacial insupportable, s’apitoie Robert4 sur son malheureux sort et celui de ses concitoyens.

Pour affronter le climat gelé, à chaque sortie, nous sommes obligés de nous masquer avec deux ou trois pantalons, deux ou trois chemises, car l’acquisition des manteaux n’est pas vraiment à notre portée. Personnellement, cette mésaventure cause chez moi une psychose de peur pour les pays étrangers au point que de retour chez moi, je ne serais même pas intéressé à visiter même le Canada ou les Etats-Unis, a martelé Robert qui s’est éloigné, le cœur déchiré, de sa femme et ses enfants compromettant leur protection, leur sécurité et les promettant de meilleures conditions de vies qu’il ne puisse tenir.

A l’exception de quelques rares compatriotes, arrivés en terre chilienne depuis des années, qui possèdent des petites entreprises autonomes telles que mini-restaurants, boutiques, quincaillerie, taxis, la dernière vague des compatriotes des récentes années, nage et vivote dans la vulnérabilité et une pauvreté aiguë.

En effet, la dynamique intense de transferts expédiés en Haïti n’est pas en soi un bon signe. Ceci explique un sentiment de mépris envers une terre étrangère qui nous a mal accueillis, au sein de laquelle nous sommes toujours de vrais étrangers et que nous devons laisser à la plus prochaine occasion, a expliqué Robert. Les épargnes sont extrêmement faibles ; mais nous consentons effectivement le sacrifice d’envoyer les maigres ressources mises de côté, à nos familles. Contrairement au résident du Canada, de la France ou des Etats-Unis, l’Haïtien moyen expédie au bercail une faible partie de son épargne qui supporte quand même l’économie nationale ; mais, ils investissent également une bonne fraction dans des hypothèques et l’achat de véhicules. La misérable vie de marron que mène l’Haïtien au Chili ne lui permet pas le luxe de décrocher une carte de crédit, nourrir une carte de débit ou un carnet en banque dont il ne dispose même pas vraiment. Il est tout bonnement un passager clandestin, égaré sur une surface exotique au sein de laquelle il est en transit. C’est ce qui explique d’ailleurs l’exode massif des Haïtiens du Chili vers le Mexique au cours des récentes années.

Les témoignages perçants de Robert5, empreints de sincérité, interpellent les acteurs et les dirigeants Haïtiens pour mettre en œuvre des politiques publiques en vue de sauver cette courageuse jeunesse haïtienne décapitalisée et croupie dans un gaspillage scandaleux au Chili.

A la vérité, après sa décapitalisation pour se procurer le billet, l’exilé Haïtien malgré lui qui déguerpit le pays vers le Chili, fait des deals avec sa famille ou des usuriers pour leur retourner l’argent de poche exigé pour arriver à leur destination. Deux ou trois jours après, ils sont contraints de retourner cet argent selon le contrat formel ou informel signé avec des familles désespérées en une nouvelle Haïti et des spéculateurs opportunistes qui en font leur beurre.

L’exode migratoire massif vers le Chili constitue une hémorragie économique et sociale que l’Etat Haïtien doit s’atteler à stopper dans le meilleur délai. La fuite de cerveaux et de capitaux, avec des effets pervers pour Haïti, a amplement bénéficié les économies de l’Amérique du Nord et de l’Europe. Par contre, de nombreux jeunes Haïtiens qui se rendent au Canada, en République Dominicaine et aux Etats-Unis, ont eu l’opportunité de faire des investissements importants pour s’instruire et préparer des places pour leurs enfants qui arrivent à gravir des échelons sur l’échelle économique et sociale. Les filles et les fils des premières générations de « boat people » ou d’exilés du pouvoir sanguinaire des Duvalier, frottent avec des artistes, stylistes, des sportifs de la NBA, de la WTA, du MLS, des acteurs de la Hollywood et des intellectuels des meilleures universités de l’Amérique du Nord. La vie n’est jamais rose pour l’Haïtien quel que soit la terre étrangère où il se trouve, « There is no place like home ». Par contre, certains endroits ne leur procurent aucune sensation de bien-être pour eux-mêmes ni pour leurs progénitures, ni aujourd’hui, ni demain.

Combien d’Haïtiens, de la récente fuite à destination du Chili, ont pu être accueillis par le système éducatif ? L’ascension économique et sociale ne peut se réaliser sans une intégration équilibrée dans le social, notamment par la formation du capital humain.

Tant pour la génération actuelle d’immigrés au Chili que pour leurs enfants, les horizons vers une mobilité sociale sont plutôt sombres. L’éducation primaire et secondaire est gratuite au Chili; le petit Haïtien né en terre chilienne, est par défaut chilien, droit du sol. Toutefois, en raison des limites des parents Haïtiens qui peinent à s’intégrer dans le système pour offrir des opportunités à leurs progénitures, l’avenir des enfants s’assombrit. Manque de programme d’intégration au profit de leurs parents, pas assez d’encadrement de la petite enfance, très peu de fenêtres d’opportunités s’ouvrent à cette nouvelle génération des enfants Haïtiens nés au Chili. Dans la vague turbulente vers le Mexique, les parents Haïtiens font accompagner leurs enfants dans cette traversée sceptique vers un nouvel espace inconnu, entre les mains de la providence.

Publier des statistiques est une activité louable et requise dans une société afin de cerner les dynamiques de son développement et ses mutations démographiques, économiques et sociales. D’où l’importance clé du bon fonctionnement des instituts producteurs de statistiques tels que l’IHSI, la BRH, l’IHE, l’AGD, la DGI, la PNH, les ministères, etc. Cependant, les explications consistantes à fournir aux lecteurs et aux décideurs politiques et économiques sont d’autant plus pertinentes pour en disséquer le cachet réel de telles données essentielles pour des prises de décisions.

Les statistiques publiées à propos des transferts en provenance du Chili induisent en erreur. C’est faux et archi-faux, les compatriotes Haïtiens, croupissant dans une misère abjecte, l’humiliation et le chômage au Chili, ne puissent détrôner la diaspora canadienne et française dans les transferts envoyés au pays.

En quête d’emplois, nos compatriotes Haïtiens font la queue sur les places publiques et dans les instituts assurant des intermédiations entre l’offre et la demande de travail. Dans le désespoir, la honte et la douleur, ils reviennent souvent bredouilles, après des heures sous le soleil, dans le froid et l’humiliation.

Comment cette force de travail, non qualifiée, non mobilisée, mal intégrée et en hibernation, pourrait-elle être un recours et une planche de salut pour contribuer dans la diminution de la misère atroce en Haïti, à travers sa générosité dans les transferts ?

Il y a alors des erreurs de mesure à mettre en exergue pour éviter des planifications individuelles, familiales et gouvernementales erronée.

Carly Dollin

carlydollin@gmail.com

1 http://www.loophaiti.com/content/chili-48-des-haitiens-victimes-de-discrimination-selon-une-etude

2 Jean est un prête-nom. Mais, cette histoire découle de l’expérience similaire d’un collègue qui a accepté volontiers de nous raconter sa stratégie avec des membres de sa famille.

3 https://lenouvelliste.com/article/181860/limmigration-haitienne-au-chili-a-augmente-de-114-en-2017

4 Un usage de prête-nom a été fait, pour éviter un potentiel ciblage sur la victime.

5 Un usage de prête-nom a été fait, pour éviter un potentiel ciblage sur la victime.

1 COMMENT

  1. Très bon texte de Carly Dollin et une profonde capacité d’analyse de l’auteur. Mes félicitations et continue sur cette lancée.
    Besmer

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